MONSIEUR, « MADAME
Le soir du second tour de scrutin. Minuit et demi. Madame est couchée, sa lampe allumée. Elle écoute, prête l’oreille aux moindres bruits. Plusieurs journaux du soir sont épars sur son lit. Soudain la porte s’ouvre avec une joyeuse violence et Monsieur paraît, très animé, son chapeau défoncé à la main.
Madame. — Eh bien?
Monsieur. — Magnifique! admirable!
Embrasse-moi !
Madame. — Ça y est ? (Elle l'embrasse.) Monsieur. — Epatants, les électeurs !
Madame. — Ah ! les braves gens ! Ils nous devaient bien ça !
Monsieur. — Oh! oui!... Sais-tu combien j’ai de voix?... Devine...
Madame. — Je ne sais pas, moi, quinze mille ?
Monsieur. — Oh non! voyons! tu es folle! à Sous-Pantin-sous-Feuilles !... Il n’y a que onze mille votants.
Madame. — Combien en as-tu ?
Monsieur. — Deux mille huit !
Madame, désappointée. — Seulement ?
Monsieur. — C'est superbe! Tu es difficile !
Madame. — Enfin, tu es nommé ?
Monsieur. — Non.
Madame, suffoquée. — Tu n’es pas ? tu ?...
Monsieur. — Mais non...
Madame. — Oh ! (Atterrée.) Alors je ne comprends plus... Moi qui croyais...
Monsieur. — Qu’est-ce que tu croyais?
Madame. — A ta joie... en entrant...
Monsieur. — Mais je suis enchanté, ravi...
Madame. — De quoi?
Monsieur. — Comment, de quoi? Mais de
tout.
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Madame. — Mais puisque tu es blackboulé ?
Monsieur. — Qu’est'-ce que ça fait? Et puis je ne suis pas blackboulé.
Madame. — Du moment que tu n’es pas élu...
Monsieur. — Je ne suis pas élu, mais je ne suis pas blackboulé... Quand on obtient deux mille huit voix dans une circonscription aussi importante, aussi périlleuse que Sous- Pantin-sous-Feuilles, et contre deux hommes éminents, deux candidats aussi considérables que l’étaient les miens, le général Gardier, nationaliste, et M. Tolérage, le ministériel... quand on décroche, mon petit chat, trois mille voix dans de pareilles conditions...
Madame, rectifiant. — Deux mille huit.
Monsieur. — ... deux mille huit... en chiffre rond, c’est comme trois mille... eh bien, on ne peut pas dire, on n’a pas le droit de dire qu’on est blackboulé.
Madame. — Qu’est-ce qu’on est? veux-tu me l’apprendre ?
Monsieur. — On est vice-député... presque élu... on n’est qu’ajourné... Tu verras
dans trois ans? aux prochaines?.,, tu verras mon bond? En attendant, pour cette fois... le vrai vainqueur... le seul... c’est moi... le roi de la chasse...
Madame. — Qui est-ce qui est nommé ?
Monsieur. — Peu importe !... Il n’est là qu’en passant... Il me garde mon siège.
Madame. — Qui est-ce ?
Monsieur. — Le général Gardier.
Madame. — - Brillamment?
Monsieur. — Douze voix ! ! Douze ! c’est piteux ! Piteux pour lui. Un homme couvert de blessures ! qui a commandé en chef devant l’ennemi ! Archi-piteux également pouç le ministériel d’être brossé au port... en touchant terre. Ils sont aussi ridicules l’un que l’autre, si tu veux mon avis... Ah ! je ne voudrais pas être à leur place! Tandis que moi... personne n’en revient... on ne parle que de ça... à Paris, partout... Vous avez vu ? Joseph Belenfant... à Sous-Pantin-sous-Feuilles ? Victorieusement battu à une majorité de trois mille deux! C’est inouï!... c’est très beau !...
Madame, rectifiant. — Deux mille.
Monsieur, bon prince. — C’est vrai.
