PROMENADE NOUVELLE
Nulle autre précaution à prendre pour cette promenade que de se pourvoir, s'il est possible, d'une bonne lunette. Un ciel pur est indispensable.
Si l'on doit faire cette promenade dans le but spécial d'étu-
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dier la Moraine et la théorie des anciens glaciers , il serait utile de faire d'abord les courses du port de Yénasque et de la Maladetta, ou tout au moins de les bien lire dans cet ouvrage.
La Moraine de Garen est un but admirable de promenade. On y aura la vue de vallées la plus belle et la plus riche qui soit aux environs de Bagnères. Douze villages et leurs terrains nourriciers se montrent à la fois au milieu d'un cirque immense de montagnes arides ou couvertes d'impénétrables forêts , et que dominent d'éclatants glaciers et des crêtes infranchissables. En outre, la Moraine elle-même, entièrement méconnue jusqu'ici, et cependant une des plus remarquables qui soient au centre des Pyrénées , est là désormais un éternel sujet de discussions vives et de dissertations du plus haut intérêt.
Que tous ceux qui savent apprécier le merveilleux spectacle de la nature se réunissent fréquemment en nombreux et dignes convives pour faire surla Moraine de Garen de bons et longs dîners. Nulle part ils ne retrouveront un entourage plus magnifiquement décoré.
jff ARCHE. 1° &e Luchon au plateau de la
Saunère. (p. 86) » 15 m.
2° De la Saunère à la chapelle St.-Aventin. (p. 88). 40 m.
3* De la chapelle au village de Cazaux. (p. 92). . . , 25 m.
Au moment d'arriver à Cazaux, au lieu de tournera gauche comme pour le lac d'Oo , suivez droit devant vous. Vous êtes forcé de passer devant l'église, et, cette fois, vous ne manquerez pas de la visiter , si vous ne
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connaissez encore les phénoménales peintures dont elle est couverte intérieurement. (Voyez page 93.)
4° De Cazaux à Garen 15 m.
Une prétendae ville détruite. — Rien de particulier jusqu'à Garen. Rien à proprement parler à Garen même, quoique ce village offre plusieurs vestiges d'antiquités (la majeure partie des monuments de Garen a été déposée au musée d'antiques de Toulouse), auxquels s'ajoutent d'ailleurs quelques documents historiques dont on a toutefois exagéré beaucoup le sens. 11 ne s'agirait de rien de moins qu'une ville importante, qui aurait existé sur le plateau de San Tri' tous (sur la Moraine) , et qui aurait été engloutie par un tremblement de terre. Il est aussi question d'un fort, qui aurait été détruit par les comtes de Périgord; et Ton montre, près de la chapelle, un prétendu tumulus construit, assure-t-on, des débris de ce fort. Erreurs profondes que tout cela, qui montrentl'indispensable connexion de toutes les sciences entre elles, et particulièrement les rapports intimes de la géologie avec les sciences historiques ! Si l'auteur de cette grande fable n'eût pas été étranger aux enseignements de la géologie, il n'aurait pas pris les matériaux d'une ancienne moraine pour ceux d'une cité détruite, et il n'eût pas substitué à une belle page de l'histoire géologique du globe un chapitre de contes archéologiques sans fondement.
Que les Romains aient eu des bains publics à Garen, je ne le contesterai pas ; on vous montrera la place qu'occupèrent ces bains, et vous verrez un filet d'eau bourbeuse qui jaillit encore sur ce point. On vous dira que de cette eau s'échappent quelquefois des flammes légères et vacillantes , et que le nombre de ces flam-
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mes varie d'une année à l'autre. Les bonnes gens du pays appellent cela la procession des âmes qui portent peine (1).
Que Garen ait été un point stratégique d'observation, et qu'à ce titre ou qu'à raison des bains il y ait eu quelque construction monumentale, je le veux bien encore(2) ; mais admettre une ville importante dans un ieu si dénué, privé d'eau, soumis par son élévation à un rude climat, reculé dans le fond d'une gorge de montagnes, sans communications, sans culture, etc., etc., lorsque de tous côtés se rencontrent des positions incomparablement meilleures pour l'établissement d'une grande cité, c'est ce qui me paraît insoutenable ; et, je le répète, tout ce qui a pu être dit ou écrit à cet égard n'a d'autre base que l'erreur grossière dans laquelle sont tombés les premiers observateurs en prenant pour des débris de constructions anciennes les matériaux de la moraine que no«s allons visiter.
5° De Garen à la Bforaine 5 m.
Au sortir de Garen, on voit à une faible distance la chapelle de San Tritons (petits saints), ainsi nommée sans doute parce qu'il y a une foule de petites figures accouplées et sculptées sur marbre blanc, enchâssées dans les murs extérieurs de la chapelle. On les a prises pour des figures de saints; ce sont des pierres sépulcrales, toutes sans inscription , ce qui diminue beaucoup leur intérêt et leur valeur archéologique.
(1) Voyez plus bas l'explication de ces flammes ou feux follets dans la promenade de St. -Paul, vallée d'Oueil.
