L’AFFRONT
M. TORFOU. — Le grand-père. Ancien colonel. Soixante-dix-huit ans.
ANDRÉ TORFOU. - Son fils. Sous-chef de bureau au ministère. Quarante-cinq ans.
LUCIEN TORFOU. - Fils du précédent. Vingt ans.
MADAME ANDRÉ TORFOU. — Trente-six ans.
Après le dîner, dans la chambre de Mme Torfou, où l’on se tient près du feu. Le grand-père est assis à cheval sur une petite chaise qu’il a retournée et contre le dossier de laquelle il s’accoude. Son fils André est enfoncé dans le meilleur fauteuil, il déplie le Temps à bras tendus. Sa femme parcourt un prospectus de magasin de nouveautés. Lucien Torfou, debout à la cheminée, fume une cigarette. Il domine toute la famille de sa haute taille mince.
Le colonel, à son petit-fils . — Eh bien! cette soirée d’hier?
Le père. — Chez Martinaux, le directeur du « Crédit Malgache »? Il y a été tout seul. J’ai bien regretté de ne pas pouvoir raccompagner.
Le colonel, à son petit-fils. — T’es-tu amusé?
Lucien. — Non.
Le colonel. — Pourquoi ne t’es-tu pas amusé ?
Lucien. — Parce que c’était amusant, et que ce qui amuse les autres m’embête à mort.
Le colonel. — Alors, tu n’as pas dansé?
Lucien. — Dansé ? moi !
Le colonel. — Pardon, j’oubliais que tu as vingt ans. Qu’est-ce que tu as fait, en ce cas?
Lucien. — J’ai causé...
Le colonel. — Avec les femmes?
Lucien. — Avec les hommes.
Le colonel. — De quoi?
Lucien. — Politique.
André Torfou. — Ah! la politique! elle est partout à présent! Et dire que si elle voulait, elle pourrait fait tant de bien !
Madame Torfou, dans son catalogue de
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nouveautés. — La chemisette de soie, seize quatre-vingt-quinze! Mais comment font-ils?
Lucien. — Il m’en est même arrivé hier soir une bien bonne qu’il faut que je vous raconte... Papa, écoute ça... toi aussi, maman.
Le père, qui interrompt à regret la lecture de son journal. — Il faut toujours t’obéir à la minute !
La mère; qui referme son catalogue. — Gomment font-ils ?
Lucien. — Voilà. Je me trouvais dans un groupe...
Le père. — Qui ça? Nomme-nous.
Lucien. — Eh bien, il y avait là... Vaux- Molain...
Le père. — Mon chef de division... Un homme éminent... Il m’a promis quinze jours de congé vers Pâques...
Lucien. — Escarbot...
Le colonel. — L’ancien communard? Un de ceux qui ont fusillé Darboy ?
Le père. — Oui... qui est à présent direc teur des prisons.
Le colonel. — Oh! ! ! [Il a Vair de chercher dans sa mémoire.) Escarbot...
Le père. — Un homme charmant. Nous sommes très bien ensemble.
Lucien. — Qui encore? Adélaïde Bouchon.
Le colonel. — Qu’est-ce que c’est que cette Bouchon? Une cocotte ? Une journée de huit heures ?
Le père. — Mais non! la grande agitatrice ouvrière. .
Lucien. — Surnommée : la Fée des Grèves.
Le colonel. — C’est dumonde que j’ignore. Et avec ça?
Lucien. — Avec ça Domart, le réhabilité, et le marquis de Saint-Birou.
Le colonel. — Enfin !... un marquis... ça doit être un homme propre.
Lucien. — Très gentil. C’est le directeur des « petits chevaux » du casino de la Mer de Glace.
Le colonel. — Aïe! Messieurs, faites vos jeux.
Lucien. — Nous étions donc là, un petit groupe...
Le colonel. — Sympathique.
Lucien. — Mais oui! On jasait. Il faut te dire que je connaissais de vue et de nom tous
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ces gens-là, mais qu’aucun d’eux ne me connaissait.
Le colonel. — Et vous vous parliez? Sans que tu leur aies été présenté ?
André Torfou. — Oh! tu sais, papa, dans le monde, aujourd’hui...
Madame Torfou. — Ça ne se fait plus guère... C’était bon du temps de maman!