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Quoi donc? Je me trompais... Deux mille... trois mille deux... Quand on remue des masses et des milliers de suffrages populaires... on n’en est pas à une pincée de centaines près... Ah oui, je suis content ! Et toi aussi, tu devrais être heureuse ! Mais tu as toujours été pessimiste, ma pauvre femme ! Tu t’obstines à envisager le mauvais côté des choses. Quelle pauvre nature tu as!
Madame. — Ne me gronde pas. Je n’entends rien à ta politique. Moi, je m’imaginais naïvement...
Monsieur. — Quoi? Tu ne pensais pas une minute que j’allais être bombardé comme ça... v’ian ?
Madame. — Mais dame ! si.
Monsieur, bras au firmament. — ! ! !
Madame. — Du moment que tu te présentais ?
Monsieur, excellent . — Mon bon loup !
pauvre loup ! Est-ce que c’est une raison ? Est-ce que tous les gens qui se présentent peuvent être élus? Réfléchis dans ta petite tête. Le bon sens l’indique : il faut bien qu’il y en ait qui ne le soient pas. C’est néces-
saire, indispensable... et j’ajoute... j’ajoute qu’en ces tristes temps que nous traversons... l’échec — à supposer qu’on puisse l’appeler ainsi — est tout ce qu’il y a de plus honorable et bien porté. Cette candidature m’a grandi.
Madame. — Moi, je te trouvais assez grand comme tu étais.
Monsieur. — Mais moi j’ai des ambitions... Pour toi !
Madame. — C’est vrai?
Monsieur. — Tu le demandes ?
Madame. — En attendant, tu as perdu plusieurs mois de ta vie, de ton temps...
Monsieur. — Allons donc! Je ne faisais rien... je suis rentier... Au contraire, je m’ennuyais... j’étais un inutile... ça m’a occupé... beaucoup amusé.
Madame. — Tu as compromis ta santé...
Monsieur. — Jamais elle n’a été aussi brillante... Après tout ce que j’ai dù avaler... je digère tout !...
Madame. — Tu as dépensé un argent fou!
Monsieur. — Ça me rapportera le double.
J’étais ignoré, je végétais... A présent je suis
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connu,., mon nom vaut du crédit... il a une signification, une couleur... Joseph Belenfant ? Ah! parfaitement... qui a « failli » être député aux dernières élections. J'ai failli... Comprends-tu ? Tout est là ! (Déclamant.) Ah ! faillir ! c'est la grande chose !
Madame, avec un pale sourire . — Enfin ! nous avons fait faill. . .
Monsieur. — Mais oui! Et veux tu même que je te dise le fond de ma pensée ?
Madame. — Oh ! dis-le, va... pendant que tu y es.
Monsieur. — Eh bien... cet ajournement... ce n’est pas un mal... à coup sûr... Mais même si c'était un mal... ce serait un tout petit mal, un minuscule mal pour un grand, un immense bien!... Oui... on me donnerait à choisir aujourd’hui... à cette minute : « Voulez-vous être député ou ne pas l’être ? » je répondrais sans hésiter : « J’aime mieux pas. »
Madame. — Oh ! pourquoi ?
Monsieur. — Ah ! voilà ! Tu es une bonne femme... toi... tu ne vois pas loin dans l'espace et dans le temps... tu ne vois pas hori-
zontal... comme nous autres hommes politiques à regard de marin... à prunelles d’avenir... Le futur t’échappe. Je ne t’en veux pas. (Il se rapproche .) Ecoute-moi et tâche de me comprendre, de te mettre à mon niveau.
Madame. — Va. Je m’applique.
Monsieur. — Si j’avais eu la déveine, le malheur d’être élu par ces imbéciles...
Madame. — Tout à l’heure... tu disais :
« Ah ! les braves gens ! »
Monsieur. — Ça va ensemble. Mais ne m’interromps pas... Si donc j’étais député... d’abord ma joie serait du coup vidée... épuisée... je n’aurais plus rien à attendre... à espérer... Vois tous les gens arrivés , arrivés au chapiteau de leurs ambitions et de leurs désirs... as-tu remarqué comme ils sont tristes ?... C’est pitoyable !
Madame. — Oui.
Monsieur. — Or moi, je tiens à rester gai... Je n’ai jamais cessé de l’être. Toujours cc gai-z-et content, » comme dans la chanson. Je mourrai gai.
