II. L
LE BAL COSTUMÉ
LE BAL COSTUMÉ
MONSIEUR, 46 ans.
MADAME, 30 ans.
Monsieur, entrant tout guilleret dans la chambre de madame et tenant une lettre a la main. — Lolotte, j’ai quelque chose de très agréable à t’annoncer.
Madame. — Cette lettre ?
Monsieur. — Oui... que j’ai reçue hier.
Madame. — De qui ?
Monsieur. — De cette bonne Mme deCastillac.
Madame. — Encore une invitation?
Monsieur. — Pas une invitation ordinaire! C’est pour un bal... costumé ! !
Madame. — Oh ! pour quand ?
Monsieur. — Dans quinze jours, à la fin du carême. Eh bien! Toi qui regrettais d’avoir manqué la redoute des Chamelin le mois dernier... j’espère que tu es contente?
Madame. — Je ne sais pas. Oui et non.
Monsieur. — Comment ! tu ne sais pas?
Madame. — D’abord, as-tu répondu ?
Monsieur. — Sans doute.
.i . •' - \ • . . j f- , ' I 1 ffeg
Madame. — Déjà ! Et qu’as-tu répondu ?
Monsieur. — Que j’acceptais, tiens!
Madame. — Tu as eu tort.
Monsieur. — Tu aurais voulu que je refusasse ?
Madame. — Il ne s’agit pas de ça.
Monsieur. — Alors ?
Madame. — Rien.
Monsieur. — Enfin, c’est l’un ou l’autre. Aurais-tu voulu aller à ce bal ou n’y pas aller?
Madame. — Peu importe... Je trouve... je me permets de trouver... que tu aurais peutêtre pu me consulter. Mais ça n’est pas dans tes habitudes... N’en parlons plus. Tu as accepté. C’est bien. Nous irons.
LE BAL COSTUMÉ 231
Monsieur. — Me voilà tout refroidi. Si j’avais su...
Madame. — Inutile.. Réchauffe toi. Nous irons. Seulement, voilà ! As-tu réfléchi à tout ce que ça va entraîner?... les dépenses ?...
Monsieur. — Mais oui, mais oui, ne t’inquiète pas. Ce n’est pas toi qui payes,, n’estce pas?
Madame. — Non. C’est égal, je suis raisonnable. Aujourd’hui, ça coûte très cher les bals costumés. Très cher!
Monsieur. — Il y a toujours moyen de s’arranger. Quand Adam et Eve se sont avisés de feuilles de vigne, un rien a suffi pour les parer. C’a été l’origine des bals costumés.
Madame. — Nous n’en sommes pas là !...
Monsieur. — Hélas !
Madame. — - Moi, sans vouloir faire de gros frais, tu penses bien que si je vais chez Mme de Castillac, c’est pour être la mieux ?
Monsieur. — C’est bien ainsi que je l’entends.
Madame. — Alors ce sera ruineux, forcément ?
Monsieur. — Non. Parce que je rabattrai
sur mon costume pour reporter tout l’effort sur le^tfen.
Madame. — Charmant... Et puis, quand nous entrerons ensemble... car nous entrerons ensemble, il le faudra bien!... j’aurai l’air d’être en compagnie d’un pauvre, d’un gueux de quatre sous ?
Monsieur. — Pourtant .. ma mignonne...
Madame. — Non ! non ! Je ne suis pas égoïste, moi ! Je veux que tu sois très chic, ou je n’y vais pas. Tu iras tout seul... Après tout, pourquoi pas ?
Monsieur. — Mais non. Je n’y vais que pour toi, pour te faire plaisir.
Madame. — Joli plaisir!
Monsieur. — Je croyais... Et puis, laissemoi donc tranquille... une fois que tu y seras, tu t^anans^^ Nous irons donc tous
les deux, voilà qui est réglé, et nous serons très chics tous les deux, là !
Madame, a près un soupir. — As-tu une idée, au moins ?
Monsieur. — Pas encore. Donne-moi le temps.
Madame. — Eh bien, cherchons.
LE BAL COSTUMÉ
Monsieur. — Je cherche.
Il s’absorbe.
Madame. — Et puis trouve.
Monsieur. — Iljilÿ~^qufô deux systèmes, il n’y en a pas trois. Il n’y en a que deux. Ou bien nous marchons chacun de notre côté, comprends-tu ? sans nous occuper l’un de l’autre ! Tu fais à ta guise, je fais à la mienne.
Madame. — Ou bien?
Monsieur. — Ou bien nous nous concertons pour trouver quelque chose qui aille ensemble... afin d’avoir toi et moi une jolie entrée ? Parce que tout est là dans un bal cos tumé : avoir une entrée à sensation... Autrement, il vaut mieux rester chez soi.