Lucien. — Mais sans doute. C’est très diluvien de se faire présenter. A présent, on s’aborde incognito, on échange une paire d’idées... ça colle... on démarre... A la revoyure ! Et puis voilà !
Le colonel. — C’est adorable ! Alors vas-y? Elle traîne un peu, ton anecdote.
Lucien. — Guette un peu. Tu ne perdras rien pour attendre... Voilà que tout à coup, je ne sais comment, au beau milieu de la conversation... notre nom est prononcé.
André Torfou. — Notre nom à nous?
Torfou ?
Lucien. — Oui... Torfou... Nom ignoble et qui me dégoûte bien, entre parenthèses !
Le colonel. — Comment!
André Torfou. — C’est vrai? tu trouves... que Torfou...
Lucien. — Affreux! affreux! à aboyer!
Passons vite... Il est donc prononcé notre sacré nom ! Et alors le père Vaux-Molain dit en secouant sa grosse tête rouge : « André Torfou... c’est mon sous-chef... très bon employé. — Très capable... je sais! approuve Escarbot. — Ponctuel... sous-chef exemplaire... reprend Yaux-Molain. S’ils étaient tous comme ça... »
André Torfou. — Un homme éminent!...
Je lui demanderai trois semaines à Pâques.
Madame Torfou, à son fils. — Tu étais content d’entendre ces messieurs s’exprimer. . .
Lucien. — Je m’en moquais pas mal...
Madame Torfou. — Comment ! On faisait ressortir les capacités de ton père...
Lucien. — Ne me coupe pas ; c'est pas fini. Alors, l’Escarbot, qui fronçait depuis une minute sa vieille brosse à dents de sourcils, commence à mâchonner : « Torfou... Torfou...
Mais oui... sacredié!... Est-ce qu’il n'a pas un parent officier?... — Si, son père, ancien colonel, dit Yaux-Molain. — Justement, c’est
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lui mon ennemi! réplique l’Escarbot... Je l’ai connu... j’ai été soldat dans son régiment... au 48e de hussards... Ah! l’animal! Ah! la sale canaille ! Ah ! le gibier d’émeute ! »
Le colonel. — Hein ? Quoi?.... Qu’est-ce que... ?
Le père. — Lucien !
La mère. — Mon chat!
Lucien. — Je vous dis ce qu’il a dit. ( A son grand-père.) Veux-tu que je m’arrête?
Le colonel, qui se ressaisit à grand’peine... rouge et tremblant. — Non... Continue...
Lucien. — Où est-ce que j’en étais?... (Se retrouvant .) Ah!... à la sale « canaille »!
Le colonel. — C’est ça!
Lucien. — « ...M’a-t-il assezfait enrager quand j’étais cavalier dans son escadron ! Ah ! Il ne me ratait pas! Tout le temps il me flanquait à la boîte. J’étais arrivé à être fourrier : il m’a fait casser. »
Le colonel. — Je me rappelle... Escarbot... Une fripouille... Il a mangé la grenouille... Ça rime... Il a fini par aller à Biribi.
André Torfou. — Il en est revenu.
Lucien. — Et comblé d’honneurs!
Le colonel. — Comme je vois! Alors...
alors... il a eu le toup... l’aplomb... en public... de me traiter de canaille?
Lucien. — Sans me demander mon avis...
Hélas, oui !
Madame Torfou. — Que voulez-vous ? c’est un homme brusque.
Le père. — Mauvaise tête.
Le colonel. — Et bon cœur... j’entends ! (. A Lucien.) Et alors... toi... raconte, raconte...
Lucien. — Quoi, moi ?
Le colonel. — Oui... toi... tu ne vivais plus quand tu as entendu ça...
Lucien. — Oh ! tu vas voir. J’ai d’abord toussé...
Le colonel. — Va donc... Après?
Lucien. — J’ai souri.
Le colonel. — Tu as souri?
Lucien. — Attends donc. J’ai avancé d’un pas...
Le colonel. — Bravo!
Lucien. — Et puis, j’ai dit, — oh! très
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poliment : « Monsieur, je suis le petit-fils du colonel. » Rrran !
Le colonel. — C’est tout?