Madame. — Ne parle pas de ça.
Monsieur. — Je continue. Ensuite je se-
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rais forcé de tenir les promesses, toutes les promesses que j’ai faites... or ça c’est impossible... je me casserais donc les reins... je me ferais des envieux, des jaloux, des ennemis... C’est pour le coup que je serais entraîné par les nécessités et les devoirs ‘ de mes fonctions à mille dépenses coûteuses... à peine compensées par un bien maigre traitement ! Et ma santé ? ah! dame oui, alors je la compromettrais... et dans les grands prix ! Et ma liberté aliénée ? et ma vie privée attaquée dans les journaux ! Et toutes les susceptibilités... toutes les délicatesses... voter... prendre position... être suspecté, pour un oui ou pour un non, de vénalité, de chantage... la croix devenue très difficile... presque impossible!... Est-ce que nous autres, hommes d’Etat qui détenons le pouvoir, nous pouvons nous donner ces choses-là à nous-mêmes?
Dans quelle galère... dans quel guêpier aurais-je été me fourrer, Seigneur? Tu me tiens bien?
Madame. — Oui... oui...
Monsieur. — Eh bien! ne me lâche pas.
Tandis qu’au contraire... et vois comme c’est
malin de ma part!... tous ces ennuis... tous ces embêtements redoutables auxquels j’échappe par miracle, et aussi parce que j’ai Fétoile... et puis aussi, disons-le sans honte ! parce que j’y ai mis un peu du mien... tous ces dangers... sur la tête de qui ça tombe-t-il? Sur la tète de mes adversaires ! Ah ! ah ! c’est admirable. C’est bien fait! C’est lui, le général... l’élu... le vainqueur du Tonkin... mais le futur prisonnier de ses électeurs... c’est lui qui avalera toutes les couleuvres et qui mangera toute la vache enragée... pendant que moi, Bibi Belenfant, je fumerai mon cigare avec mes quatre mille voix à mon chapeau...
Madame, douce. — Deux mille.
Monsieur. — Si tu veux! Et lui ! le député élu, l'esclave, le forçat, il s’usera, il écopera de tous les côtés... on lui fera la vie impossible... avec qui?... Avec moi! avec mes promesses ! avec mon programme ! mon programme — admirable ! parce que je n’aurai pas eu le temps ni l’occasion de l’appliquer ! Avec mes réformes impossibles pratiquement à opérer !... C’est moi qui deviendrai
TOUJOURS CONTENT
sous peu le vrai député, le député idéal... celui qu’on a commis la faute de ne pas nommer, celui que l’on propose en exemple, en modèle, que l’on désire et que l’on regrette !... De telle sorte que je reste avec les pleins honneurs de la guerre, et que tout compte fait, les choses sont extrêmement bien telles qu’elles sont dans la meilleure des Républiques ! Tu ne dis rien ? Tu penses ? Me crois-tu au moins? Es-tu bien, mais là... bien persuadée ?
Madame, timide. — Oui.
Monsieur, explosion joyeuse. — Ah !
enfin! Pas dommage! ( Une seconde de réflexion. Et puis plus bas, d’une voix sourde.) Maintenant, tout ça une fois dit, tu sais... ça n’empêche pas les électeurs de Sous-Pantin d’être de rudes cochons !
L’ECOUTEUR
L’ECOUTEUR
LE MAITRE ÉMINENT, 40 ans, environ.
LE JEUNE ECRIVAIN, 24 ans.
Un soir d’été, le long des quais.
Le Maître. — ... Oui, je suis fameux. Des gens que j’ignore me saluent pour s’honorer. On me connaît dans le monde entier. Mes livres ont été abîmés dans toutes les langues. Les cochers savent où je demeure. Une lettre jetée n’importe où avec mon nom et le mot : France, arrive. Je gagne ce que je veux. J’ai la cravate.
Le jeune Ecrivain. — En attendant le crachat, maître !
Le Maître. — On m’admire et on m’envie.
Le jeune Ecrivain. — On vous aime.