(2) On conserve dans le pays la tradition d'un bain célèbre et d'un monastère important. On raconte même que Marguerite, reine de France, vint prendre les bains à Garen, qu'elle y devint enceinte , et que le roi, outré, fit raser les bains et le couvent.
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Faites le tour de la chapelle, von? en verrez un grand nombre. A l'intérieur de l'église il n'y a rien; inutile de faire venir la clef pour y entrer , à moins que vous ne soyei assez archéologue pour voir avec intérêt un autel votif consacré au dieu Abélion, semblable à ceux que vous avez déjà vus dans le cimetière de Saint- Aventin. Il porte grossièrement sculptées la face d'Abélion et cette inscription : ABELIONI DEO FORTIS SULLICI F. V. S. L. M. (Fortis fils de Sullicius, délivré de maladie, a rempli son vœu envers le dieu Abélion.) Abélion était sans nul doute un des dieux adorés dans le Larboust. Voyez aussi la pierre qui surmonte la porte d'entrée: elle indique d'une manière plausible que cette chapelle a été construite par les Templiers.
De la chapelle allez successivement sur ces trois éminences ou ondulations du sol qui s'offrent devant vous. Le premier de ces mamelons, celui qui touche presque à la chapelle, est le prétendu tumulus construit des prétendus débris d'un ancien fort.
Déjà de ce premier mamelon vous pouvez admirer le magnifique panorama qui vous entoure. C'est un cirque de montagnes , les unes arides , d'autres heureusement cultivées, plusieurs couvertes de forêts, quelques-unes vers le nord cachées sous des glaces éternelles et protégées par des crêtes inaccessibles. Comptez ensuite les villages rangés autour de vous en amphithéâtre. D'aucun autre point des environs de Luchon, si ce n'est, toutefois , du sommet de Super- Bagnères, vous n'en verriez un aussi grand nombre et
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d'une manière aussi distincte; à chacun de ces villages sont attenants quelques lambeaux de terre cultivée, dont le produit suffit à la frugalité des habitants. Il faut dire que ces terres des montagnes produisent deux ou trois fois plus que celles de la plaine. Chaque année, sans interruption, on en retire deux et trois récoltes. Cependant ces terres sont couvertes de neige tout l'hiver et une partie de l'automne et du printemps. La vie y est donc plus courte , plus rapide pour les végétaux et aussi pour un grand nombre d'insectes et de petits animaux , tandis qu'elle y est sensiblement plus longue et plus paisible pour les hommes.
lia Moraine. — Occupons-nous maintenant de la Moraine que nous foulons aux pieds ; allons sur le mamelon le plus élevé; avançons-nous jusqu'à ce que notre vue embrasse facilement le village d'Oo et le sol qui l'entoure. Parcourons en entier cette longue crête placée comme une muraille imprenable entre le bas terrain d'Oo et le haut plateau de Garen. Ce qui frappe le plus d'abord, c'est la forme et la disposition de ce mamelon , comparable à une immense redoute qu'on aurait élevée en travers de la vallée pour faire face aux glaciers du port d'Oo et comme pour défendre la petite plaine de Garen contre tout ce que ces glaciers pourraient lancer sur elle. D'un autre côté, la structure et la composition minérale de ce mamelon ne sont pas moins remarquables. Nous voyons le sol entièrement composé de cailloux et de blocs roulés, dont les uns sont d'un volume et d'un poids énormes. Or ces blocs proviennent incontestablement des montagnes d'Oo; car elles seules possèdent ces diverses
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roches et notamment ce granité gnésiteux porphyroïde qui prédomine ici parmi ces blocs, comme il prédomine dans le massif de ces montagnes. Comment donc ces masses si volumineuses se trouvent-elles sur ce promontoire, à plus de mille mètres au-dessus du val d'Oo? Comment s'y trouvent-elles rangées en muraille, comme une barricade pour fermer la vallée? Comment s'y en trouve-t-il de telles quantités amoncelées, que le sol en soit entièrement formé jusqu'à une profondeur considérable? Telles sont les trois circonstances essentielles qui, inexplicables de toute autre manière , démontrent précisément que tout ce plateau de Garen résulte d'une grande moraine antique.— Il faut concevoir qu'à l'époque où les glaciers couvraient la plus grande partie de nos montagnes, tout le val d'Oo était rempli par un de ces vastes glaciers. La marche naturelle de ce glacier était du port d'Oo vers Garen, où il se trouvait arrêté et encaissé parles roches qui supportent le plateau de Garen. Cette barrière obligeait le glacier à faire un coude et à se diriger vers Luchon. Il formait donc deux moraines principales, l'une sur les roches de Garen, l'autre à peu près vers Cazaux. De là cette accumulation de blocs entre Cazaux et Oo,et de là aussi l'origine de ces mamelons de Garen, mamelons ou ondulations parallèles que l'on retrouve dans le plus grand nombre de moraines, et qui correspondent aux retraits et aux grandes poussées du glacier.
