CAHIER DU CHESNAY
Si parmi les signatures de ce modeste cahier, je ne constate pas celle du curé Damas, je puis affirmer que le curé a écrit et rédigé les doléances de ses paroissiens. Voici un témoignage qu'on ne saurait récuser : en 1791, d'après un décret de l'Assemblée constituante, les curés et desservants devaient prêter serment à la Constitution. Le curé du Chesnay, comme beaucoup d'autres, prêta ce serment non seulement entre les mains de la municipalité, mais encore le répéta devant ses paroissiens en l'accompagnant d'un discours explicatif. Et, dans ce discours, transcrit sur le registre de la commune, j'ai trouvé les lignes suivantes : « Rappelez-vous, mes frères, le temps où vous êtes venus m'engager à me joindre à vous pour porter vos doléances aux pieds du trône de la nation. Je vous fis remarquer qu'il fallait exposer les ravages que l'on faisait dans vos moissons, où le cultivateur ne retirait qu'avec peine le fruit de ses sueurs et de ses travaux ; les exactions qui se commettaient sur les impôts, le despotisme des grands et de leurs
fi LR BAILLIAGE DE VERSAILLES.
subalternes, qui, Huivant leurs caprices, appuyaient un bras injiiAto sur vous et vous forçaient, avec encore plus do cruautA, k essuyer vos larmes, par des menaces dures et impérieuses, etc. »
L'allocution entière est h citer, mais ce serait anticiper sur les événements.
Cahier de la paroisse du Chesnay, près Versailles, pour les plaintes, remontrances et doléances à porter aux Ktats gtWraux.
Nous syndic, notables et principaux habitants de la paroisse du Chesnay, Agés de 25 ans au moins, tous payant tailles et impositions, conformément à la lettre du roy et à l'ordonnance de M. le bailli de Versailles, l'annonce faite au prône le 13 du présent mois, et signification et sommation faites aussi le mémo jour par le syndic municipal à la porte de l'église, avec injonction à tous les habitants de se réunir au lieu accoutumé des assemblées, pour y faire porter par nos députés aux Etats généraux nos plaintes, griefs et doléances ;
En conséquence, nous, habitants assemblés le 14 avril présente année, ainsi qu'il nous a été enjoint par le syndic municipal, nous avons chargé par ces présentes Jacques Perrée, fermier de la grande ferme au Chesnay, et Jean- Louis Leveque, cabaretier, tous deux habitants domiciliés dans notre paroisse, et par nous députés à rassemblée particulière du tiers état de Versailles, de représenter ou faire représenter par ceux qulls députeront aux Etats généraux nos griefe^ plaintes et doléances ci-après énoncés :
t* Nous demandons une Constitution qui mette tous les Français, surtout les gens de la campagne, cette portion de l'humanité si précieuse et si utile, à labri de toute vexation ;
2 # Nous demandons la suppression des tailles et de tous les accessoires, suppression des aides, gabelles, contrôle, ferme de tabac et autres impositions onéreuses, vexatoires et humiliantes pour les gens de la campagne ;
3° Nous en demandons le remplacement par d'autres impôts moins désastreux, et que la levée s'en fasse avec équité et justice ; qu'ils soient supportés par tous les ordres et toutes les classes de citoyens sans exception, en un mot, un impôt territorial, le regardant comme le plus juste et le plus capable de soulager les gens de la campagne, cette classe de citoyens si utile et si précieuse à l'Etat ;
4° La liberté individuelle de dire, écrire, porter ses plaintes et faire tout ce qui est conforme aux bonnes mœurs et aux lois, approuvées par les Etats généraux ;
5° La suppression de toutes les capitaineries inutiles à S. M.; qu'on détruise la trop grande quantité de gibier qui empêche le laboureur de récolter ce qu'il a eu tant de peine à semer, au prix de ses sueurs et travaux, et surtout les lapins, qui ont toujours causé un grand dommage dans ce pays, et pour lesquels on a porté tant de plaintes qu'on n'a jamais voulu écouter;
6° Qu'on ne reçoive, qu'après un très mûr examen, les plaintes des officiers de chasse et des gardes qui n'agissent malheureusement trop souvent que d'après leur humeur, haine ou amitié, et qui vexent le paysan et le propriétaire ^
7° Nous supplions S. M. de permettre que les Etats généraux s'assemblent tous les deux ou trois ans, afin de pouvoir porter aux pieds du trône, où l'on approche difficilement, les vexations qu'on pourrait nous faire ;
8° Qu'on empêche de prendre, au nom et sans l'autorité du roi, le terrain des propriétaires, à moins qu'on n'ait constaté le dégât, avant de toucher à rien, et qu'on rembourse le particulier avant de commencer aucun ouvrage ;
9° Gomme le pauvre n'a pour l'ordinaire que du pain pour sa subsistance et quelques légumes, nous demandons qu'on fasse des magasins de blé en France pour deux us-»
sous la protection des Etats généraux, et qu'on engage chaque paroisse à ensemencer plus de blé qu'on ne fait ;
10° Que la perception de l'impôt territorial étant établie une fois pour toutes, sur tous les états sans distinction, qu'on autorise chaque paroisse à percevoir son imposition pour éviter frais et vexations, et qu'on en charge trois ou quatre des principaux des habitants qui auront pour cet effet une caisse de dépôts, dont ils verseront les deniers de quartier en quartier, dans une caisse générale.