Le Maître. — Non, mon petit. L’on me déteste et l’on me craint. Je ne m’en plains pas. Mon sort est beau.
Le jeune Ecrivain. — Enfin, vous êtes arrivé aussi loin et aussi haut qu’il soit possible !
Le Maître. — J’en conviens. J’ai bien grimpé. Toujours tout m’a réussi.
Le jeune Ecrivain. — Tout.
Le Maître. — Oui... Mais pourquoi? Ah!
T’en doutes-tu ?
Le jeune Ecrivain. — Parce que vous aviez un talent énorme !
Le Maître. — Il en faut si peu !
Le jeune Ecrivain. — Une ambition.
Le Maître. — Démesurée. De comédien.
Le jeune Ecrivain. — Des relations...
Le Maître. — Très étendues. Un vrai réseau.
Le jeune Ecrivain. — Un caractère !
Le Maître. - — D’or.
Le jeune Ecrivain. — Une santé !
l’écouteur
Le Maître. — De fer. Mais tout cela — sans parler de bien d’autres choses encore que tu oublies — ne sert de rien si l’on n’apas un secret. J’en avais un. Et, puisque nous sommes seuls, ce soir, le long de ce noble quai désert, et que je commence à baisser,...
Le jeune Ecrivain. — Oh ! maître !
Le Maître. — Imperceptiblement. II n’y a encore que moi à m’en apercevoir... mais le mal se fait tout de même !... Je vais te dire mon secret.
Le jeune Ecrivain. — Que vous êtes bon!
Le Maître. — Tais-toi ! (Il s'arrête et donnant de sa canne un petit coup sec sur le parapet.) J’ai écouté.
Le jeune Ecrivain. — Hé ? Pardon!
Le Maître. — Eh bien !... je te révèle mon secret.
Le jeune Ecrivain. — Ah!... c’est cela ?..
Le Maître. — Oui, simplement... tu penses que c’est aisé ? Comme la critique ?
Le jeune Ecrivain. — Mon Dieu !...
Le Maître. — Si, si, tu juges que rien n’est plus facile ? Je le vois ! Quelle erreur est la tienne, mon pauvre enfant! Ecouter!...
C’est la clef, le passe-partout de la vie ! Apprendre à écouter, savoir écouter... Un art et une science à la fois. Tu te creuserais ta tête de passereau pendant des jours et des nuits pour chercher ce qui peut faire à tous les hommes un plaisir égal et plein que tu n’en viendrais pas à bout ! Ecoute-les, tu résous le problème. Un gardeur de porcs et un roi, le légat du pape et mon pharmacien, une duchesse et une matelassière éprouvent une satisfaction complète et pareille à être « bien écoutés ». Je crois que c’est l’empereur Paul 1er qui disait : « Le personnage le plus considérable après moi dans toute la Russie, c’est celui à qui je parle et pendant le temps que je lui parle. » Pourquoi ? Parce que ce personnage était celui qui l’écoutait. Nul n’inventera jamais de plus rampante et de plus efficace flatterie. Et elle offre ce bénéfice qu’elle vous laisse toutes les apparences et la façade de la dignité. Ecouter n’est point vil. Combien plus vil est, en discourant, celui qui s’abreuve de notre extatique et muette attention ! Aucun hommage, aucune louange, ni* le compliment le plus dithyrambique, ni le
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plus ingénieux ou brutal éloge, ne vaudront jamais le silence de l’auditeur absorbé. Gela se conçoit. Ecouter, n'est-ce pas se donner tout entier, corps et âme, à celui qui vous parle, qui vous accorde cet honneur ou vous fait cette amitié? Tandis qu’il profère des choses le plus souvent stupides ou médiocres, le visage de l’écouteur les lui traduit sur-lechamp en élégance et en beauté. Le bavard se voit, se mire comme en une glace dans les yeux baignés de gratitude qui ne quittent pas les siens. Il se relit ainsi en pérorant. Peuxtu, dis-moi, imaginer quoi que ce soit de plus chatouilleux pour la vanité d’un sot ?... et à plus forte raison pour celle de ces funestes imbéciles qu’on appelle les gens d’esprit ? Tu ne dis rien? Bravo ! Voilà qui prouve que tu t’es déjà rapidement assimilé le précieux moyen que je te dévoile, puisque aussitôt tu l’emploies ! Tu me répliques en te taisant ? La riposte est bonne. Allons, tu iras ! Mais encore faut-il posséder à fond et sur lebout des oreilles toutes les manières d’écouter ! Or, il y en a des centaines. Elles varient avec la profession, le rang, le sexe, le lieu, l’heure