Si l'on a visité les beaux glaciers de la Suisse , ou tout au moins celui de la Maladetta, on reconnaîtra sans peine l'identité de ces phénomènes. Et, du reste, on peut, même dans cet ouvrage, à la course du port de Vénasque, prendre une idée très-précise de l'action et de la marche des glaciers , de la manière dont
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se produisent les moraines et les roches polies, etc. Aussi vais-je aborder ici sans crainte celte question des anciens glaciers sous son point de vue le plus général.
Parmi les découvertes de la géologie moderne, aucune n'est plus importante et ne préoccupe plus vivement les hommes de la science, aucune ne peut être mieux étudiée aux alentours deLuchon et se démontrer par de nouveaux laits dans toutes les courses. Aucune ne prête un champ plus vaste à la discussion et n'est plus accessible aux personnes du monde qui n'ont sur la géologie que ces données communes auxquelles personne aujourd'hui ne demeure étranger : c'est donc bien celle que je dois chercher à éclairer le plus dans cet ouvrage.
D'ailleurs, il se rattache à cette découverte des circonstances tontes particulières dont on ferait sans peine une histoire presque romanesque : attrait assez rare dans les discussions de la science et dont j'aurai garde de la dépouiller, bien qu'en vérité ces détails soient étrangers à ce livre et à la théorie des glaciers elle-même.
Découverte Ces s^n&iens glaciers. — MM. Agassiz à Neuchàtel, Charpentier à Bex, Studer à Berne, et plusieurs autres géologues de la Suisse et de l'Allemagne annoncèrent, il y a quelques années , que la Suisse entière et toutes les Alpes, même le pays Lyonnais et les Vosges avaient du être entièrement couverts de glace à une époque peu reculée, comme le sont maintenant les régions polaires.
Grande fut dans le monde savant la sensation produite par l'annonce d'un fait aussi extraordinaire, appuyé d'ailleurs d'observations précises et de l'autorité de plusieurs savants bien connus. Des doutes s'élevèrent néanmoins de toutes parts; chacun, avant de croire, voulait, avoir vu de ses yeux. Aussi les naturalistes Suisses proposèrent-ils aux géologues
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Français de se réunir en congrès sur le terrain pour constater et discuter les faits* Cette urritation, faite avec courtoisie et gracieuseté, fut vivement accueillie parles géologues qu'anime vraiment l'amour de la science; et ils eurent à s'en feliciter doublement, d'abord parce que, en Suisse, il y a beaucoup à voir pour des v< u\ exercés aux remarques scientifiques, ensuite parce qu'il y a beaucoup de savants au milieu de ces montagnes et beaucoup de personnages élevés, qui savent apprécier la science et se faire honneur de traiter avec distinction le peu d'hommes litres à son culte.
C'est ainsi que la réunion de quelques géologues, représentant la Société Géologique de France (1), explorant les vallées de la Suisse, devint pour le pays tout entier et pour le gouvernement Helvétique lui-même l'occasion d'une fête des plus solennelles.
Le rendez-vous avait été fixé pour le 5 septembre à Porentrui. M. Thurmann, professeur infatigable et des plus distinguas, s'était chargé de tous les apprêts de la réunion.
A l'heure convenue, la Société se constitua et fut complimentée, au nom du gouvernement Helvétique et particulièrement au nom du Conseil de l'Instruction publique, par MM. Perty, recteur de l'université de Berne, et Studer, professeur de géologie, délégués à cet effet. Aussitôt s'ouvrirent les débuts géologiques sur diverses questions, notamment sur celle des anciens glaciers, et un itinéraire fut arrêté pour visiter sur place les faits qui devaient éclairer les débats. Je ne puis reproduire ici le détail de ces discussions qui furent longues, nombreuses, et toujours suivies avec avidité; mais je me plais à rappeler les circonstances aimables qui ne cessèrent d'environner ces discussions. On verra qu'il n'était pas pos-
(1) Les membres de la Société Géologique de France qui se sont rendus à cette réunion, soit de France, soit de l'étrang-r . étaient : MM. Agassi/., X. Boubée, Braun, Bukland, Buclrwalder, Carabinier, Cbarpentier , Clément Mullet, Gallienne, De Gourieff, Homalius d'Hallov , Hœningbaus, Jemot, Lardy, Leblanc, Leconte, Marchand, d- Mandelsloh , Morelli, Parandier , Perrin, de Pinteville, Puton, Renoir , Royer , Rœmer , Rielp , Saul , Studer , Thurmann et de Verneuil.
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sible de préparer à une grande découverte une entrée plus solennelle dans le domaine de la science.
Le 6 septembre, on alla visiter le mont Banné; au retour, un splendide repas fut offert à la Société par M. le préfet de Porentrui dans la grande salle du Collège. Pendant ce repas, le jardin botanique du Collège et tous les édifices qui l'entourent étaient illuminés. Une grande partie des habitants de la ville s'y étaient réunis pour entendre une musique militaire exécutée par les élèves du Collège, pour lire un marbre gravé qui doit perpétuer le souvenir de la Société Française à Porentrui , et pour assister à un feu d'artifice qui termina la soirée.