Nous remercions S. M. et nous adresserons éternellement au ciel nos vœux pour la conservation de ses précieux jours ; nous regarderons le règne de Louis XVI comme un des plus heureux règnes qu'on ait jamais vus, protestant et ne désirant que d'être gouvernés par un monarque aussi juste, aussi bienfaisant et aussi équitable.
Fait, tous assemblés au Chesnay, le 15 avril 1789.
Làlânde, syndic municipal.
Levêque, Rojard, Perrée, Planquet, Vaclin, Taqué, Ghaulin, Godsort, Branchery, Descaves.
Bachelet, greffier (1).
En marge : Coté et paraphé par première et dernière page ne varietur, suivant et au désir du procès-verbal de cejourd'hui 15 avril 1789, par nous Nicolas-Gilles Berthault, avocat en Parlement et procureur au bailliage royal de Versailles, ayant présidé l'assemblée de ladite communauté des habitants dudit lieu du Chesnay.
Berthault.
(1) Sur ces douze signatures, quatre à ciuq seulement dénotent une main exercée.
Après ce procès-verbal on trouve la pièce officielle suivante :
Aujourd'hui mercredi, quinzième jour d'avril 1789" en l'assemblée convoquée au son de la cloche en la manière accoutumée, sont comparus au banc de l'œuvre de la paroisse du Chesnay et par-devant nous, Nicolas-Gilles Berthault, avocat au Parlement et procureur au bailliage royal de Versailles, délégué par M. le bailli du dit Versailles, à l'effet de présider ladite assemblée, sieurs Jacques Lalande, syndic; Jacques Morin, maraîcher; Charles Rojard; Claude-Jacques Vaclin ; Pierre Taqué; Georges Chaulin; Nicolas Lefèvre ; Claude Descaves ; Louis Godsort, tous aussi maraîchers; Jacques Perrée, fermier; Jean- Louis Levêque , cabaretier-aubergiste ; Jacques Branchery , jardinier; Nicolas Guérin, marchand de volailles, et Mathieu Glatigny, laitier; Antoine Michaud, aubergiste à Saint-Antoine, tous nés Français, figés de 25 ans, compris dans le rôle des impositions, habitants dudit lieu du Chesnay, composé de 90 feux. (Lesquels pour obéir aux ordres de S. M. par ses lettres données à Versailles, le 24 janvier dernier, pour la convocation et tenue des Etats généraux de son royaume, et satisfaire aux dispositions du règlement y annexé, ainsi qu'à l'ordonnance de M. le bailli de Versailles, rendue en conséquence le 6 du présent mois, dont ils nous ont déclaré avoir une parfaite connaissance, tant par la lecture qui vient de leur en être faite que par la lecture et publication ci-devant faite au prône de la messe paroissiale par M. le curé de ce lieu, le jour de Pâques, 12 du présent mois, et par la lecture, publication et affiches pareillement faites le même jour, à l'issue de ladite messe de paroisse au-devant de la porte principale de l'église, nous ont déclaré qu'ils allaient d'abord s'occuper de la rédaction de leur cahier de doléances, plaintes et remontrances; et en effet y ayant vaqué, ils nous ont représenté ledit cahier qui a été signé par ceux desdits habitants qui savent signer, et par nous, après l'avoir coté par première et dernière page et paraphé ne varietur au bas d'icelles.
Et de suite lesdits habitants, après avoir mûrement délibéré sur le choix des députés qu'ils sont tenus de nommer en conformité desdites lettres du roi et règlement y annexé, et les voix ayant été par nous recueillies en la manière accoutumée, la pluralité des suffrages s'est réunie en faveur du sieur Jacques Perrée, fermier de la grande ferme de cette paroisse, et du sieur Jean- Louis Lévêque, cabaretier et aubergiste, audit lieu du Chesnay, tous deux possédant des biens-fonds dans ladite paroisse, qui
ont accepté ladite commission, et promis de s'en acquitter fidèlement.
Ladite nomination des députés ainsi faite, les habitants ont en notre présence remis auxdits sieurs Perrée et Levêque le cahier ci-dessus énoncé, afin de le porter à l'assemblée qui se tiendra le samedi 48 du présent mois, devant M. le bailli de Versailles, et leur ont donné tous pouvoirs requis et nécessaires à l'effet de la représenter en ladite assemblée pour toutes les opérations prescrites par l'ordonnance susdite de mondit sieur le bailli de Versailles, comme aussi de donner pouvoirs généraux et suffisants de remontrer, aviser et consentir tout ce qui peut concerner les besoins de l'Etat, la réforme des abus, rétablissement d'un ordre fixe et durable dans toutes les parties de l'administration, la prospérité générale du royaume et le bien de tous et chacun des sujets de S. M.
Et de leur part, lesdits députés se sont présentement chargés du cahier des doléances dudit lieu du Chesnay, ont promis de le porter à ladite assemblée, et de se conformer à tout ce qui en est prescrit et ordonné par lesdites lettres du Roi, règlement y annexé et ordonnance susdatée; desquelles nominations de députés, remise de cahier et déclaration, nous avons à tous les susdits comparants donné acte et avons signé, avec ceux desdits habitants qui savent signer et avec lesdits députés, la minute du présent duplicata ainsi qu'icelui duplicata que nous avons présentement remis auxdits sieurs députés pour constater leur .pouvoir.
Les trois dernières lignes sont de la main de Berthault, — le reste est écrit par le greffier Bachelet, — il y a des fautes d'orthographe, il a sans doute écrit sous la dictée du président.
Nous donnons ici, pour tous les cahiers, la teneur du procès-verbal : la formule était la même partout.