‹ Baignoire 9Chapitre 7 sur 12 · L ANCIEN CONDISCIPLE · texte numérisé non relu

L ANCIEN CONDISCIPLE

Boullu. — Vrai de vrai? ( Comme un homme qui prend sonparli.) Eh bien, alors, en ce cas, tant pis! je me risque et j’ajoute un mot. ( Instantanément , son visage change d'expression. Il se précipite , un genou en terre , au-devant de Sertines , l’empoigne , a une des chevilles, d'une de ses grandes mains, de l'autre , il brandit une petite brosse enduite de pâte qu’il a vivement sortie de la poche de son pardessus et tout en promenant aussitôt cette brosse sur le soulier de Sertines, atterré, il prononce avec volubilité ces extraordinaires paroles :) Je suis Oscar Boullu, l’inventeur du Vernis des Gens de Lettres, fournisseur du roi des Belges. Grâce à ma pâte parfumée, le cuir s’adoucit, luit et pétille. Six francs le grand flacon, cachet vert, trois francsle petit, cordon bleu.

Sertines, suffoqué, entre la terrible explosion de colère et la violente envie de rire. — Oh! oh! Et voilà pourquoi, depuis un quart d’heure?... ( Essayant de dégager son pied de l’étreinte.) Ah ! ça! voulez-vous me laisser? Voulez- vous bien?...

Boullu, qui s’est relevé , lui montrant la chaussure qu'il a frottée. — Voyez la bottine? Une glace ! Le cachet vert, six francs ! (Il en pose un sur la cheminée.) Pardonnezmoi, maître, mais il faut vivre !

Sertines, qui s’est un peu calmé , sortant une pièce de 5 francs de sa poche. — Voilà cent sous. Filez, maintenant! Et au plus vite !

Boullu, sans s'émouvoir , prenant l’argent. — Merci. Dieu vous le rende. (Il fait un pas.) J’ai aussi un petit bordeaux, joli, léger, tapageur, amoureux de la langue.

Sertines, que la colère... — Ah! assez! hein! assez !

Boullu. — Amateur d’objets anciens ?

Oui?

Sertines. — ... chez le camp !

Boullu. — On me signale une commode de Marie- Antoinette.

Sertines. — ... tez le camp!

Boullu. — Au revoir, maître, à votre bon service !

Il salue et sort. Sertines claque la porte sur lui.

l’ancien condisciple 187

Sertines, seul . — A-t-on jamais vu? Non, ça, c’est trop fort ! C’est inouï ! C’est inimagin... Oh! je le raconterai qu’on ne le croira pas. ( Ses regards tombent sur sa chaus -sure.) C’est vrai, tout de même, que ça brille ! Pauvre bougre ! Tout ce qui brille n’est pas or! Quelle existence! Quel métier! Ah! il m’a bien tapé de cent sous ! mais je ne les regrette pas... Non. Ça les vaut ! Il n’y a pas à dire : c’est bien fait. Pour du beau travail, le truc de l’ancien condisciple... Ah! c’est du beau travail ! (Il s est assis a sa table , syest 'penché sur sa feuille .) Voyons?... sentit palpiter dans ses bras le corps adorable de Gaëtane... Zut! Je n’y suis plus!

Il envoie tout promener.

MONSIEUR, 45 ans.

MADAME, 36 ans.

JEANNETTE, 16 ans.

JULES, 8 ans.

Après le déjeuner. Un joli appartement bourgeois rue du Quatre-Septembre, au second. Dans la chambre de madame. Les deux enfants sont tout pomponnés, leur chapeau sur la tête, assis l’un à côté de l’autre sur la chaise longue. Madame noue sa voilette devant sa glace.

Monsieur, ouvrant la porte, également habillé très numéro un , enfilant avec application un gant gris-perle trop étroit. — Eh bien ! êtes-vous prêts, toute la sainte famille ?

Madame, un peu bougonne. — Voilà, voilà ! Ali ! ne nous bouscule pas ! Nous ne sommes pas pressés. Nous avons toute la journée à rester assis aux Champs-Elysées, à regarder défiler les voitures... Tu noùs as fait déjeuner au galop... je me demande pourquoi.

Jeannette. — C’est pour trouver des chaises, maman. Si nous tardons trop...

Jules. — On se cassera le piton.

Madame. — Jules ! veux-tu bien...

Monsieur, qui sourit d'un air entendu. — Mais oui.

Jules. — Quand donc qu’on verra le Grand Prix pour de vrai, maman?

Madame. — Quand tu seras grand, mon chéri.

Jules. — Mais non, puisque toi qu’es grande tu ne l’as jamais vu. Pourquoi que tu ne l’as jamais vu ?

Madame. — Parce que ça ne s’est pas trouvé, mon petit homme.

Jules. — Pourquoi que papa t'y a pas menée ?

Monsieur. — Mais j’ai voulu, souvent.

Demande à maman.

Jeannette. — Alors ?

