LA FEMME DE GHAMRRE
Le célèbre écrivain Sertines est à sa table, le matin. Il travaille au chapitre VIII de son prochain roman, l'Extase. Il a condamné sévèrement sa porte, il est dans le feu le plus ardent de la composition. Il écrit.
Sertines, écrivant. — ... Quand Robert sentit ployer dans ses bras le corps adorable de Gaëtane, il crut qu’il allait défaillir...
La Femme de chambre, entrant. — Monsieur...
Sertines. — Quoi? Pourquoi me déranget-on ?
La Femme de chambre. — Monsieur, c’est que...
Sertines. — Non. J’ai défendu! Sous aucun prétexte !
La Femme de chambre. — C’est un monsieur...
Sertines. — Quel monsieur?
La Femme de chambre. — Je ne sais pas... Qui veut parler à monsieur.
Sertines. — Mais, c’est trop fort!... C’est toujours la même chose. Je n’y suis pas, je suis en voyage.
La Femme de chambre. — Il a insisté. Il a vu le chapeau de monsieur dans l’antichambre. Il a dit que monsieur serait fâché si je ne le recevais pas. Il dit qu’il est ami de monsieur.
Sertines. — Son nom?
La Femme de chambre. — Il dit que ce n’est pas la peine... que monsieur ne le connaît pas.
Sertines. — Mais, si je ne le connais pas, comment est-il mon ami ? C’est idiot. Enfin, il attend ?
l'ancien condisciple 177
La Femme de chambre. — Oui, monsieur.
Dans le petit salon.
Sertines. — Oh! oh! oh!... Triple!...
Triple !... Enfin ! Maintenant que je suis coupé de mon travail, j’y vais... Dites que j'y vais.
La Femme de chambre. — Bien, monsieur.
Sertines. — Mais, vous savez, vous ? la prochaine fois que vous me recommencerez ça, je vous renvoie, ma fille. Dans la demiheure. Vous voilà prévenue. (La femme de chambre sort, sans aucune émotion.) Après tout... c’est peut-être pour une affaire... un éditeur.
Il se lève, va à la glace, s’y vérifie, dispose agréablement ses cheveux, ranime sa moustache, tire sa manchette et sort en beauté.
Il entre, important et froid, dans le petit salon. Le monsieur l’y attend, debout. C’est un géant, massif, souriant, le crâne un peu moissonné. D’une élégance douteuse. Dans les tons mastic. Du défraîchi très soigné. Salut réservé de Sertines.
Le Monsieur, tendant une large main d'aventurier gantée d'une grosse peau jaune qui a été nettoyée. — Tu es furieux? Tu m'envoies coucher ?
Sertines. — Pardon, monsieur... Qui êtes- vous ?
Le Monsieur. — Tu ne me reconnais pas ? Sertines. — Pas encore.
Le Monsieur. — Cherche.
Sertines, le regardant. — J’ai beau...
Le Monsieur. — Ca va venir! Fouille
dans le fond.
Sertines. — Je vous répète que je ne...
Le Monsieur. — Boullu !
Sertines. — Eh bien?
Boullu. — Boullu? Boullu de l’externat du Roi René?... à Angers?... Ça ne te donne pas une secousse ?
Sertines, qui fait effort. — Boullu...
Non. Excusez-moi... Pas le moindre choc... Boullu. — C’est impossible !
Sertines. — Si. Et pourtant, ce nom-là... cette taille... je vous assure que ça m’aurait frappé...
Boullu. — Oh! dans ce temps-là, je n’étais pas si conséquent qu 'aujourd’hui!
Sertines. — Je l’espère bien. Enfin, qu’y a-t-il pour votre service ?
Boullu. — Je te le dirai tout à l’heure.
l’ancien condisciple 179
Avant, je veux que tu me reconnaisses! C’est trop bête ! Deux anciens condisciples ! Tiens ! veux-tu que je te dise? je parie que tu ne me crois pas? que tu me prends pour un tapeur, un intrigant qui te raconte un album d’enfance pour t’exploiter ? Eh bien ! tu vas voir si je blague? As-tu fait ta quatrième à Angers ? à l’externat du Roi René?
Sertines. — Oui. Qui était le directeur ? Vous sauriez me le dire?
Boullu. — Tu crois me coller? Illustre ingénu! C’était l’abbé de Bonnevioles. Et notre professeur de classe : l’abbé Sulpicet !
Sertines, à qui ce nom arrache un sou rire. — Sulpicet ! Oui... je le retrouve ! Un petit !
Boullu. — Ah! Et le préfet des études?
L’abbé Garnement !
Sertines.. — Oui! Garnement! C’est vrai!
Un gros ! Je les avais oubliés !...
Boullu. — Tu vois ? Tu vois ? Tu les avais oubliés, eux aussi comme moi ! Tu oublies tout. Te rappelles-tu... quand nous servions la messe au Supérieur?
Sertines. — Non, je ne me rappelle rien de vous, rien !
Boullu. — C’est trop fort! Tu voulais toujours être l’enfant de chœur de droite.
Sertines. — Je ne me rappelle pas. Pourquoi celui de droite ?
Boullu. — Pour sonner.
Sertines. — Aucun souvenir.
