L’AVEU
M. NAUTY, 45 ans.
MADAME N AUX Y, 36 ans.
M. DULOI, père de Mme Nauty.
MADAME DULOI, mère de Mme Nauty.
MADEMOISELLE IRMA, vieille fille, sœur de Mme Duloi.
Chez les Duloi. Tout le monde est à table, un dimanche. On a déjà commencé le dîner depuis quelques minutes.
M. Duloi. — Voilà un melon parfait !
Mademoiselle Irma. — Qui fond dans la bouche.
M. Nauty. — Comme le baiser d’une femme aimée.
Madame Duloi. — Paul, vous avez de ces libertés.. .
M. Nau.ty, qui fait V étonné. — Qu'est-ce que j’ai dit ?
Madame Duloi. — C’est bon. N’insistez pas. ( A sa fille.) Tu n’as pas pris de melon?
Madame Nauty. — Non.
Madame Duloi. — Tu l’adores.
Madame Nauty. — Je n’ai pas faim ce soir.
Madame Duloi. — Alors, tu te rabattras sur le vol-au-vent ?
Madame Nauty. — Non plus.
Madame Duloi. — Pas de vol... Ah çà!... tu es malade?
Madame Nauty. — Mais non.
Madame Duloi. — Si. Gourmande comme je te connais...
M. Nauty. — Ne la tourmentez pas... ma mère...
M. Duloi. — Mais oui, ma bonne... tu as la manie de vous forcer à manger de tout... Elle n’a pas faim, laisse-la. Elle est assez grande pour savoir se gouverner.
Madame Duloi. — Je sens qu’elle a quelque chose qu’elle n’ose pas me dire.
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Madame Nauty, qui rougit. — Non, maman.
Madame Duloi. — Ta voix tremble.
M. Nauty. — Je vous assure, ma mère...
Madame Duloi, à son gendre. — Taisezvous. Elle veut s’épancher. ( A sa fille.) Qu’as-tu, ma fillette?
Madame Nauty. — Ça n’est pas grave...
Je suis un peu barbouillée...
Madame Duloi. — Tu as mal au cœur?
Madame Nauty. — Par instants.
Madame Duloi. — Oui. ( Elle devient menaçante.) Qu’est-ce qui te fait ça?
M. Nauty, qui intervient. — Les premières chaleurs... Il ne faut pas s’occuper d’elle. ( A sa femme.) Va t’allonger au salon dans un fauteuil et feuillette un des gros livres illustrés qui sont sur la table...
Madame Duloi, à sa fille, — Reste. (La regardant avec des yeux fixes.) Et-ne-menspas !
Madame Nauty, avec vivacité. — Vous vous trompez... Je vous jure...
Madame Duloi. — Ne jure pas.
M. Nauty. — Ma mère...
M. Duloi. — Mais quoi? Je ne comprends pas...
Mademoiselle Irma. — Qu’y a-t-il?
Madame Duloi. — Vous n’avez pas besoin de comprendre... Moi, je comprends. ( Montrant sa fille.) Et elle aussi. ( Terrible , h son gendre.) Et vous aussi, Paul ! Allons, inutile de feindre plus longtemps... avouez-le... ayez au moins le courage... Convenez que c’est ça?...
M. Nauty. — Eh bien, oui... là... Après?
Madame Duloi. — Comment, après !...
Gomment?
M. Duloi. — Mais, sapristi... que diable voulez-vous dire. .. avec vos sous-entendus?
Madame Duloi. — Mais tu es donc dans la lune?... Elle est enceinte... voilà...
M. Duloi, à sa fille. — Toi ! ( Avec une nuance de gaieté.) Bah!
Mademoiselle Irma. — Encore! Ah ! vous allez bien!
Madame Duloi. — Enceinte!... oh! ce mot! cette chose! pour la quatrième fois!... Quatre fois! en huit ans de ménage!...
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M. Nauty, pince-sans-rire . — Vous trouvez que ce n’est pas assez?
Madame Duloi. — Je trouve... je vous le dirai quand nous serons seuls ce que je trouve...
M. Nauty. — C’est la normale... Quatre en huit ans... La bonne normale... La matérielle...
Madame Duloi, a son gendre . — Connaissez-vous ma fille... Paul?... regardez-la... la connaissez-vous bien?
M. Nauty. — Je pense... et intimement...
Madame Duloi. — Vous devez savoir alors qu’elle a une petite... toute petite santé?
Madame Nauty. — Mais non, maman. Je me porte mieux que toi!
Madame Duloi. — Tu ne sais pas ce que tu dis...
M. Duloi. — Ce sont celles-là souvent qui résistent le plus.
Madame Duloi. — Jusqu'au jour où elles tombent. Ainsi... c’est vrai? Tu es?... Je ne peux pas m’y faire...
Madame Nauty. — C’est vrai. Je suis...
M. Nauty. — Elle est... Nous sommes...
Mademoiselle Irma. — Un de plus!
M. Nauty. — Ou une?
M. Duloi. — Eh bien, quoi donc ! En voilà assez! On ne le jettera pas, cet enfant! Et nojis allons boire au dessert à sa santé...