Monsieur. — Toujours il y a eu quelque chose à la dernière minute, un empêchement, une complication.

Jules. — Un caillou.

Madame. — Aussi j’y ai renoncé.

Jules. — T’as eu tort. Aujourd’hui y a pas de complique. Fallait y aller.

Madame. — Ah bien oui! Et l’argent ? Et tout? Et puis papa et moi, ça ne nous amuse plus ces machines -là !

Jules. — Mais Jeannette et moi, ça nous botte !

Monsieur, solennel , d'une douceur et d'une importance capitales . — Assez !

Jeannette, va ouvrir la fenêtre. (Jeannette se lève.) Fais ce que je te dis.

Tout le monde est grave. On sent qu'une chose extraordinaire se prépare.

Jeannette. — Voilà, papa.

Elle va ouvrir.

Monsieur. — Penche-toi et regarde en bas.

Jeannette, qui a jeté les yeux . — Eh bien ?

Monsieur. — Que vois-tu ? devant la porte ?

Jeannette. — Une voiture.

Monsieur. — Une voiture comment?

Jeannette. — De maître.

Madame, saisie . — Non ?

Jeannette. — Une Victoria avec un cocher en livrée.

Jules, qui regarde à son tour . — Qu’a des bottes comme des tartines de beurre !

Madame, à son mari . — Alors.*, quoi?

Parle...

Monsieur, pince-sans-rire. — Eh bien...

rien... Descendons y mes enfants... Nous allons au Grand Prix, Voilà tout.

Madame. — Oh ! que tu es gentil !

Jeannette. — Oh papa !

Jules. — Zut ! Chic! Chouette ! Colle !

Madame. — Alors, vraiment ! c’est pour nous? En voilà une surprise! Oh bien!

Monsieur. — Jusqu'à sept heures cet équipage est à moi, tu entends ? et à toi, ma bonne.

Jules. — Et puis à moi donc !

Monsieur. — Aussi, et à Jeannette. Nous prendrons des cartes de pesage,

Jules. — On va nous peser ?

Monsieur. — Mais non.

Jules. — Ah! je croyais. Qui souvent se pèse bien se connaît... Qui bien se...

Madame. — Tais-toi.

Monsieur. — Nous verrons les courses, et puis ce soir... Je vous avais dit que nous irions dîner chez les grands-parents, à Saint- Germain... n’est-ce pas?

Madame. — Oui. Aussi, j’ai donné congé tantôt aux domestiques.

Monsieur. — C’est parfait. Seulement nous ne dînons pas chez les parents. Nous dînons tous... nous dînons... allons ? allons?

Madame. — Au restaurant?

Monsieur. — Oui, là !

Madame. — Oh! Aux Ambassadeurs ?

Monsieur. — Presque. Chez Ledoyen.

C’est la même chose...

Madame. — Pourquoi pas aux Ambass... ?

Monsieur, bas. — J’ai réfléchi. Les enfants...

Madame. — Oui... c’est vrai... j’oubliais... Jules. — Quand c’est-il qu’on pourra me mener aux Ambass...

Madame, vivement. — Va... sors...

Jules. — ...sadeurs? Dis, papa? Après ma première communion ?

Monsieur, — Oui, descends devant...

Madame. — Oh ! que je suis contente !

Vite... les enfants, vite !

A cette minute, on sonne à la porte.

Jeannette. — On a sonné...

Monsieur. — Oui.

Madame, de loin , par la porte de sa chambre entre-bâillée, à la femme de chambre. — Personne ! Personne !

Elle écoute, le bruit de la porte d’entrée qui se referme, puis la femme de chambre paraît ; elle a un papier bleu à la main.

Monsieur. — Qu’est-ce que c’est?

La Femme de chambre. — Une dépêche.

Madame. — Ah !

Monsieur. — Oui. Je n’aime pas beaucoup ça, les dépêches.

Madame. — Non! Tu crois que ?

Monsieur. — Je ne crois rien... je dis seu-

lement que... je préférerais... une lettre de quête... même une facture !

Madame. — Tu as raison... Je te parie que c’est quelque chose qui va nous empêcher d'aller au Grand Prix.

Monsieur, mollement . — Tu es folle !

Il va pour rompre le pointillé.

Madame. — Ne l’ouvre pas... je t’en prie.

Monsieur. — Mais, ma bonne... voyons...

il faut bien...

Madame. — Pourquoi ?

Monsieur. — Mais une dépêche ! !

Madame. — Après ?

Monsieur. — Si c'est un malheur ?

Madame. — Raison de plus! Tu vois, tu penses que c’est un malheur! Quand je te le disais, que nous n’irions pas...

Monsieur. — Ça n’est peut-être pas ça?

Mais pour le savoir il faut l’ouvrir.

Madame. — Si tu l’ouvres, si tu l'ouvres maintenant, ça va être une sale histoire qui nous démolira toute notre affaire... Je le sens... je le parierais... ça me monte à la gorge.