Lucien. — Pas un mot de plus. Il a été tué. Je me faisais une bosse! Ah! il n’en menait pas large.
Le colonel. — Eh bien? Et... et... la gifle ! la g... !
Lucien. — Quelle gifle?
Le colonel. — Comment! quelle gifle?
Mais la gifle immense et sonore que tu devais me faire l’honneur de lui camper à plat sur la figure, donc !
Le père. — Oh !
Madame Torfou. — Mon père !
Lucien. — Hein ?
Le colonel. — La gifle que j’ai rudement envie- de te coller à sa place, pour t’apprendre....
Madame Torfou. — Frapper mon fils!
Le père, asa femme. — N’aie pas peur... (Au colonel.) Voyons... papa...
Le colonel. — Comment! un drôle insulte ton grand-père devant toi... et il ne te monte rien aux joues! et tu souris!,.. Et tu ne lui
sautes pas dessus ! Ah çà! en quoi donc es-tu fait !
Lucien. — Je ne sais pas. Demandez à mes père et mère. C’est eux les fabricants.
Le père. — Calme-toi, je t’en prie.
Le colonel. — Oh ! non ! Non ! Ça!... ça !..
Lucien. — Quoi? ça! Quoi?... enfin?
Qu’est-ce que tu aurais voulu? Que je le provoque et que j’aille m’aligner avec lui?... Dis-le !
Le colonel. — Mais certainement!
La mère. — Quelle horreur! Te faire blesser!
Le colonel. — Ou tuer l’autre!
La mère. — Blesser... tuer!... Vous voilà bien ! Toujours !
Le colonel. — Oui, me voilà! Mais qu’est-, ce que vous fichez, les jeunes gens d’aujourd’hui, si vous ne vous battez même plus?
Lucien, qui s'échauffe. — Nous fichons... que nous nous en fichons de tout ça, si tu veux que je te vide mon cœur.
Le père. — Sois convenable avec ton grand-père.
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La mère, mollement . — N’oublie pas
que...
Lucien. — Je n’oublie rien. Je le vénère comme un tabernacle ? Mais il est épatant! (A son grand-père.) Se battre ! se battre! Tu ne penses pas à autre chose... Tu n’as jamais su faire que ça...
Le colonel. — Et je l’ai fait de mon mieux.
Lucien. — T’es-tu assez battu! Partout!
en tous lieux! En Italie, en Crimée, au Mexique, au Tonkin, à Sedan, à Versailles...
Le colonel. — A Paris !
Lucien. — Aussi. Oh! il doit m’en échapper. Dans toutes les batailles on ne voit que toi. Quel réclamier ! Tu en as été un peu fatigant, entre nous !
Le colonel. — Et fatigué.
Lucien. — Dame! ta vie ne s’est passée qu a cogner. C’est très gentil... mais ça n’est pas non plus une existence. Qu’est-ce que tu as retiré de tout ça?
Le colonel. — Des blessures.
Lucien. — Ben oui ! Qu’est-ce que tu veux ? Ce sont vos accidents de chasse, à vous !
Heureusement qu’elles sont guéries, tes blessures !
Le colonel. — Elles se rouvrent parfois...
Lucien. — Naturellement : c’est comme les portes... Il faut qu’une blessure soit ouverte ou fermée. Enfin, tu n’as récolté que des plaies au dur métier des milices... on t’a donné des croix... des honneurs... un képi galonné avec un beau plumet en crins blancs . . . quoi encore ? Tu as été considéré. . . respecté. . . déifié... Aujourd’hui, tu galopes doucement sur tes quatre-vingts ans... tu es retraité... tu as toujours l’œil clair et l’estomac docile... et au lieu de tirer paisiblement ton congé de convalescence... tu veux encore faire le Jacques et tout casser!... Eh bien, non, pauvre bonpapa!... Tu as eu ta demi-heure de gloire au temps jadis... Maintenant, c’est dételé... Ton glaive a de la rouille... tu t’appuies sur une canne... Voilà le moment de consentir à être
Le colonel — Situ n’étais pas mon petitfils, il y a déjà dix minutes que je te l’aurais cassée sur les reins, ma canne...
Le père. — Papa.
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La mère, à part. — Quelle brutalité !
Lucien. — Tu vois? tu continues toujours à te battre... C’est plus fort que toi !