Boullu. — Lâcheur! Je ne t’en veux pas ! C’est la faute de ta carrière et de ton métier! Tu travailles trop. (De l’index , il se fait toc-toc sur le front). Là. Cerveau.
Sertines, pliant sous le faix des pensées. — Je pense beaucoup, en effet.
Boullu . — Ah ! dame ! Aussi, tu en as, un succès ! Tu as fait ton chemin, toi! C’est la gloire, quoi !
Sertines, amolli . — Oh! la gl; .
Boullu. — Mais oui. On ne parle que de toi ! Ton nom vole de bouche en bouche.
Sertines. — L’élite me connaît, je ne dis pas non.
Boullu. — L’élite et la foule. A Angers, d’abord, on est fier, tu penses ? On se couronne de toi. Tu es l’enfant, le génie local.
l’ancien condisciple
Tu auras là, plus tard, ta statue, bien sûr, tout debout, avec une femme nue garnie d’une paire d’ailes, qui te baisera au front. Un front énorme.
Sertines, qui se défend mal . — Allons donc l (Un temps.) Un buste, tout au plus.
Boullu. — Un buste avec les mains, allons? Tues si fameux! Jusqu’en Amérique, tiens, où j’ai voyagé — les deux Amériques, oui, Nord et Sud — on te connaît comme Sarah Bernhardt.
Sertines, incrédule et désireux. — Non?
Boullu. — Parole. Sur la cheminée d’une dame de Rio, j’ai vu ton portrait. On te lit la nuit, au lit. Ah! ce que tu dois en avoir, de femmes, avec ton sacré talent pour les mettre à vif et fouiller la plaie? Tu l’as, le scalpel. Tu l’as, oui ! On peut dire que tu en joues !
Sertines. — Tu es trop gentil...
Boullu. — A la bonne heure! Voilà enfin que tu me tutoies. Eh bien! me reconnais-tu à présent?
Sertines. — Non. Mais du moment que tu m’affirmes... Assois-toi. Et apprends-moi ce qui t’amène.
Boullu. — Une minute. Je veux remuer encore un peu ce vieux passé. Hein? Deux ans, j’ai été ton camarade, sur le même banc, au bout, près de la porte! Ah ! on était heureux, à ce bel âge ! On se fichait de tout, des femmes... et de l’argent ! {Au mot d'argent, une ombre inquiète passe sur le visage de Sertines.) Sacré argent !
Sertines. — Pardon, si je vous presse.
Mais...
Boullu. — Tu ne me tutoies plus? Dis donc ! Te rappelles-tu Cassabiou?
Sertines. — Non.
Boullu. — Un blond! qui avait toujours ses poches pleines de fruits confits? Yeux-tu savoir ce qu’il est devenu ?
Sertines. — Ça m’est égal.
Boullu. — Il est allé de son côté.
Sertines. — Il a bien fait. Où ça?
Boullu. — Je veux dire qu’il est mort. Te rappelles-tu Baquin?
Sertines. — Non.
Boullu. — Larsouneau?
Sertines. — Non.
Boullu. — Duvivier?
l’ancien condisciple 183
Sertines. — Non, non. De quoi s’agit-il? Excuse encore une fois, je n’ai pas beaucoup de temps... Alors...
Boullu, avec une expression triste . — C’est bien ça... je vois... ça continue. Malgré tous les détails., toutes les preuves que je te donne... tu n’as pas encore confiance en moi ? Tu doutes... Tu penses que je ne suis peut-être pas vraiment un de tes anciens condisciples ?... que j’ai pu me procurer, de seconde main, tous ces renseignements intimes sur toi et ton passé ?
Sertines, ébranlé . — Oh ! Voilà une supposition...
Boullu. — Eh! Pourquoi pas? H y a des faiseurs si habiles, des escrocs si effrontés ! (Sarcastique,) Pourquoi n’en serais-je pas un? Je peux très bien avoir appris tout ça par cœur dans une de tes nombreuses biographies! Tu es tellement en butte aux ruses des aigrefins! A ta place, je me méfierais ! C’est bien naturel!
Sertines. — Non, non. Jamais je n’ai cru, mon ami...
Boullu, amer . — Je ne t’en veux pas.
Ça me fait un peu de peine. Tant pis pour moi ! Maintenant, je dérape.
Il va vers la porte.
Sertines, le retenant. — Alors... c’est tout?
Boullu. — C’est tout. Mon Dieu, oui!
Pourquoi j’étais venu, me demandais-tu?
Pour l’amitié, tout bêtement, la chose du souvenir lointain, te revoir, te souhaiter le bonjour à toi, grand, glorieux, riche... moi, obscur, pauvre diable, et puis me trotter. Un point, à la ligne. (Un peu sec.) A présent, pardon, de t’avoir coupé dans l’inspiration. Ça ne m’arrivera plus. Et merci de l’accueil brûlant.
Sertines. — Tu te méprends! Boullu!
Boullu. — Adieu, mon cher, adieu ! Tu m’as pris pour un autre.
Sertines. — Non, non. Je ne veux pas que tu t’en ailles comme ça, sur une mauvaise impression... je me le reprocherais toute ma vie.
Boullu. — C’est vrai ?
Sertines. — Je t’en prie, reste encore.