Jeannette, presque en larmes. ■ — N’ouvre pas, petit père !

Jules, qui se tord. — Si, papa! ouvre, ouvre ! Oh ! c’est amusant ! (Il trépigne de joie.)

Monsieur, qui s'énerve. — Enfin, voyons, faut-il ? faut-il pas ? C’est stupide. Je finis par me laisser influencer...

Madame. — Ah ! je ne sais plus... Fais comme tu voudras... tiens !

Monsieur, résolu . — Oh! Et puis, quoi!

Après tout, la voiture est là... le dîner est commandé...

Madame. — Déjà ? Quelle imprudence !

Monsieur. — J’ai dit que nous irions, nous irons ! Quand le tonnerre tomberait, nous irons, sur la tête, sur les mains — mais nous irons. Je n’ai qu’une parole. [Il déchire fébrilement le papier , l'ouvre et parcourt le texte. Il pâlit un peu.) En effet, c’est un ennui... un malheur même. Un petit malheur... mais un gros ennui... [Un peu agacé et découragé .) Ah ! ce n’est tout de même pas de chance !

Madame. — Qu'est-ce que c’est? Nous n’y allons plus, enfin ?

Monsieur. — Mon Dieu... si... A la rigueur... nous pouvons tout de meme...

Quoique... Enfin... vois... je te fais juge... Vois.

Madame. — J'y suis ! Il est arrivé une catastrophe à tes parents?

Monsieur. — Lis, lis.

Madame, lisant. — a Bon papa tombé baignoire^ doigt foulé. Moral excellent. Tendresses. — Bonne maman. »

Jeannette. — Pauvre bon papa !

Monsieur. — Comprends-tu quelque chose à ça, toi ?

Madame. — Je comprends que bon papa est tombé de sa baignoire, qu’il s'est foulé un doigt, que bonne maman nous en avertit et que nous n'allons plus à Longchamp. C’est parfaitement clair.

Monsieur. — Pas tant que ça ! D’abord laissons Longchamp de côté pour le moment; Tout n’est pas encore dit.

Madame. — Oh ! oh ! laisse-moi donc. Ne cherche pas à me bercer...

Monsieur. — Mais parfaitement. Je reviens à la dépêche. Bonne maman est la crème des crèmes de femme et je l’adore, mais elle ne nous dit rien, elle nous laisse dans la nuit, dans l’inconnu. Quoi ? Tombé baignoire ! Est-ce en y entrant ! en en sortant ? Est-ce dedans? Et puis, doigt foulé. Est-ce de la main, du pied, d’où ? Et quel doigt ? Nous en avons dix de doigts... nous en avons des quantités! Enfin... tendresses, et puis c’est tout... Pas : Venez, ou : Inutile venir... Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ?

Madame. — Il faut v aller.

Monsieur. — A Saint-Germain ?

Madame. — » Mais sans doute.

Monsieur. — Alors, nous n’allons plus à...?

Madame. — Nous n’allons plus. Est-ce que nous pouvons ? Voyons ?

Jeannette. — Papa, il faut aller à Saint- Germain. Maman a raison.

Madame. — Tu vois ? Ta fille te dicte ta conduite.

Jules. — Moi, je m’en moque. Les deux m’amuseront. Si c’est Saint-Germain, ça me fera comme un petit Grand Prix, Et puis

voilà ! Et puis bon papa me donnera vingt sous pour ma bourse.

Madame, à Jules . — Gomme tu parles de ce malheur ! Tu n’es donc pas inquiet de voir que ton grand-père a du mal ?

Jules. — Si. Mais le papier dit : « Moral excellent. » Alors je pense : Chic !

Monsieur. — ■ C’est juste. Moral excellent. Nous pourrions peut être tout de même, en y réfléchissant...

Madame. — Mais non. C’est tout réfléchi.

Monsieur. — Tu ne me laisses pas finir. Car, enfin, raisonnons.

Madame. — Je ne veux pas.

Monsieur. — ... Si nous étions partis cinq minutes plus tôt... si tu n’avais pas lambiné à te passer de la poudre de riz et à te fourrer de la pommade au raisin sur les lèvres...

Madame. — Bon! voilà que ça va être de ma faute !

Monsieur. — ... nous aurions été déjà en route quand la dépêche serait arrivée... Nous n’aurions appris la chose que ce soir à dix heures, en rentrant, trop tard pour aller à Saint-Germain... Tu aurais vu le Grand Prix.

Madame. — Je n’y tiens plus, à présent !

Monsieur. — Tu dis ça aujourd’hui. Mais demain!... Nous aurions passé la journée charmante, exquise... que je me promettais... que j’avais si bien préparée, combinée ! Et bon papa ne serait pas mort de nous voir quelques heures plus tard. Qu’êst-ce que nous y ferons tantôt, à son doigt, quand nous serons rangés autour ? R ien !

Madame. — Oh ! rien...

Jules. — Rien.

Jeannette. — On ne sait pas. Peut-être qu’en frottant avec un petit linge...