Madame, songeuse. — Oui.
Monsieur. — Eh bien? Qu’est-ce que tu décides ?
Madame. — -Je— préfère Te- second système.
Monsieur. — JTravo ! Moi aussi !
Madame. — Et c’est tout trouvé. Du dixhuitième !
Monsieur. — Oh! impossible.
Madame. — C’est ce qui me va le mieux.
Monsieur. — Tu te calomnies. Tout te va. * Madame. — Mais pourquoi pas du Louis Quinze ou du Louis Seize ?
Monsieur. — Pourquoi? Mais tu ne m’as donc jamais regardé?
Madame. — Oh si !
Monsieur. — Eh bien! Et ma barbe ?
Madame. — Ah ! c’est pour ça? Tu la couperas.
Monsieur. — Jamais !
Madame. - — Elle repouss...
Monsieur. — Non! non! Je ne couperai pas ma barbe... Tout, mais pas ça... J’y suis habitué !... elle est fine.... pas un poil blanc. Jamais je ne me suis rasé de ma vie...
Madame. — Tj1 a3.de la chance !
Monsieur. — Pas une fois ! Elle est telle qtfelle... ette est venue au monde comme ça...
Madame. — C’est une forêt vierge, quoi !
Monsieur. — Mais oui. Plaisante si tu veux. Mais on ne la coupera pas, et elle restera là où elle est.
' Madame. — C’est bon.
LE BAL COSTUME
Monsieur. — Mets toi en Lamballe ou en Marie- Antoinette si ça te plaît ! Je ne m’y oppose pas, après tout.
Madame. — À la bonne heure!
Monsieur. — Seulement moi, en ce cas, je reprends ma liberté... Nous ne marchons plus ensemble, je ne suis plus de ton époque.
Madame. — Alors, quoi ? J’entrerai seule ?
Monsieur. — Non. Ça ne serait pas convenable. J’entrerai avec toi...
Madame. — Oh non !
Monsieur. — Derrière toi... Je m’effacerai... je te laisserai faire tout ton effet, n’aie pas peur !
Madame. — Tout mon effet! Dirait on pas ?...
Monsieur. — Mais oui. Il n’y en aura que pour toi... comme toujours. Je me sacrifierai .. pour changer.
Madame. — Non. Mais... je t’en prie. Et quel costume comptes-tu prendre ?
Monsieur. — Oh ! je n’ai que le choix. Je ne suis pas difficile, moi... Ou un seigneur
Henri III...
Madame. — Tout nouveau! Et tes mollets?
Tu ne té les rappelles donc plus ?
Monsieur. — Ils sont encore très honorables... Ou bien un pêcheur napolitain, un petit muletier espagnol.
Madame. — Tout ça est ignoble. Pourquoi vas-tu chercher de pareils travestissements?
Monsieur. — Parce que c’est à barbe... à barbe... Tu ne veux pas tenir compte de ma barbe.. C’est drôle, ça!
Madame. — Alors, mets toi en sapeur et que ça finisse.
Monsieur. — Non. Pour un homme qui a de la barbe ordinaire... j’ai une belle barbe... Mais pour un sapeur... alors non.. . je n’en ai plus assez, je suis chétif.
Madame. — Rajoutes-en.
Monsieur , — Oh ! je n’ai jamais été partisan des postiches, moi ! Et puis pas de costume militaire... J’aurais l’air de ridiculiser l’armée et je trouverais ça inconvenant.
Madame. — Alors ?
Monsieur. — Eh bien ! ne t’occupe pas de moi. Choisis ce que tu voudras... tout... On
LE BAL COSTUMÉ 237
ne peut pas avoir l’esprit plus large que je ne l’ai.
Madame. — Il ne s’agit pas de moi, mais de toi. En quoi seras-tu?
Monsieur, nerveux . — En quoi que je serai ? Je serai... je serai... je serai en... Zut...
là ! Je ne peux pas te dénicher ça du premier coup... en cinq minutes... Je vais m’orienter vers les costumes spirituels...
Madame. — C’est une idée !
Monsieur. — Il y a là une mine.
Madame. — Et ça t’en donnera une fichue !...
Monsieur. — Ou plutôt non ; j’ai trouvé !... Eurêka.
Madame. — En Archimède?
Monsieur. — Mais non. Je vais — comment n’y avais-je pas songé plus tôt? — je vais, tout bonnement, tout bêtement... bondir tout à f heure... tune devines pas?
Madame. — Comment veux-tu que je devine où tu vas bondir bêtement ?