Le 7, après avoir gravi le mont Terrible et y avoir vérifié des faits importants décrits par M. Thurmaim, la Société rentra encore à Porentrui , où l'attendait un banquet offert
par les magistrats de la ville Une main savante et habile
avait préparé le dessert. Le mont Jura, ses arêtes soulevées, ses couches disloquées, ses cluses et ses étages géologiques, étaient représentés avec une exactitude remarquable par un énorme et magnifique massepain. Les coquilles, les oursins fossiles, caractéristiques des terrains Jurassiques, moulés en sucre de la manière la plus parfaite, étaient répandus avec profusion sur la table. Chacun put reconnaître et dénommer, en les croquant, les gryphea arcuata, lerebratula Thurmanii, nerinea bruntana, venus Bauhini, mytllus jurensis, ammonites interruptus , spatangus capLstratus , etc., etc. Inutile de dire qu'une salve d'applaudissements accueillit un service aussi aimable pour une Société de géologues.
Pendant tout ce repas, on ne cessa d'entendre des chœurs Suisses chantés avec un admirable ensemble par les élèves du Collège et de l'école normale réunis. Enfin les dames de Porentrui voulurent aussi prendre leur part dans l'aimable accueil qui était fait aux géologues Français; et avec une délicatesse qui ne put échapper à personne, elles se réservèrent pour le moment du départ. Par leurs soins un joli bal termina cette belle journée. Quoique fatigués par leurs courses de chaque jour, les géologues accueillirent avec bonheur une telle politesse. Le bal se prolongea jusqu'à trois
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heures du matin, bien qu'il fallût être en route avec urines et bagages à quatre heures précises.
Le 8, M. le Préfet de Dellemont vint au devant de la Société pour l'inviter à un élégant déjeuner dans son domaine de Bellerive. Ensuite il raccompagna lui-même aux mines de fer de Courroux, faisant preuve d'ailleurs dans tout le trajet de connaissances géologiques et archéologiques approfondies. Le soir, en arrivant au sommet du 'Weissenstein, la Société y fut reçue par deux savants délégués du conseil d'administration de la ville de Soleure, venus pour raccompagner dans les montagnes et lui remettre une invitation pour le lendemain.
Le 9, à la descente du Weissenstein, une des courses les plus intéressantes de la Suisse et qui nous procura des observations importantes, la Société, arrivant à Soleure, y fut reçue par les magistrats de la ville qui l'accompagnèrent à leur précieux arsenal, à leur riche musée et ensuite à un éclatant banquet. — Le soir on put arriver à Bienne, où se préparait une réception encore plus solennelle. Le préfet de cette ville, accompagné de plusieurs autres dignitaires et notamment de M. le Préfet de Nidau, était venu jusqu'à une lieue au devant de la Société pour la complimenter. Arrivée à la porte de la ville, la Société fut saluée par une salve d'artillerie et par les élèves sous les armes avec leur musique et leur drapeau. Toute la population s'y trouvait réunie, et plusieurs fois elle a répété le cri de : Vive la Société Géologique de France! En outre un grand nombre des notables de la ville prirent part au splendide banquet offert à la Société.
Le 10, on fut porté à l'Ile-Saint-Pierre sur des bateaux préparés par la ville de Bienne. Là, se trouvaient les maires de Thaunn et de Lignerts, deux simples villages, venus pour nous offrir une collation. Par une heureuse idée, la chambre célèbre qu'habita jadis J.-J. Rousseau fut offerte à la Société pour y tenir une séance qui dura plus d'une heure et demie et dans laquelle, après une discussion très-animée, fut enfin déterminée avec précision la position, jusques là très-meertaine dans l'échelle géognostique, du terrain néocomien qui
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entoure le lac de Bienne. Après la démonstration des anciens glaciers, ce résultat est le plus important de ceux que Ton doit à ce mémorable congres. — Les bateaux de la ville de Bienne portèrent la Société jusqu'à Neuve-Ville, où l'attendait encore une réception des plus brillantes. Elle fut accueillie par les dignitaires de la ville, en écharpe, au milieu de la population tout entière, accourue sur le rivage et au bruit du canon et de la musique militaire qui raccompagna jusqu'au lieu du banquet. — On eut à voir près de Neuve-Ville un très-bel exemple de roches polies et striées, qui souleva une discussion des plus vives, et qui acheva de convaincre la plupart des géologues présents à l'égard des anciens glaciers.
Le 11, au sommet du Chasserai, un repas exclusivement composé de gibier, préparé par les habitants du village de Liniôres, attendait la Société Géologique, que M. Finot invita encore le même jour, de la manière la plus gracieuse , dans sa belle forge d'Undervilliers.
Le 12, on arriva à Bàle pour la grande réunion annuelle de la Société Helvétique des sciences naturelles. Plus de trois cents personnes, vouées à l'étude des sciences, s'y trouvaient rassemblées, et la ville de Bàle fit à cette imposante réunion Faccueil qu'on pouvait attendre. Les plus beaux équipages de la ville, au nombre d'une centaine, furent mis à la disposition des naturalistes pour aller faire une excursion à quelques lieues de Bàle; et dans un magnifique repas, on offrit à profusion les vins les plus rares, que les riches négociants avaient adressés à l'envi. Chaque bouteille portait le nom de celui qui l'offrait.