Monsieur. — Non ! Je ne dis certes pas de le faire, comprenez-moi bien? Mais dans d’autres familles moins unies que la nôtre... ah! ça ne traînerait pas... On mettrait le papier dans sa poche, on irait au Grand Prix tranquillement, sans se tourner les sangs...

Madame. — Malgré tout, je n’y aurais plus de plaisir... ma joie serait empoisonnée...

Monsieur. — Mais puisque je ne parle pas pour nous ! On dirait qu’on a trouvé seulement la dépêche ce soir...

Jules, un doigt levé . — Un gros mensonge !

Monsieur, h Jules . — Oh! quoi donc? un tout petit! Si tu n’en faisais jamais de plus graves, toi !

Madame, à son mari. — Ne continue donc pas... tu perds ton temps.

Monsieur. — Et demain — j’ai fini — et

demain, dès la première heure, on se précipiterait tous en famille chez les grands-parents qui seraient encore ravis et enchantés...

Madame. — Non ! non ! non ! Assez !

Monsieur. — Mais ne te fâche pas. C’est bon. Je te dis ce que d’autres feraient à notre place.

Madame. — D’autres, mais pas nous.

Monsieur. — Et qui ne seraient pas des monstres pour ça ! f

Madame. — Au contraire! des cœurs parfaits.

Monsieur. — Hein? quoi? Alors, je n’ai pas de cœur... je suis un mauvais fils? C’est ça que tu veux dire ? Je n’aime pas mon vieux père ? Dis-le?

Madame. — Mais non, seulement...

Monsieur. — Seulement quoi ?

Madame. — ...tu es un mari angélique, et tu te laisserais entraîner... en voulant me faire plaisir... à des choses que tu regretterais plus tard si j’avais la sottise de te céder. C’est fini. N’en parlons plus. Nous irons tous tantôt à Saint-Germain. Il le faut. C’est bien. Et bonne maman sera si heureuse ! Au fond, tu aurais de la peine de n’y pas aller?

Monsieur, déjà, vaincu. — Tu as raison... sans doute !... Mais cette voiture... ce dîner...

Madame. — Chut... Sans compter qu’un vieillard de l’âge de ton père... quatre-vingtneuf ans... tu sais ?

Monsieur. — Oh ! il est solide !

Madame. — Pas dans le bain.

Monsieur. — Aussi, c’est sa faute!... ou du moins celle de bonne maman qui le laisse trotter et faire le jeune homme ! Est-ce qu’on commet des imprudences pareilles ? Est-ce qu’on prend des bains quand on a quatrevingt-neuf ans? Temps pour tout! Je le lui dirai à bonne maman...

Madame. — Tu ne lui diras rien. Partons.

Monsieur, soupir. — Partons !

Madame. — Et puis, fais une autre figure... C’est toi qui as l’air d’être tombé et de t’être cassé tous les doigts.

Monsieur, affecté. — Ne plaisante pas...

je t’en prie...

Madame. — Nous allons prendre la belle voiture pour aller jusqu’à la gare Saint-Lazare. Ça sera toujours ça.

Monsieur. — Non! Oh non! ça me ferait trop gros cœur. Pas ça !

Madame, a son mari. — Es-tu enfant?

Jules. — Mais oui, petit père. Rigole donc ! Fais comme moi...

Jeannette. — Ce sera pour l’année prochaine, quoi donc ! Justement, le temps a l’air de se couvrir... tiens !

Monsieur. — Non. Ta mère a raison...

Jamais je ne pourrai la mener au Grand Prix. Jamais !

Madame. — Jamais! Eh bien! nous vivrons sans ça. (Aux enfants.) N’est-ce pas, mes minets ?

Jules. —

Mais oui. Oh ! et puis il nous

embête, le Grand Prix! Je l’ai assez vu! Aussi, l’an prochain, c’est moi qui me démolirai quelque chose, là, rien que pour ne pas y fiche les pieds.

Monsieur, à madame qui sort. — Où vas-tu ?

Madame. — Je descends la première pour dire au beau cocher...

Monsieur. — Tais-toi.

Madame. — Qu'il peut s’en retourner...

que je passerai chez son patron demain.

Monsieur. — J’avais payé tout de suite... Je pense qu’on voudra bien me rembourser... ou, du moins, me tenir compte... C’est comme pour le dîner... j’avais retenu à l’avance une jolie table... dehors... près du jet d’eau...

Madame. — N’y pense plus... ferme les yeux.

Monsieur. — Enfin !... je sais bien que ce n’est pas la faute de ce pauvre grand-père.

Madame. — Mais non! Il ne l’a pas fait exprès.

Monsieur. — Aussi je lui pardonne.

Madame. — Quand je te le disais, que tu es bon !...

