CAHIER DE VIROFLAY
Les habitants de Viroflay, pour satisfaire aux désirs du roi, se sont assemblés en communauté, et ont arrêté d'une voix unanime les plaintes, doléances et demandes qui suivent :
Les habitants se plaignent : 1° Que les besoins de l'Etat soient devenus si énormes par toutes les dépenses étrangères qui n'ont point un rapport direct ni à sa conservation, ni à l'utilité commune, par les grandes charges et emplois auxquels sont attachés des revenus immenses, par la solde d'un militaire si nombreux, et qui parait si peu nécessaire en temps de paix ; , . .
Par les pensions, grâces et bienfaits que la noblesse et tant d'autres personnes attachées à la cour tirent continuellement des mains du souverain; ce' qui s'élève à une somme infiniment disproportionnelle à celle que cette multitude d'hommes paie à l'Etat, quoique ces hommes possèdent les plus grandes propriétés ; par toutes ces compagnies, de traitants qui partagent si considérablement les revenus du souverain ; par la vénalité des charges de toute espèce, dont les acquéreurs épuisent le trésor de l'Etat, au moyen des gros intérêts qu'ils savent retirer de leurs avances. Toutes ces grandes parties de dépenses ne sont point nécessaires à
l'Etat, elles sont au contraire une cause d'accroissement de ses besoins, et d'augmentation d'impôts pour le peuple ;
2° Que les habitants des campagnes, qui ont très peu de propriétés, qui ne sont la plupart que fermiers des terres qu'ils cultivent, et pour lesquelles ils paient de forts loyers, qui n'ont généralement aucuns moyens de se faire quelques proûts avantageux, portent seuls la plus grande charge des impôts, qu'ils en soient accablés, et ce, en grande partie pour les causes énoncées en l'article 1" ci-dessus ;
3° Que les impôts soient établis sur eux sans leur participation, sans celle même des collecteurs, quoiqu'il soit porté dans toutes les ordonnances à ce sujet, que les rôles des impositions seront faits par les collecteurs, quoiqu'il soit porté annuellement sur les rôles, sur ceux mêmes de cette année, qu'ils sont faits par eux ; il est certain que depuis plus de vingt ans lesdits collecteurs, et les habitants de leur paroisse, n'ont aucune part à la confection desdits rôles, mais qu'ils sont faits et arrêtés par un commissaire de l'intendant, et par conséquent à l'arbitre et volonté dudit intendant. D'où les taxes trop fortes, les impôts dont on ne connaît pas ni la légalité, ni la quotité, ni la juste base de répartition. Tels sont les deux portés sur les rôles sous la dénomination de cote personnelle et du second brevet, lesquels peuvent faire aujourd'hui le tiers des impositions de leur paroisse, et desquels aussi la répartition, faite sans doute à l'arbitre fiscal, est reconnue la plus injuste et la plus odieuse ; d'où la capitation, qui né devrait être payée qu'une fois par tète, selon son établissement, et qui ne devrait pas l'être par les pauvres, est cependant aujourd'hui imposée sur tous les habitants, même sur lesdits pauvres, et payée plusieurs fois par les mêmes personnes, si elles ont des propriétés dans différentes paroisses. Cette capitation, attendu sans doute le vice de sa répartition, reçoit continuellement des augmentations telles qu'elle est maintenant presque aussi considérable que la taille pour les habitants de leur paroisse. D'où les réimpositions des non- valeurs injustement répar-
ties sur ceux qui ont déjà payé leur contribution ; et tous ces impôts, qui deviennent si onéreux par les moyens arbitraires et illicites, s'accroissent encore par les frais continuels des garnisons» (garnisaires) qui, par leur suite, sont elles-mêmes une des plus cruelles vexations pour les habitants des campagnes. D'où encore une augmentation de 653 liv. 42 s. 4 d., qui leur a été faite cette année sans qu'ils en aient faite aucune dans leur jouissance, dans cette année où la remise entière de leurs impôts ne les dédommagerait pas des pertes qu'ils ont éprouvées ;
4° Que leur territoire, étant entouré de bois et placé au milieu des plaisirs du roi, ils éprouvent annuellement dans leurs récoltes les plus grandes pertes et dommages, à cause des bêtes fauves, du gibier et des chasses ; qu'il est particulièrement un canton où l'on cultive les légumes, dont lesdites pertes et dommages sont inappréciables ; lesdites bêtes fauves et gibier venant jusqu'aux portes des cultivateurs, ravager les fruits de leurs sueurs et de leurs travaux, malgré la garde continuelle que paient lesdits habitants, et qui veille toutes les nuits pour les exécuter : cette garde est encore pour eux un véritable impôt. Et si l'on fait attention que S. M. fait toujours sur leur territoire sa première chasse au tiré avec une suite très nombreuse d'hommes et de chevaux, et dans un temps où une grande partie des grains est encore sur terre, qu'immédiatement après, et pendant un mois entier, toutes sortes dé personnes chassent sur le même territoire, et foulent journellement aux pieds les fruits précieux de leurs labeurs ; si Ton considère aussi que les ordonnances de capitaineries sont une cause réelle de ruine pour eux, tant parles gênes qu'elles mettent à leur culture que par la grande faveur qu'elles donnent à l'entretien, conservation et multiplication du gibier, le plus cruel destructeur de leurs récoltes; si l'on fait donc attention à ces objets, on jugera facilement que les pertes et les dommages qui en sont les suites, sont encore des plus considérables ;
5° Que le territoire de leur paroisse ayant été diminué des deux tiers environ, lesquels ont été pris pour être plantés en bois et pour former le haras des chevaux du roi, lesdits habitants voient aujourd'hui leur culture et leurs produits également diminués en même proportion, ce qui est une perte réelle pour l'agriculture et pour la population actuelle de leur paroisse, qui ne peut plus s'occuper et se nourrir du fruit des mêmes terres qui ont fait vivre leurs pères ;
6° Que la corvée remplacée par un impôt sur les habitants des campagnes est injuste, et que cet impôt peut ouvrir la porte à de nouvelles vexations, vu que les habitants des campagnes sont par là chargés presque seuls de la confection et de l'entretien des grands chemins, qui servent en plus grande partie au roulage des voitures du commerce et des carrosses des grands ; et que cet impôt parait encore devoir être réparti à l'arbitraire des intendants ;
7° Que la milice, dont le roi ne retire aucun service depuis plus de vingt ans, est cependant une charge onéreuse pour les campagnes, par les pertes de temps, les frais qu'elle cause et les sommes particulières qu'elle en tire pour les faire passer dans les mains de l'intendant ;
8° Qu'ils soient obligés de manger le pain à un si haut prix, qu'ils ne puissent se procurer le nécessaire de ce premier aliment de l'homme, auquel la nature et leurs travaux leur donnent un droit si incontestable, et cela, à cause de cet art si inhumain et plus que barbare des monopoleurs, qu'on peut regarder comme de vrais homicides du malheureux peuple de la France, et non à cause de la disette de cette denrée, puisque dans la saison où nous sommes, les granges et greniers sont encore remplis, et qu'on assure qu'il y a même des magasins, et que les enlèvements se continuent ;
Qu'ils souffrent également encore des droits établis sur les gabelles, vins, cuirs et autres objets de première nécessité.