de la journée, le temps qu’il fait... Que saisje ? On n'écoute pas dans un boudoir comme dans une forêt, à l’église comme sur une place publique, en plein midi ainsi que dans les ténèbres, et je n’ai même pas besoin d’y insister pour que tu saisisses à la volée toute la maladresse qu’il y aurait à prêter à un ecclésiastique la même qualité d’attention qu’à un colonel ! 11 va de soi que l'interlocuteur d’un prélat l’écoute en onction, en discrète personne, avec des gestes à la-monseigneur, de fins coins de bouche, des paupières contrites, une malice à la Gresset dans le clin d’œil, en observant une attitude modeste et un peu penchée... tandis que le partenaire d’un général paraîtra en quelque sorte renifler la poudre et entendre le canon, que sa moustache et ses sourcils en parade auront cette petite complaisance de se hérisser et que sa mâchoire contractée sera presque martiale... A moins que, plus subtil, il ne préfère l’écouter en tremblant, avec l’expression mal déguisée de la peur, comme si le récit de ses campagnes et de, l’héroïsme qu’il a déployé lui faisait remercier Dieu tout bas de
l’écouteur
n’avoir pas été soumis à de si rudes épreuves* Cette seconde manière serait certainement beaucoup plus belle ; car, en effet, plus tu donneras à un guerrier l’idée de ta poltronnerie, plus il prendra bonne opinion de sa valeur, et il te saura plus de gré d’avoir paru lâche que si tu lui avais laissé supposer, par la tranquillité de ton aspect, que ses actions d’éclat ne te renversaient point et que tu t'en sentais susceptible autant que lui.
Il faut s’appliquer à écouter, toujours dans l’esprit et dans le sentiment des choses qui sont dites. Yas-tu prendre un nez douloureux à l’annonce d’un mariage, et sourire en apprenant un décès, même* s’il s’agit de gens qui te soient inconnus ? Sache au contraire que rien ne touche plus l’homme qu’une marque d’intérêt consentie par pure politesse et en vertu d’une hypocrisie admise, parce qu’il a la certitude égoïste d’en être l’unique objet. Tu n’as pas l’air de comprendre ?
Le jeune Ecrivain. — Pas très bien.
Le Maître. — C’est pourtant limpide. Tu rencontres M. X... dont tu affectionnes le père. Il te dit : «Je suis inquiet, papa est très
malade. » Aussitôt, tu semblés triste et tu Tes. M. X... est-il sensible^ à ton émotion ? Peu. Il pense : « Toi, tu as du chagrin pour mon père, pas pour moi. » Et il te quitte froidement en te tendant deux doigts. Tandis que ce même M. X... te fait cette déclaration : « Ah ! mon cher, il m’arrive un vrai malheur. Ma cuisinière est morte. Jamais je n’en retrouverai une pareille pour les fritures!» Situ parais consterné, comme il sait pertinemment que ce n’est point pour son cordon-bleu, il est bien forcé de conclure que ta mélancolie subite n’a pas d’autre cause que ton attachement pour lui ! Et cela lui va au cœur.
Le jeune Ecrivain. — J’ai compris.
Le Maître. — Tu y mets le temps. Est-ce tout? Non. L’écouteur doit marquer l’intérêt du récit/en indiquer la progression, avoir des éclaircies de visage qui approuvent et de brusques sévérités de traits qui blâment. Qu’il se défende bien de témoigner la plus légère lassitude, fût-il accroché par le prince des raseurs ! Une marque d’inattention, même fugitive, fait s’écrouler en une seconde le profit que venaient de vous gagner deux heures
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d’embêtement solide et courageux. Un bâillement, même intercepté à son apparition, refoulé dans les fosses nasales, ou ravalé comme un noyau de pêche, n'échappe jamais à l’œil « du brillant causeur ». Et, vous aurez beau mettre l’incongruité sur « le compte de l’estomac », vous voilà classé !