SOIR DE PENTECOTE

SOIR DE PENTECOTE

En haut des marches, et sous le porche de l’église Saint-Sulpice. Huit heures. Le soir de la Pentecôte. La nuit commence à perler. Les portes de l'église viennent d’être fermées. Un vieux mendiant, à calotte de soie noire, à moustaches blanches, qui se tenait près de l’entrée, assis sur un rebord de pierre, se lève, retire l’écriteau qu’il avait sur la poitrine, où on lisait : « Aveugle pour toujours ! » et le glisse dans une serviette de chagrin posée à terre, près de lui. Il s’affermit ensuite sur ses 'ambes, prend un grand coup de respiration, s’oriente, le nez en Pair, et, le bâton tendu en avant, marchant avec précaution, comme s’il entrait dans de l’eau froide, il descend les marches, tourne à gauche, longe la grille, dont il racle horizontalement les barreaux avec sa canne. Le voilà dans la rue Servandoni, déserte. Il gagne un coin d’ombre. Là, il s’arrête, ouvre sa serviette d’avocat, retire prestement sa calotte, d’abord, puis sa paire de moustaches blanches, qui vont rejoindre l’écriteau

dans un des compartiments, prend dans l’autre un feutre mou, dont il se coiffe, à la gaillarde; ensuite, se redresse,, transformé, opère un moulinet avec son bâton, siffle un air de chasse; et aussitôt à ce signal, de l’embrasure d’une porte cochère voisine sort un homme solide, dune trentaine d'années, vêtu en ouvrier, qui le rejoint.

Le Vieux. — Eli bien ! l’apprenti?

L’Apprenti. — Deux francs douze sous.

Le Vieux — C’est bon. Tu vas. Un franc de plus qu’hier. N’y a que trois semaines que tu as débuté, et te voilà déjà presque en état de passer compagnon. Tu as un bel avenir. Du premier coup, quand tu es venu me demander conseil, je t’ai flairé... j’ai senti que tu serais un beau mendiant... A présent, tu peux choisir ce que tu voudras, ce qui est le plus dans tes cordes, le service actif ou sédentaire... peu importe... je ne suis pas en mal de toi... tu feras fortune.

L’Apprenti. — Comme toi, patron.

Le Vieux. — Moi... moi... Pas encore tout à fait.

L’Apprenti. — Mais ça approche.

SOIR DE PENTECOTE 211

Le Vieux. — Oui... oui... Je ne peux pas dire que ça s’éloigne... Non.

L’Apprenti. — Tu as beaucoup sué ?

Le Vieux. — Ah ! dame oui ! On ne se doute pas ce que c’est dur, de bien mendier. Ça donne plus de travail que de travailler 1

L’Apprenti. — Alors? A quoi bon tout de même ?

Le Vieux. — Comment? C’est toi qui me dis ça, poussin ? A quoi bon ? Mais ça rapporte davantage. Sans ça...

L’Apprenti. — Oui. Autant vaudrait de rester honnête.

Le Vieux. — Mais on le reste, honnête, mon petit homme ; on l’est. Pour qui nous prends-tu? Je m’imagine plus propre, ah! oui... pour sûr... que tous ces gredins qui me donnent un sou... deux sous... en passant... pour se débarrasser... ou bien en croyant qu’ils achètent une chaise au paradis.

L’Apprenti. — Mais, cependant, les gens d’église et de raison, ces messieurs de loi... et puis ceux qui content des affaires dans les gros livres, ils disent tous comme ça que de

mendier, c’est coupable... qu’on ne doit point.

Le Vieux. — N’empêche que tout le monde le fait... depuis moi jusqu’au pape! Quoi? T’ouvres des yeux comme quand j’y vois... Sans doute. Qui qu’on soit, en haut, en bas, dans le milieu de l’échelle, on est toujours le mendiant de quelqu’un. On mendie des places, des faveurs, des croix qu’on se pend au col comme nous nos écriteaux... on mendie tout... on mendie le superflu, ce qui est bien plus vilain que de réclamer le nécessaire... Compare un peu tout ce que mendient les messieurs et les dames de société à côté de nous autres... des pauvres petites monnaies qu’on nous jette çlans le fond de notre tasse de fer blanc ! Ah ! cré noril ! quelle différence ! Qui est-ce qui est le plus honnête et le moins voleur? Eux ou nous? Non. Mais je te pose’ l’interrogatoire ?

L’Apprenti. — Eux.

Le Vieux. — Ah! La mendicité, c’est la loi de cette vie, vois-tu? Aussi, quand je lis partout, sur les murs, qu’elle est interdite, ça me fait craquer de rire. Quelle bêtise ! On n’est pas plutôt tombé du toit de sa jnaman,

SOIR DE PENTECOTE

tout petit, tout nu, qu'on mendie déjà du lolo, qu’on tend la main, et on la tend ensuite^ toujours, à tout âge, et on la tend encore cinq minutes avant que de dire : « Adieu, la compagnie ! )> Tends-la, mon, fils... tends-les. C’est pour ça qu’on en a deux.

L’Apprenti. — Continue. Va toujours. Tu me fais du bien, patron.