Trois jours parurent courts dans la ville de Bàle; cependant on se rendit à Fribourg en Brisgaw (grand duché de Bade), où ces fêtes scientifiques devaient trouver un terme.
A Fribourg, même accueil, même enthousiasme; la Société, augmentée d'un grand nombre de savants Allemands, Anglais, etc., comprenait près de 500 personnes. Le grand duc de Bade donna une fête brillante dans son château de Baden- Weymar, à quatre lieues de Fribourg. Comme à Bàle, tous les équipages de la ville furent offerts aux savants pour cette partie de plaisir. A moitié route, des tables se trouvèrent
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couvertes de fruits et de rafraîchissements ; et le soir, au retour de ces anciens et magnifiques Thermes 4e Ratais
V,\ Mu.ir, les villages étaient illuminés sur la route, et les tables de nouveau couvertes de liqueurs et de fruits. Le grand due lit remettre à chacun des membres de la réunion un exemplaire doré mu- tranche de l'histoire de Fribourg et de ; virons avec une très-belle carte pliée sur toile dans un étui. — Ment ionnerai-je les banquets de. Fribourg, banquets allemands que n'épuisent pas des reancesdecinqà six heures? je dirai du moin? l'excellent concert qui nous fut donné au théâtre par les amateurs de la ville, les dames et les messieurs; la musique est bien dite et bien comprise à Fribourg.
Enfin, pour la clôture , ce fut encore un bal, mais un bal délicieux, et, vous l'avouerai-je. tel qu'on n'en voit pas à Paris. 11 y a de si belles femmes à Fribourg, et elles y sont en si grand nombre ! je crois qu'il n'y en avait pas une qui ne fut jolie, et l'on ne comptait pas moins de trois ou quatre cents dames à ce bal.
Voilà qui ferait aimer la science; voilà du reste comme on la comprend en Suisse, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, partout.... excepté en France!... où Ton ne comprend que l'inirigue, l'egoï-me, le faste et l'argent (1).
Après cette exploration de la Suisse et du grand-duché de Bade, la question des anciens glaciers, constatée sur le terrain, éclaircie par des discussions approfondies, appuyée par des faits irrécusables, fut considérée, même par les plus récalcitrants, comme résolue d'une manière irréfragable.
(t) Si j'ai inséré ici cette relation détaillée qui peut sembler hors de place dans cet ouvrage, c'est bien un peu, je dois en convenir, avec l'intention d'opposer l'accueil fait en Suisse et dans le duché de Bade aux membres de la Société Géologique comme contraste et comme un juste reproche à l'adresse de nos habitants des Pyrénées, dont si peu savent comprendre l'intérêt et l'utilité des recherches scientifiques. Et en effet , supposez qu'un congrès de géologues ou de chimistes anglais ou ail manda 8e réunisse dans les Pyrénées , que nra-t-on pour eux.? qui s'occupera delesfêteret de s'associer au but de leursétudes? Ce qu'on fera ? il est facile de l'annoncer : on les écorchera d'un bout à l'autre des Pyrénées le plus qu'on pourra, et rien de plus.
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Pour moi, qui jusques là n'avais cessé de combattre l'existence des anciens glaciers, et qui, dès la première séance à Porentrui , m'étais inscrit parmi les plus opposants, je quittai les Alpes convaincu de ceténormefait : que ces montagnes et lesvallées qui les environnent furent longtemps, et à une époque peu reculée dans la vie du globe, entièrement couvertes de glaces éternelles à peu près comme le sont aujourd'hui nos régions polaires.
Bien plus, je conçus aussitôt la pensée que les Pyrénées et lesCévennes devaient présenter les mêmes traces. J'étais persuadé qu'à une époque où la température climatérique des Alpes permettait sur ce pays une calotte générale de glaces , toutes les contrées voisines et surtout les chaînes de montagnes devaient subir plus ou moins les mêmes conditions. M Agassiz, mon honorable ami, me confirma dans ces prévisions et me laissa même espérer qu'il pourrait faire l'année suivante le voyage des Pyrénées pour explorer avec moi nos belles montagnes sous ce point de vue. Ses nombreux travaux l'ont empêché de réaliser encore ce projet. C'est donc seul, ou plutôt accompagné de quelques élèves, que j'ai de nouveau parcouru, depuis cette époque, la plus grande partie des Pyrénées remontant toujours de la plaine dans les hautes vallées et jusqu'aux glaciers le plus souvent inaccessibles qui donnent naissance à leurs gaves.
Les anciens glaciers des Pyrénées. — Comme je l'avais pressenti avec M. Agassiz, j'ai retrouvé dans toutes nos Pyrénées les mêmes traces qui se montrent si bien dans les Alpes, et ce nouveau point de similitude entre ces deux chaînes m'a vivement frappé. Ainsi dans toutes les grandes vallées Pyrénéennes, soit sur le versant Espagnol, soit sur le versant Français, on reconnaît sans peine des roches polies et striées, incontestablement dues à l'action de glaciers qui ont cessé d'exister avant toute tradition historique, et de grandes moraines qui se retrouvent jusqu'en dehors de la chaîne, et qui démontrent surabondamment que non seulement les montagnes en entier, mais même la plaine environnante, sur plusieurs points, sont restées longtemps couvertes de glaces comme les Alpes, comme les régions polaires.