Le colonel. — Je me battrai jusqu’à la mort.
Lucien. — Mais tu es vaincu.
Le colonel. — Ah! oui! ça oui! Bien vaincu!... Je commence à en avoir l’habitude depuis plusieurs années. Mais j’aime mieux être vaincu et rester ce que je suis : un homme d’honneur ! Ah ! mille millions de noms de nom... je ne sais pas où vous allez, les jeunes couches...
Lucien. — Nous non plus nous ne le savons pas... Mais nous y allons. Droit comme l’auto. En tout cas on ne nous en fait plus accroire avec toutes les vieilles machines, qui ont été belles, mais qui sont démodées... périmées... Les batailles... le tambour d’Arcole... la fumée... le canon tonne... Ran pa ta plan... fini, fini! La redoute est prise... Les trois couleurs!... très joli encore en haut des mâts de Belloir et au bout des paratonnerres... sur les monuments... Mais il y a mieux à faire que de recevoir bêtement du plomb dans le
ventre et de s’ensevelir dans les plis du drapeau...
Le colonel, — Quoi? qu'y a-t-il de mieux ?
Lucien. — Il y a... à vivre... en paix.
Le colonel. — Ah ! la paix! la paix! toujours cette paix ! ! !
Lucien. — Mais oui... mais oui ! tu ne peux pas t’y plier! On y viendra, malgré vous, malgré tout ! Vois le duel?... Eh bien, il est déjà très compromis... et c’est tant mieux! Ces jours-ci... dans les feuilles... on parle de le supprimer... de constituer un tribunal...
Le colonel. — Supprimer le duel !! !
Lucien. — Mais oui... tu n’as pas vu ça? Tu ne lis donc que Y « Annuaire » ? Voyons! mon sang est-il à moi, ou au voisin?
Le colonel. — Il est au pays.
Lucien. — Zut ! Je suis de la classe ! Alors le premier venu n’aura qu’à me dire un gros mot ou à me marcher sur l'orteil pour me forcer à aller sur le terrain ?
La mère. — C’est monstrueux !
Lucien. — Tiens! demande à maman si elle m’a mis au monde et nourri du moins falsifié de son lait pour que j’aille un jour, à
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cinq heures du matin, me faire percer dans Pile de la Grande-Jatte ?
La mère. — Tais-toi!
Lucien. — D’ailleurs, tu l’as très bien dit, et je me trompais : mon sang ne m’appartient pas; il est à la France. Je ne peux donc pas en disposer.
Le colonel. — Quand et comment le verses-tu pour elle?
Lucien. — Je le verse en écrivant, en parlant, en pensant.
Le colonel. — Ah ! ah ! joli versement !
Lucien. — Je le verse en livres, en mots, en idées. C'est ma façon de le donner tout en le gardant, mon sang.
La mère. — A la bonne heure!
Lucien. — Et je trouve que ça vaut mieux que de le faire couler par terre dans un champ de blé, parce qu’il aura plu à deux ou trois gros seigneurs de la diplomatie de ne pas être d’accord à propos des Dardanelles.
Le colonel. — Mais, petit misérable!...
(Se ravisant soudain , et avec une grande tristesse .) Non, je ne veux pas me fâcher. J’aurais trop à dire à toi, à ton père, à ta mère...
La mère. — Bon !
Le père. — Nous à présent !
Le colonel. — Vous ne pouvez pas me comprendre... Du moment que vous ne sentez pas certaines choses... Adieu... Je ne dînerai pas ici dimanche prochain... ni le suivant...
Le père. — Mais papa...
La mère. — Vous reviendrez...
Le colonel. — Non. Assez!... assez! (Il sort. Un silence .)
Lucien. — Eh bien, il dînera à la cantine, s’il veut !
Le père, à voix traînante et basse. — Comme tout ça est assommant! Tout de même ce pauvre homme... un vieux soldat... Ça me... Oh!...
Lucien. — Voyons! la main sur la conscience, est-ce que je pouvais... est-ce que je devais gifler Escarbot ? Le directeur des prisons ! !
Le père. — Il avait été vif pour bon papa !
La mère, à son mari. — C’est vrai. ( A son fils.) Mais il avait dit du bien de ton père. Alors !...