Le Vieux. — C’est que tu me plais. Et puis tu es gentil... tu as du cœur à la paresse, tu ne demandes qu’à t’élancer dans la poche des autres... tu m’écoutes... tu me bois... tu viens me chercher comme ça, tous les jours, la journée faite... Alors, on rentre ensemble, en bavards, dans le frais du soir. Ça remet... ça donne appétit et douceur. Mais assez de sentiment. Parlons sérieux. Te voilà reçu mendiant, tu as une position, une profession honorable... il ne faut pas gâcher tout ça, il faut penser à l’avenir... Dis-toi que tu peux vivre... qu’il faut que tu vives, et grassement... jusqu'à ton dernier repas... sans qu’il t’en coûte jamais un centime...

L’Apprenti. — Ce n’est pas de refus. Mais comment ?

Le Vieux. — Voilà. Pour le pain, t'as le bureau de bienfaisance.

L'Apprenti. — Pour le pot-au-feu?

Le Vieux. — T’as le curé ou le pasteur, ouïe rabbin. Oh! faut pas faire de manières et avoir de préférences... Toutes les religions sont bonnes, et puis, au fond, c’est toujours Dieu, n'est-ce pas ?

L’Apprenti. — Oui. Les vêtements ?

Le Vieux. — T’as la caisse des Ecoles qui habille les enfants, si ça te fait plaisir d’en avoir.

L'Apprenti. — Mais dame... tout de même... pourquoi pas? On ne serait pas plus mauvais père qu’un autre.

Le Vieux. — Meilleur, puisqu'on carotte les autres pères.

L’Apprenti. — Le linge?... m'en faut justement !

Le Vieux. — Les dispensaires t’en donneront... du vieux... du fin... de l’usé sur de la peau de riche ! Tu te crois dans de la soie.

L’Apprenti. — Et mon terme?

Le Vieux. — Ils y ont pensé... Y a des Sociétés de loyers qui te le paieront.

SOIR DE PENTECOTE

L’Apprenti. — A la bonne heure ! Quoi encore? Ah! le tabac?... les petites gâteries ?...

Le Vieux. — Pour ça, tu n’as aussi que l’embarras du choix... Tu as les membres de la Conférence Saint-Vincent de Paul, les familles calées de ton quartier, les vieilles dames en deuil, les grandes maisons de commerce, les journaux — ménage la presse... c’est une mine — les fêtes de charité... Tu as le maire, le préfet... les ministres... Tu as tout le bataclan du gouvernement... Tout ce qu’il y a de plus chic à tes ordres !...

L’Apprenti. — C’est épatant !

Le Vieux. — Mais, pour ça, faut être malicieux, souple comme un foulard, connaître les bons tours, et ne pas avoir de pelure sur l’œil, même si l’écriteau raconte que tu es atteint de cécité !

L’Apprenti. — J'entends.

Le Vieux. — Faut savoir être aveugle, sourd, manchot, muet, paralytique, convulsionnaire, pleurer pour de bon, tomber mourant de faim, pas avoir crainte de s’enrhumer ni être délicat de la gorge, pour rester des

heures durant, en hiver, le bouchon nu sur un pont, sa casquette à la main. Faut savoir se composer, au moyen de ses doigts en pigeonvoie, des moignons de brûlés ou d’estropiés, se fiche sous les roues d’une belle voiture ou d’une auto de trente mille francs, avec la ruse de ne pas se faire de mal, pour le coup de l’indemnité. Faut de l’audace et de l’humilité, du bagout, de l’instruction, une santé de fer, et de la patience, et de l’économie! Surtout de l’économie ! C’est pas tout que de gagner de l’argent, faut la garder, elle a coûté trop de peine à ramasser ! Quand on se sent des envies de dépenser et d’acheter des timbres, il faut remettre ça aux vieux jours, pour sa retraite, quand on sera le monsieur bourgeois qui passe dans la rue à son tour, en jetant un gros cigare pas fini. Jusque-là se serrer le bedon. Et dès maintenant, sais-tu ce que tu devrais faire ?

L’Apprenti. — Non. Quoi ?

Le Vieux. — Te marier.

L’Apprenti. — Ah ben ! zut ! alors. Une charge en plus ! Deux becs à remplir au lieu d’un !

SOIR DE PENTECOTE

Le Vieux. — Tu raisonnes comme une vieille bottine. Si tu sais choisir une femme qui ait nos goûts, qui soit de la partie... elle te sera un aide précieux, au contraire.

L’Apprenti. — A quoi? Les femmes ne sont bonnes à rien.

Le Vieux. — Arien? Bébé! Si ta femme est une fine aiguille, elle se fera des sous à arranger et à maquiller les vêtements pour mendiants. Il y a toute une garde-robe de travail. Couper, taillader, salir, abîmer, déformer les habits et les chapeaux propres qu'on nous donne... sais-tu que ça demande de l’art et des idées? Ta femme le fera, si elle a l'esprit de la corporation. Si sainte Cécile lui a fait cadeau d’un filet de voix, elle tiendra une classe de chanteurs ambulants, elle leur apprendra le trémolo, le gargarisme et les pleurs dans la gorge pour roucouler dans les cours et faire sangloter les cuisinières quand elles entendent Les Blés d'or ou L'Hirondelle du vieux clocher .