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Le plateau de Garen, sur lequel nous sommes en ce moment, est une de ces moraines des anciens glaciers; et dans le val d'Astos qui est sous vos yeux, vous découvrirez sans peine des traces de roches polies, mais seulement des traces; car l'incessante érosion des agents extérieurs, qui dénude peu à peu les montagnes sur tous les points, fait disparaître de jour en jour leurs surfaces anciennes. On ne retrouve donc que quelques lambeaux existant encore çà et là de ces surfaces polies ; et encore pour les découvrir tous, faudrait-il quelquefois explorer minutieusement le flanc des montagnes dans tous les sens. Il n'en est pas de même pour les moraines. Elles barrent les vallées, elles en obstruent le fond; elles ne sauraient échapper à l'exploration même la plus rapide.
Aussi aurai-je à vous citer souvent des moraines antiques, si vous me suivez dans toutes mes courses des Pyrénées, et sans nul doute vous en reconnaîtrez vous-mêmes plusieurs que je n'aurai pas citées. Parmi les plus remarquables je vous dénonce à l'avance celle de Labroquère près de Saint-Bertrand, et celle qui est sur la route de Saint-Bertrand à la grotte de Gargas, ensuite celles de la vallée de Vénasque en Espagne ; il y en a quatre ou cinq qui sont dans un état admirable de conservation. Si vous faites la grande tournée des bains, vous remarquerez celle de Gripp, celle d'Argelès, celles de la vallée de Gavarnie, celle d'Arudy près de Pau, etc., et dans TAriège celles de Confient de la Taule, de Tarascon et d'Orgeix près d'Ax, enfin celle du Vernet au pied du Canigou. 11 est donc évident que le phénomène qui , dans les Alpes , se trahit par des roches polies et par de grandes moraines jusqu'à plusieurs lieues en avant des glaciers actuels, s'est produit absolument le même sur toute la chaîne des Pyrénées.
Origine des anciens glaciers. — Quelle fut donc la cause de ce phénomène? Car il est incontestable, d'après la théorie géologique la mieux démontrée et la plus universellement admise, que notre globe , entièrement incandescent et iluide à son origine, a toujours offert à sa surface une température plus élevée que celle qui y règne aujourd'hui. Comment les Alpes, les Pyrénées et les plainss adjacentes ont-elles pu
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se trouver couvertes de glaciers , lorsqu'on ne voit aujourd'hui que dans leurs sommets les plus élevés quelques lambeaux de neiges éternelles, aujourd'hui que leur température devrait avoir baissé au lieu d'avoir pu s'éîever?
Cette question est certainement difficile à résoudre; et bien que les géologues, les chimistes, les physiciens aient déjà proposé plusieurs systèmes à cet égard , rien n'a paru satisfaire encore complètement. Les uns ont admis de grandes taches dans le soleil, qui auraient ainsi laissé longtemps la terre dans l'ombre et dans les frimas; d'autres supposent d'immenses émanations de vapeurs sortant de la terre ellemême et la couvrant de ténèbres si épaisses, que la lumière et la chaleur solaires, ne pouvant plus pénétrer jusqu'à la surface de la terre , la livraient également à une température glacée.
Ces deux idées, modifiées de plusieurs manières par les divers théoristes, semblent être le plus en faveur.
Pour moi, je ne puis admettre rien de semblable. Et loin de considérer isolément le phénomène des anciens glaciers pour lui trouver une explication spéciale, je crois qu'il doit se rattacher à quelques autres faits géologiques importants et avoir avec eux une cause commune. Et, en effet, on a depuis longtemps reconnu dans les régions aujourd'hui couvertes par les glaces polaires la preuve que ces contrées ne sont point soumises depuis très-longtemps à leur rude climat; car on y trouve de nombreux débris d'éléphants, de mastodontes, etc., animaux propres aux climats les plus chauds. Sous l'influence de la température actuelle , il ne croit au voisinage des pôles qu'une végétation incomplète et rabougrie , incapable d'offrir à ces grands pachidermes l'abondante pâture indispensable à leur nutrition. 11 est donc évident qu'à l'époque où nos régions polaires étaient peuplées de ces grands quadrupèdes, il y régnait une température chaude et fécondante. Cette partie de la terre n'était donc pas alors fixée sous l'étoile du Nord. Quelles étaient donc alors les terres polaires ? 11 me paraît incontestable que c'était précisément notre belle France, nos Alpes, nos Pyrénées, et sans doute aussi quelques parties de l'Allemagne ou des terres d'Autriche; et il faut bien qu'il en
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ait été ainsi, puisque nous 5 retrouvons les preuve? irréeu- <blés d'un ancien «limât tout glacé.