Monsieur. — ... Chez Mounet.
Madame. — Hein?
Monsieur. — Mounet... Mounet-Sully...
eh bien oui !...
Madame. — L’acteur?
Monsieur. — Il n’y en a pas d’autre,
Madame. — - Tu le connais ?
Monsieur. — Pas énormément. Mais un peu,,, comme abonné. Je lui ai parlé un mardi soir, au foyer... il y a deux ans... je lui ai dit qu’il jouait avec un vrai talent.
Madame. — Ça a dû lui faire plaisir.
Monsieur. — . On assure qu’il est très gentil et très serviable.
Madame. — Où. veux-tu en venir ?
Monsieur. — Je lui demanderai de me prêter un de ses costumes de Zaïre ou d'Œdipe.
Madame. — Est-ce que tu es fou ? Tu veux te crever les yeux ?
Monsieur. — J’ai un peu de sa tournure... les draperies accompagnent très bien la barbe... et ça ne me coûterait rien....
Madame. — Tu dis des insanités. Il vous enverra promener, Mounet, toi et ta barbe, et il aura raison... Et puis enfin, ce serait d’une indiscrétion, d’un manque de tact !...
le bal costumé
Monsieur. — Entre gens du monde et artistes...
Madame. — Eh bien, moi, je vais aller trouver Sarah et je lui demanderai de me prêter son costume de V Aiglon, là ! C’est aussi fort.
Monsieur. ■— Ce n’est pas la même chose* Entre hommes.
Madame. — Entre femmes...
Monsieur. — Sarah n’est plus une femme.
Depuis qu’elle s’est confinée dans les travestis...
Madame. — Tu m’ouvres des horizons...
les travestis... tiens... je vais voir de ce côtélà.
Monsieur. — Tu parles sérieusement ?
Madame. — Tiens !
Monsieur. — Tu oserais ? Toi !... avec tes principes... l’éducation sévère que tu as reçue au couvent ?
Madame. — Quel mal y a-t-il ?
Monsieur. — Montrer tes jambes ! Oh ! Mais tu perds le sens... toute pudeur. Et en carême. Parles-en à l’abbé Serpolin. Je^ sais que c’est un esprit indépendant et qui voit les
choses de haut,., mais je serais bien surpris si dans cette question...
Madame. — Il permet. Je sais qu’il permet. L’an passé, il a permis à Mme de Bagarre de se mettre en Phryné.
Monsieur. — Eh bien ! il a tort. J’irai le voir, pas plus tard que tantôt, l'abbé... C’est un causeur charmant, nous en causerons.
Madame. — Inutile, tu ne le trouveras pas.
Monsieur. — De toute la journée ?
Madame. — Ni du soir.
Monsieur. — Il est en voyage?
Madame. — Non.
Monsieur. — Ah! j’y suis. Nous approchons des Piameaux. Il confesse.
Madame. — Non. Il répète.
Monsieur, ahuri . — Eh?
Madame. — Il répète à l'Olympia.
Monsieur. — A FOI...
Madame. — Oui. Le Petit Juif , une opérette religieuse dont il est l’auteur. C’est irréprochable. Onvajouer ça pendant les jours saints. Ils pensent faire le maximum. C’est pour l’œuvre des Athées honteux .
LE BAL COSTUME
Monsieur. — Ah bien ! Ah bien ! Tu m’en apprends ! Oui ! Mais c’est assez logique ! On a commencé par donner des concerts et du spectacle dans les églises. On arrivera à dire l'office dans les théâtres. Nous vivons dans un temps où tout se déplace.
Madame. — C’est pas de ma faute, mon révérend Père.
Le valet de chambre apporte à monsieur une lettre sur un plateau.
Monsieur. — Tu permets?
Il décachète. Il va lire.
Madame, pour parler. — Ça n’est pas un malheur ?
Monsieur, sans savoir . — Mais non. (Dès la première ligne.) Si ! La grand’mère de Mme de Castillac a été tuée ce matin par une automobile.
Madame. — C’est affreux ! Ah ! Elles vont bien les autos !
Monsieur. — Elles vont vite.
Madame. — Encore plus vite que les morts. Mais alors, le bal n’a pas lieu ?
Monsieur. — Naturellement! Eh bien!
voilà qui arrange tout. Tu dois être enchantée ?
Madame. — Mais non, c’est assommant!
Pour une fois qu’on a dans la vie une occasion de s’amuser, elle rate.
Monsieur. — Console-toi, va, Mme de Castillac est plus contrariée que toi.
Madame. — Tu es monstrueux !