L’Apprenti. — Ça ne fait que deux choses.

Le Vieux. — Y en a cent, y en a mille !

Elle fera la pleureuse en omnibus à qui on vient de chiper son porte-monnaie, où il y avait cent francs !... l'argent de mon mois ! « Quel malheur! mon homme va me tuer! » Patati, Patata... Elle fera la pauvre mère qu'a perdu à l’instant dans la foule, son petit garçon... un beau petit blond de quatre ans vêtu comme ci... coiffé comme ça... « Pour sûr que des bohémiens me Pont volé, qui vont lui entrer des pointes dans le corps! » Et puis, surtout... et ça, alors c’est le plat sucré, c’est le dessert... elle fera la boîte aux lettres.

L’Apprenti. — Qu’est-ce que c’est ?

Le Vieux. — C’est une dame qui vend des fleurs, des petits bouquets, toujours au même endroit. On sait, dans Paris, qu’elle est habile et discrète.

L’Apprenti. — Comment le sait-on?

Le Vieux. — On le sait. Tout se sait.

Alors, il y a un joli jeune homme qui passe et s’arrête, qui lui met vingt sous en la regardant au creux de l’œil, et qui lui dit, en lui glissant une petite lettre : « Vous remettrez ça, tantôt, à une personne blonde qui vous dira : Avez-vous des bleuets? »

SOIR DE PENTECOTE

L’Apprenti. — Compris. Oui, ça... c’est fameux, ça doit rendre. Mon Dieu ! je me sens encore bien jeune pour m’enchaîner... Mais enfin tout de même... on peut voir! Seulement, voilà... une femme assez vicieuse pour savoir tout ce que tu dis... ça ne se trouve pas sous le fer d’un sergent de ville !

Le Vieux. — Mais si. Ça existe.

L’Apprenti. — Où donc ?

Le Vieux. — A l’Agence, tiens !

L’Apprenti. — Quelle agence?

Le Vieux. — L’agence! L’agence où on nous procure de tout... Des femmes... des filles à marier, fêlées ou intactes, des mères, des enfants... au maillot et tout élevés, des animaux, des chiens, des marmottes, des singes, des habillements, des culottes à une jambe et des vestons à un bras pour amputés? des mains mécaniques, des béquilles, des pattes de bois, des instruments : orgues de barbarie, accordéons, flageolets, pistons; des pliants, des écriteaux, des tableaux à peintures et à personnages, des bonnes aventures... Il y a de tout, je te dis. Rien ne manque ! Si tu veux, je te mènerai au bureau

des mariages... tu ne seras pas long à dénicher ton affaire.

L’Apprenti, — Ehbien ! ça va. Nous irons. Quand ?

Le Vieux. — Te voilà déjà en désir ! Voilà bien la jeunesse !

L’Apprenti. — Si on irait ce soir?

Le Vieux. — Tu n’y penses pas! Ce soir, mais c’est fermé. C’est fête aujourd’hui... mon cher frère, c’est la Pentecôte... grande fête!... Pas bien belle de rapport, par exemple... Ah ! non!

L’Apprenti. — Pourquoi ?

Le Vieux. — Ah! j'en sais rien. Ou plutôt, si... Parce que c’est le Saint-Esprit... Il n’est pas populaire! Il ne descend pas en eux. C’est une fête comme qui dirait de savants... Ça ne leur dit rien... ça ne les engage pas à dépenser... tandis que Pâques... les Rameaux... Noël... ah! ah! à la bonne heure! ça... c’est du sentiment... ça parle au cœur. Voilà de la fête chrétienne amusante et productive!... Ces jours-là, nous autres... on fait son beurre, oui!

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L’Apprenti. — Comment? Une fête plutôt qu’une autre... ça a de l’importance ?

Le Vieux. — Seigneur! Tout a de l’importance. Le visage que tu prends, le geste que tu fais, la parole que tu dis, la place où tu te mets... surtout ça... la place, le bon endroit ! Il y a des endroits... c’est comme pour la pêche, où le poisson mord toujours... et d’autres où tu auras beau jeter des tonneaux d’appâts... tu ne prendras pas un goujon.

L’Apprenti. — Quels sont les meilleurs endroits ?