Mais comment admettre ce changement, cette substitution de climat? Rien n'est plus simple, Que la terre, par une cause quelconque, ait été plus ou moins retournée sur elle-même, de D aniere, par exemple, à ce que son équateur , au lieu d'être incliné comme il l'est aujourd'hui de 2.>, position d'ailleurs très-anormale; se soit trouvé parallèle ou bien perpendiculaire à celui du soleil, il n'en aura pas fallu davantage pour que les glaces de l'étoile polaire aient couvert une autre région. On voit que dans ce cas la terre aurait subi un simple changement dans sa position astronomique; ce qui ne veut point dire que son équateur et ses pôles auraient été changés : il n'eût pu en être ainsi sans une dislocation générale de la croûte terrestre ; mais seulement qu'ils se seront trouvés dans une position nouvelle à l'égard du soleil et des autres astres.
Or, il est incontestable pour moi que le globe a réellement subi un tel retournement sur lui-même; ce fait, je l'ai établi et démontré depuis vingt ans dans les éditions successives de mon Manuel de Géologie; il m'a permis d'expliquer d'une manière toute naturelle le déluge universel, la production des aérolithes, le creusement des vallées à plusieurs étages, la dispersion des blocs erratiques, l'extinction des grands quadru- 1 èdes que l'on trouve fossiles dans les dépôts diluviens. Ces grands phénomènes de la géologie, considérés isolément jusqu'alors, demeuraient tous à l'état de problème. Les ayant rattachés les uns aux autres par des observations fort simples, j ai pu les déduire tous de ce fait très-simple lui-même et qu'expliquent sans peine quelques considérations astronomiques.
Aujourd'hui ce nouveau problème des anciens glaciers, qu'il est si facile de résoudre par ce simple changement d'orientation du ylobe, ne devient-il pas en même temps une éclatante confirmation de ma théorie, et ne la range-t-il pas parmi les plus solidement établies? Je regrette que les bornes de cet ouvrage , que j'ai déjà dépassées de beaucoup dans cet article., ne puissent nie permettre de développer entièrement
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ce sujet. Cette théorie du retournement de la terre sur ellemême, qui, en expliquant nettement nos anciens glaciers, aplanit également les plus grandes questions de la géologie, permettrait d'introduire ici une dissertation du plus haut intérêt , dissertation que j'ai longuement exposée dans mon Manuel de Géologie, où j'ai eu soin de la débarrasser de tout échafaudage technique, afin qu'elle puisse être parfaitement comprise par tout le monde.
7€ COURSE. — GOUAOUX.
Petite course de vallée à pied ou à cheval, 5 à 6 h.
Nulle précaution. On peut faire cette petite course après déjeuner, et lorsque l'on voudra se soustraire aux ardeurs d'une brûlante journée. On peut aussi la faire par un temps couvert, sans qu'elle perde notablement du charme qui lui est propre.
MARCHE. — - 1, 2, 3, 4, 5°. Be Luchon à la
moraine de Garen. (p. 111 et suivantes.). . . lh.45m.
6° Be la Moraine à Gouaoux 30 ni.
Après la halte faite sur la moraine de Garen, on reprend la route du port de Peyresourde pour la quitter encore bientôt au premier chemin que l'on va rencontrer à gauche et qui conduit au village de Gouaoux. Ce chemin, nouvellement fait, est en grande partie taillé dans la roche vive (schiste et calschiste), à 400 à 500 mètres au dessus du sol. C'est un précipice si affreux qu'il sera prudent de descendre de cheval, non qu'il y ait aucune espèce de danger, mais pour éviter la frayeur qu'inspire, sur un tel passage, la possibilité d'un faux pas du cheval ou d'un écart imprévu.
De loin, Gouaoux paraît être un de ces villages aériens que l'on rencontre assez fréquemment dans les
GOCAOL'X. 129
Pyrénées, jetés sur le flanc des montagnes , à 700 à 800 mètres au dessus du fond des vallées, et qui semblent ainsi privés de tout commerce avec la population du pays. Ces villages sont ordinairement tristes, sales, misérables. 11 en est tout autrement de Gouaoux, et Ton est surpris d'entrer dans un village tout riant, mêlé d'arbres fruitiers, composé de belles maisons, plus riches et surtout plus propres que ne le sont communément dans la plaine celles des petits villages pyrénéens. C'est que Gouaoux n'est réellement pas un de ces villages aériens. Loin de n'être entouré que de quelques champs sur le tlanc de la montagne, il est doté d'une longue et fertile vallée subalpine, se prolongeant pendant plus d'une lieue au sud du village, et que je vous engage vivement, cher voyageur, à parcourir tout entière jusqu'à sa cime la plus élevée, jusqu'au Monségut ou mont aigu.
Avant d'arriver à Gouaoux, avez-vous remarqué dans le ravin du ruisseau ces sites et ces ombrages délicieux pour un repas, pour une douce causerie, ou pour une méditation poétique?