Monsieur. — Mais pas du tout ! Elle trouve, dans le fond, que sa grand’mère meurt bien mal à propos, et qu’elle aurait pu faire ça huit jours plus tard. Le bal aurait eu lieu. Elle eût gardé sa grand’maman une semaine de plus à aimer ; la vieille dame, ellemême, si on l’avait consultée, n’aurait pas été fâchée de tirer quelques heures de plus dans ce vallon de larmes... tout le monde aurait été ravi... Au lieu de ça... Mais tu ne m’écoutes pas, à quoi penses-tu ?
Madame. — Je pense que le bal sera peutêtre remis ?...
Monsieur. — Sûr!... Avant le bout de l’an. Ça nous donne le temps de chercher.
JOSEPH
JOSEPH
M. BARDON, soixante ans.
MADAME BARDON, cinquante ans.
JOSEPH, quarante-deux ans.
M. Bardou est dans son cabinet assis à son bureau. Joseph se tient debout, en face de lui.
M. Bardon, qui parcourt un petit livret et divers papiers graisseux et déchirés , que lui a remis Joseph . — Oui... oui, je vois... Mais tout ça est bien vague comme certificats.
Joseph. — Monsieur trouve?
M. Bardon. — Mais oui. Six mois ici, trois mois là.., deux mois chez; cet autre..,
Vous ne restez jamais longtemps dans vos places.
Joseph. — Ça ne prouve rien. Il suffit qu’une fois on se plaise et on se convienne. Si monsieur m’arrêtait comme valet de chambre, je suis sûr que monsieur ne s’en repentirait pas.
M. Bardon, qui hésite, le regardant . — Sans doute, ma première impression, quand je vous vois, n’est pas mauvaise...
Joseph. — Monsieur est bien bon.
M. Bardon. — Vous êtes propre, vous avez de la tenue, vous paraissez intelligent, instruit.
Joseph. — Ori a travaillé.
M. Bardon. — Vous semblez plutôt audessus de votre condition.
Joseph. — Mon père n était pas en service.
M. Bardon. — Malheureusement, je vous le répète, tout ça ne suffit pas1. Vous comprenez que si je vous prends pour vous renvoyer au bout de quinze jours, ça n'est vraiment pas lajpeine !
joseph 247
Joseph* — Que monsieur n’ait crainte.
Monsieur ne me renverra pas.
M. Bardon. — D’autant que, — je dois vous en prévenir, — la maison est très lourde.
Joseph. — Je connais la maison.
M. Bardon. — Comment cela ?
Joseph, récitant . — M. Bardon, juge au tribunal de commerce; Mme Bardou; leur fille Louise, vingt-sept ans, fiancée à M. Barcejac, gros fabricant de vins du Bordelais, qu’elle épouse dans dïx-huit jours. Plus une cuisinière et une femme de chambre. Chalet à Royan. Est-ce ça?
M. Bardon, surpris . — En effet. Qui vous a dit ?
Joseph, qui sourit. — Nous aussi, nous prenons nos renseignements.
M. Bardon, amusé. — C’est très comique.
Joseph. — Eh bien? Monsieur se décide?
M. Bardon. — Je ne sais pas... Peutêtre...
Joseph. — Pourquoi peut-être?... Pourquoi pas oui ?
M. Bardon. — Parce que .. Et puis, n'insistez pas.
Joseph. — J’insiste.
M. Bardon. — Vous avez tort, mon ami.
Joseph. — C’est monsieur qui a tort.
M. Bardon. — Allons! restons-en là. Voilà vos papiers.
li les lui tend.
Joseph, qui ne les 'prend pas. — Monsieur ne les a pas regardés.
M. Bardon, sec . — Je vous demande pardon; et je les trouve insuffisants. Bonsoir, mon ami.
Joseph. — La preuve que monsieur ne les a pas regardés, c’est que monsieur ne sait seulement pas, — je parie, — comment je m’appelle ?
M. Bardon. — Joseph.
Joseph. — Mais Joseph quoi?
M. Bardon. — Oh ! le nom de famille d’un domestique...
Joseph. — On ne s’en inquiète guère...
oui. C’est une faute.
M. Bardon. — Et puis... qu’est-ce que
joseph 249
vous voulez que ça me fasse, votre nom de famille ?
Joseph. — Que monsieur attende avant de s’exprimer... Je m’appelle Joseph Prudent.
M. Bardon. — Eh bien?
Joseph. — Prudent?... Ça ne dit rien à monsieur ?...
M. Bardon. — Rien du tout.
Joseph. — Rien de rien? Oh! que monsieur cherche bien... Qu’il creuse un peu...