M. Nauty. — A la bonne heure, papa!
Vous êtes bon, vous!
Madame Duloi. — Boire ! Oh! je vous conseille... tous les deux... parbleu, les hommes, vous vous soutenez !
Madame Nauty. — Mais oui, maman, ils ont raison... du moment que c’est arrivé... ils faut bien en prendre son parti!
Madame Duloi. — Toi aussi. Voilà ce qu’un mari a pu faire de toi... Mon Dieu, que les enfants sont bêtes !... Toi naguère si réservée!... si pudique... si délicate!...
M. Nauty. — Ma mère... je vous en prie... Vous dépassez.
Madame Duloi. — C’est vous qui dépassez. Aussi. . . je vous le déclare — et cette fois c’est sérieux — il faut que vous me fassiez une promesse... un serment... solennel... c’est que cet enfant-là... c’est le dernier, le dernier des derniers...
l’aveu
M. Nauty. — Des Abencérages? Que voulez-vous! je l’espère. Et puis je ne songe pas encore à l’avenir... Nous verrons après. Il sera bien temps...
Madame Duloi. — Mais... quel homme êtes-vous donc? De quel bois êtes-vous fait?
M. Nauty, simple. — Du bois dont on fait les pères.
Madame Nauty, modeste . — Et les enfants.
M, Nauty, à sa femme . — Merci, amour.
Madame Duloi. — Mais vous ne pensez donc qu'à ça? Ce n’est pas toute la vie, pourtant!
M. Nauty. — Eh ! c’en est la moitié, la bonne moitié... parfois la meilleure.
Madame Duloi. — Paul ! Vous offensez les oreilles de tante Irma!
Mademoiselle Irma. — Allez donc! allez donc! Ça ne me choque pas, et je n’en perds pas une bouchée, je vous prie de le croire. Si je pouvais le prendre à mon compte, ce petit à venir, je ne demanderais pas mieux, allez! est-il à vendre? je l’achète.
Madame Duloi. — Irma, tu es éhontée!
Avoue tout de suite que tu regrettes de ne pas t’être mariée ?
Mademoiselle Irma — Immensément, ma sœur! Et si c’était à refaire, et que ça soit fait... je voudrais avoir des enfants tous les ans, tous les six mois.,.
M. Duloi. — A tous les termes ! en même temps que le loyer.
Mademoiselle Irma. — Mais n’y a que ça de gentil !
M. Nauty. — Bravo, ma tante! Vous serez marraine du petit individu?
Mademoiselle Irma. — J’allais vous le demander.
Madame Duloi. — Eh bien, et moi alors?
Moi, la grand’mère !
M. Nauty. — Vous! Merci! Vous l’empoisonneriez avec de la dragée-aux-rats? Vous avez déjà une façon de le recevoir...
Madame Duloi. — Je le recevrai admirablement, comme j’ai reçu les autres, et le jour où il arrivera, c’est vous qui ne serez pas fier... avec la figure vert-pomme, et caché dans la pièce aux débarras, tout au bout de l'appartement... Est-ce vrai?
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M. Nauty. — J'en conviens... Moi, les enfants... je les lance bien, je les expédie. Mais c'est tout ce que je sais faire... Le reste... il n’y a plus personne... je ne vaux pas un clou.
Madame Düloi. — Ah! non! vous ne valez pas cher! Vous n'êtes qu’un polisson, tenez !
M. Nauty. — Moi ! un homme si rangé !... le modèle des maris !
Madame Düloi. — Ça n'empêche pas. Y a des polissons légitimes.
Madame Nauty. — Vous savez que votre conversation finit par me gêner...
Madame Düloi. — Tant pis ! Tu t’y prends un peu tard pour avoir des pudeurs. Personne ne m’empêchera plus de parler.
M. Nauty. — Parlez, parlez donc, puisque ça vous fait plaisir.
Madame Düloi. — Vous avez déjà quatre enfants! Quatre ! Les avez-vous comptés ?
Madame Nauiy. — Ils sont si beaux!
Madame Düloi. — Le nouveau peut ne pas l’être.
M. Nauty. — Si. Tant que le moule n’est pas brisé...
Madame Duloi. — C’est égal, il serait temps de réfléchir...
M. Nauty. — Eh ! si vous croyez que c’est toujours commode, ma mère ?
Madame Duloi. — Il y a mille moyens, monsieur... On pense à autre chose... on fait chambre à part.
Madame Nauty. — Ah! non.
Madame Duloi. — Lit à part.
M. Nauty. — J’ai peur la nuit, tout seul au lit. Il me faut du monde auprès de moi.
Madame Duloi. — Ayez une sonnette,
M. Nauty. — C’est pas la même chose. Ma femme me rassure davantage.
Madame Duloi. — Comment élèverez-vous tous ces enfants ?
M. Nauty. — Très mal. Je suis décidé d’avance à les gâter, à les pourrir.
Madame Duloi. — Que d'argent il vous faudra !
M. Nauty. — C’est moi qui le gagnerai.
Ça me regarde. Et puis, vous êtes une bonne catholique, ma mère; vous n’ignorez pas, par conséquent, que Dieu me bénit?...
Madame Duloi. — Oh!