Pour le parfait écouteur, la notion de la fuite des heures doit être éternellement insoupçonnée. Regarder une pendule à la dérobée, toucher même sa montre à travers l’étoffe du gilet sont fautes capitales. Il a licence de se moucher s’il y est poussé par la nécessité mais encore ne s’y attar&era-t-il pas et choisira-t-il pour son rapide coup de trompette l’intervalle favorable, soit que le jaseur essoufflé reprenne haleine ou qu’un omnibus passe avec fracas. Je t’amuse. Et tu ris ! Tu as tort. Rien n’est à dédaigner. Tu verras, si tu deviens à la pratique un écouteur perfectionné, quelles voluptés d’ironie et d’observation intenses tu éprouveras quotidiennement? Tu tiendras les gens dans le creux de ta main, tu les sauras par cœur, tu joueras d'eux comme d’un piano. Tu pourras, à ton gré, di-
riger leiir conversation, aiguiller la marche de leurs idées, leur faire dévider instantanément l’histoire favorite que tu as déjà entendue cinquante fois, et à la cinquante et unième révélation de laquelle tu seras impuissant à contenir la même surprise et la même allégresse qu’à la première. Si le Rivarol de cheminée te recommande dès le début : « Au cas où vous la connaîtriez, arrêtez-moi », ne commets pas la sottise de le prendre au mot, tu te ferais un ennemi mortel. On empoisonne pour moins. Non ! Tu le laisseras se gargariser jusqu’à la fin. Admets que par hasard, au cours de l’anecdote, il se souvienne qu’il t’en a déjà gratifié? Il t’aura une particulière reconnaissance de ton respectueux mensonge. Et pour peu qu’il connaisse le maître d’hôtel d’un socialiste influent, il te fera décorer. C’est ainsi que l’on en use avec les hommes pour faire son petit coquin de chemin et parvenir ! Rappelle-toi déjà le patron dans les
temps anciens qui nous criait : « Frappe
Le jeune Ecrivain. — Mais écoute. »
Le Maître. — Crois-en ma vieille expérience !... Un homme qui vous coupe la parole
l/ÉCOUTEUR
n’arrivera à rien. Ainsi, pour être illustre, aimé, riche, heureux, tu n’ignores plus ce qui te reste à faire. Ecoute, mon fils, écoute les vieillards et les enfants, écoute la nature, pas trop ta conscience... il y a des moments où elle te gênerait pour écouter de l’autre côté, qui est le bon. Ecoute des pieds à la tête, avec toute ta personne, écoute tout ce qui parle même pour ne rien dire, et que tu comprennes ou non. Cela n’a pas d’importance. Et tu n’as nul besoin non plus d’entendre pour écouter. Je pourrais te citer tels de nos contemporains sourds comme des plombs, qui sont des écouteurs de génie. Et il me souvient d’avoir fréquenté dans ma jeunesse chez une marquise, ancienne dame d’honneur d’une altesse royale, tellement forte qu’elle était arrivée à écouter en dormant, les yeux ouverts comme des tasses, droite dans son fauteuil. Elle souriait, elle écoutait... et elle pionçait ! Seulement cela, c’est du très grand art ! et pour atteindre à cette virtuosité, il faut vingt ans d’étiquette princière ! Quoi encore, voyons ? Oh ! ce n’est pas tout! Hein? Quoi ? Que dis-tu?
Le jeune Ecrivain. — Rien.
Le Maître. — Non. Mais ton silence m’envoie promener, il ne m’encourage pas. Oh ! je m’y connais en silences! Est-ce que je t’ennuie ?
Le jeune Ecrivain. — Au contraire, maître ! mais...
Le Maître. — Quoi?
Le jeune Ecrivain. — C’est qu’il est minuit... J’ai une petite amie.
Le Maître. — Garnement!
Le jeune Ecrivain. — Et si je m’écoutais, j’irais l’écouter !
Le Maître. — J’t’écoute ! File.