M. Bardon. — Ah ça! vous commencez à m’agacer!... Est-ce que vous avez l’intention de vous moquer de moi ?
Joseph. — Pas du tout, monsieur... Je regrette seulement que monsieur ait une si mauvaise mémoire. Je vas l’arroser et la rafraîchir... Que monsieur remonte dans son passé... monsieur a été jeune, monsieur s’est diverti, à dix-huit ans... C’était de son âge... Le père de monsieur avait alors chez lui une petite bonne... Joséphine... Voilà que les souvenirs rappliquent en foule à monsieur! Allons ! Monsieur n’a pas oublié Joséphine, qu’on a mise à la porte quand elle a été intéressante de moi?... et que monsieur n'a ja-
mais revue?... Cher monsieur mon père, je vous souhaite bien le bonjour. Je suis votre serviteur.
M. Bardon, absolument bouleversé . — Vous êtes fou!... Je ne sais pas... Je...
Joseph. — Du calme, du calme! Ne nous agitons pas. Tout ça va se classer et se mettre en ordre.
M. Bardon, qui se ressaisit. — Et d’abord, je vous prie de sortir.
Joseph — Tout à l’heure.
M. Bardon. — Filez, ou je sonne.
Joseph. — Du bruit? Pour que madame vienne? Vraiment, monsieur, je ne vous comprends pas. Est-ce que je vous veux du mal moi ? Au contraire, je ne cherche qu’une chose : gagner honnêtement ma petite vie. Avec ça, j’ai toujours eu le sentiment de la famille. J’ai le bonheur de retrouver un père...
M. Bardon. — Vous n’êtes pas mon fils ! C’est faux! Vous mentez !
Joseph. — Je peux le prouver. J’ai des lettres. Et puis regardez-nous donc tous les deux dans la glace. Est-ce pas frappant ? vous
JOSEPH 251
et moi, rasés tous les deux, avec les mêmes favoris ?
M. Bardon. — Assez ! Je vous préviens que, dès ce soir, j’avertirai la police.
Joseph. — Non, monsieur Bardon... non, vous n’avertirez personne. Pourquoi me menacez-vous ? Est-ce que je tiens à vous causer de l’embarras? Est-ce mon intérêt? Si j’étais mauvais, je pourrais aller trouver le père de votre futur gendre, et casser le beau mariage.
M. Bardon. — Misérable!...
Joseph. — Rassurez-vous. Je ne le ferai pas. J’ai aussi des amis dans la presse. Je pourrais vous y faire servir en tranche l’histoire de votre frère, l’ancien caissier, qui a eu des petits accidents de tiroir? Mais non. Ça n’a jamais été dans mon idée de faire du chantage et de vous tourmenter. Seulement, du jour où j’ai relevé vos traces, je me suis mis dans l’esprit que je serais domestique chez vous... Une manie que j’ai ?
M. Bardon. — Jamais !... jamais!... c’est impossible !...
Joseph. — Très possible, au contraire.
Ma mère était bonne chez le père, je peux bien être valet chez le fils. Ça ira comme sur de la glace. Et vous verrez ce que vous serez servi? Nous nous comprendrons d’un coup d’œil : ce n’est pas moi qui trahirai le secret, vous non plus... et chaque fois que vous m’appellerez par mon petit nom : « Joseph! mes bottines numéro un! » je ne serai pas absolument un étranger pour vous.
M. Bardon, qui n en peut plus. — Non!
non!,., je... C’est trop!...
En ce moment, entre Mme Bardon.
Madame Bardon. — Tu n’es pas seul.
( Elle aperçoit Joseph qui sourit.) Ah! c’est le nouveau?
Joseph. — Oui, madame. Monsieur vient de m’arrêter...
M. Bardon, avec un grand effort. — J’ai besoin d’en causer avec ma femme.
Madame Bardon. — Oh! moi. Si vous êtes d’accord?
Joseph. — Nous le sommes, madame, nous le sommes !
M. Bardon. —
C’est bon!.,,
JOSEPH
Joseph. — Alors, j’entre demain matin, monsieur?
M. Bardon. — Allez... sortez... je vous reverrai... sortez...
Joseph, très poli. — Monsieur... madame...
Madame Bardon. — Il est très bien!
M. Bardon. — Oui... pas mal...
Madame Bardon. — Espérons, celui-là que nous le garderons longtemps ?
M. Bardon, à mi-voix. — J’en ai peur.
Madame Bardon. — Tu dis?
M. Bardon. — Rien.
Madame Bardon. — Si. Qu’as-tu? Tu es tout pâle.
M. Bardon, qui s'essuie le front. — Ça va passer... Un léger malaise...