Le Vieux. — Ça dépend de l’heure, de la saison, du temps... de ton genre de travail. Si tu donnes dans l’épilepsie et que tu aies à te tortiller par terre comme une anguille, avec un bout de savon sous la langue pour faire une belle mousse... faut te payer ça à la porte d’un pâtissier, à l’heure des sandwiches... Si c’est que tu te présentes en pâle ouvrier sans ouvrage... tu iras dans les quartiers populeux, où les gens ont le cœur sur la main... Si c’est que tu as la déveine d’être sourd-muet et que tu vendes le langage de l’abbé de l’Epée... tu préféreras la salle

des gares et la terrasse des brasseries... Les grands mariages, les enterrements de luxe aussi sont de bonnes occasions... Et puis, toujours observer le type mendiant... Tu as encore de la tendresse à porter des chemises propres, à te cirer ta chaussure... à te bros« ser... c’est mauvais. Quand on meurt de faim, on ne doit pas reluire. Fourre-toi bien ça dans le cervelet. Je ne te conseillerai pas d’être mendiant d’église... Non. Ça demande trop de dissimulation... et c’est pénible d’égrener des chapelets, immobile, durant des jours et des jours, à l’ombre du même pilier... Toi, il te faut de la balade et de l’école buissonnière. A ton âge, moi, je ne pouvais pas tenir en place. Alors, j’allais, en quête de trouvailles... j’en ai eu quelques-unes de fameuses !... C’est moi qui ai inventé le coup du croûton... Tu as dans le fond de ta poche un vieux croûton de pain rassis... Quand tu aperçois une bonne tête de bienfaiteur, tu le jettes dans la boue, adroitement... et puis, au moment où le Montyon te regarde, tu te précipites, tu le ramasses et tu te mets à le dévorer comme si tu n’avais pas pris ton café au lait depuis trois se*5*

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maines... Il est bien rare que tu ne reçoives pas une petite pièce blanche. Je bavarde.,, excuse-moi. C'est toute ma jeunesse qui me revient là,.. En ce temps-là... j’aimais un ange de beauté qui faisait la petite bonne séduite par son maître et jetée sur le pavé... Elle m’a bien fait souffrir !... Mais c’est égal !... Aujourd’hui, elle tient notre cabinet de lecture. On est amis.

L’Apprenti. — Nous avons un cabinetde ?...

Le Vieux. — Mais oui! Tu veux donc pas que nous soyons au courant? dans le mouvement de la pensée ? Nous avons là tout ce qui paraît... les romans... les revues... les journaux... Sans ça, on s’embêterait trop... J’ai lu tout Bourget et tout Maupassant sur le pont des Saints-Pères, en deux mois... quand j’étais marin, perclus de naufrages. Et je suis un fidèle de la Revue des Deux Mondes. Encore un mot. Nous voilà bientôt rendus au cercle. Il faut toujours travailler en vue des femmes... Elles sont plus dures que les messieurs... parce qu’elles sont plus fines, et puis à cause qu’elles ont des gants qui leur serrent les mains et qu’elles n’ont pas de poches.

Tout ça leur rend l’aumône laborieuse. Mais quand elles s’y mettent, elles s'y mettent bien. C’est la raison pour laquelle, si tu as avec toi un caniche, ton affaire est bonne. Presque toutes les femmes adorent les bêtes en général, et les toutous en particulier. Ça les attendrit. Elles s’approchent, elles te caressent...

L'Apprenti. — Moi?

Le Vieux. — Tu me comprends bien. Pas toi, ton chien : « Oh! qu’il a de beaux yeux d’or ! » Elles le plaignent ; « Pauvre bête ! Vous l’aimez, n’est-ce pas? — Oh! madame ! — Vous ne le battez pas ? — Oh ! madame! Mais je me retirer ais plutôt la pâtée de la bouche... » Et on te colle vingt sous. Maintenant si, par là-dessus, tu as un chien qui sait faire quelque chose d’à part et d’amusant, comme de se tenir debout, de saluer, de porter un petit panier dans sa gueule ou d’aboyer quand on jette un sou... ça y est, c’est comme si t'avais une ferme en Beauce. En voilà assez ! J’en dis trop... signe que je vieillis. Dans deux ans, je prends ma retraite. Je ne mendierai plus.

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L’Apprenti. — Tu vivras de tes rentes ?

Le Vieux. — Des leurs, oui.

L’Apprenti. — Et ça ne t’ennuiera pas de ne plus rien faire ? Ça te démangera?

Le Vieux. — Aussi, je travaillerai tout de même, mais d’une autre façon, quoique pareille.

L’Apprenti. — Laquelle?

Le Vieux. — Je me mettrai de la police.

L’Apprenti. — Pourquoi faire ?

Le Vieux. — Pour pincer les mendiants.

L’Apprenti. — Oh !

Le Vieux. — Ah! Et je la connais dans les coins ! Ils n’y couperont pas, avec moi, je t’en réponds! Ça sera bien leur tour! Là. Nous voilà rendus au club. {Ils s'arrêtent devant la porte d'un marchand de vin.) Passe devant. C’est moi qui régale (i).

(1) Ayant été taxé d’exagération à propos de ce dialogue, je renvoie le lecteur, pour peu qu’il soit incrédule, à l’instructif et amusant livre de M. Paulian, Paris qui mendie , où je me suis documenté.

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