Au sortir du village, on entre dans de belles prairies, et bientôt dans une petite forêt de hêtres et de beaux sapins, remarquable par son air de propreté et par les soins dont elle paraît être l'objet. C'est que là est toute la provision de bois des habitants de Gouaoux , et que pour la ménager on y exerce une surveillance sévère. Un chemin large et uni est ouvert au milieu de ces beaux arbres comme une longue et magnifique allée.
130 1Ë LAftBÔÛST. — 8è COURSE.
Retour. — Après avoir bien vu la forêt , après en avoir goûté le délicieux ombrage, vous songerez à rentrer à Luchon. Vous devez compter sur deux heures de cheval.
8e COURSE. — LACS, PICS, ÉCHO DE NÉRÉ.
Grande course de sommets, 11 à 12 heures. COURSE NOUVELLE.
La course du Monségut de Gouaoux est certainement une des plus belles et des moins pénibles de Luchon. Comment donc était-elle restée complètement ignorée des guides et des baigneurs jusqu'à la première édition de cet ouvrage? Personne ne l'avait décrite, personne ne l'avait signalée, personne ne s'était vanté de l'avoir faite; j'espère qu'il en sera tout autrement désormais, et qu'elle serabientôt une des plus courues et des plus renommées ; car c'est bien une de celles qui peuvent remplir le plus parfaitement une belle journée, procurer les émotions les plus vives, et laisser dans l'esprit les souvenirs les plus durables.
Départ. — Il faut être à cheval à 5 heures du matin ou à 6 heures au plus tard. A 7 heures, il n'est plus possible d'entreprendre la course des Lacs, Pics, Écho de Néré, à moins que l'on ne soit décidé à dîner dans la montagne, chose délicieuse d'ailleurs, et à ne rentrer que vers les 9 à 10 heures du soir. — Dans tous les cas, on doit emporter des vivres pour deux repas, une lunette, un fusil ou de gros pistolets, et des bâtons de montagne pour ceux qui devront parcourir les crêtes et les sommets du Pic et de l'Écho ; toutefois ces bâtons ne sont pas indispensables. Dans le même but, on aura garde de chausser les spadrilles , mais bien le gros soulier ferré, ou simplement la chaussure de ville, si l'on est pourvu d'un bâton de montagne. —Il faut absolument une belle journée et point de vent; s'il survient des nuages qui masquent les mon-
s, PICS, ÉCHO DE NÉRÉ. 4 3i
tagnes et la plaine, an ne devra pas hésiter à refaire cette course; car on n'aura pu nullement en apprécier ni même en ntir le merveilleux effet. Si peu que le vent souffle, à moins cependant que la journée ne doive être très-chaude, on devra se munir de manteaux pour pouvoir librement parcourir les crêtes du Pic et de l'Écho. Peu de guides à Luchon connaissant cette course, on fera bien, en passant à Gouaoux, d'en prendre un pour le Monségut. Il serait facile d'arriver sans guide jusqu'à Gouaoux. Si Ton n'a pas de fusil, le guide de Gouaoux devra porter le sien.
MARCHE. — 1, 2, 3, 4, o, 6°. »e Bagnères à
Gouaoux. (V. pages 128 et suivantes.). . . . 2 h. 15 m.
7° De Gouaoux à l'Ardoùière il».
Plus pour le déjeuner 1 h.
Si Ton est pressé de déjeuner et que Ton ne veuille pas atteindre une délicieuse source qui est plus loin, à une heure environ du village, on s'arrêtera au bord du ruisseau , sur les premières pelouses qui se rencontrent après les prairies 'y sur ces pelouses on laissera paître les chevaux sans opposition. — Après le déjeuner, on continuera de monter la pelouse qui se prolonge jusqu'au Monségut. On reconnaîtra bientôt à ses larges déblais une ardoisière un peu écartée du chemin, mais que trahit encore, même d'assez loin, une série d'arêtes saillantes et pointues qui paraissent changer d'aspect à mesure qu'on avance et produisent ensemble un effet très-pittoresque. Cette carrière est librement exploitée par quelques habitants de Gouaoux; elle fournit de grandes et belles ardoises (schiste ardoise commun 46 C) comprises entre des bancs trèsdurs.
<32 LE LÀRBOUST. — Se COURSE.
7° De l'Ardoisière au sommet du ffîonségut. ... 1 h. 30 m.
Au dessus de l'ardoisière et jusqu'au sommet règne une pelouse formée par un jonc dur, court et piquant. C'est le festuca eskia (1) des botanistes. Ce jonc, qui forme habituellement les pelouses les plus élevées, ne se rencontrejamais dans le bas des vallées, bien moins encore dans les plaines.
Il est très-facile de glisser sur cette dure et lisse pelouse ; on fera donc mieux de rester à cheval , car, même avec le bâton de montagne, on ne serait pas à l'abri de quelque chute , et du moins on aurait l'inconvénient d'arriver au sommet tout suant. Les chevaux de Luchon ont le pas très-sûr, même sur ces pelouses, et ils peuvent très-bien monter jusqu'au sommet du Pic.
Halte au sommet du Monségut 45 m.
Arrivés au sommet, auprès du tas de pierres disposées en signai par les géographes , et à moins d'être contrariés par un vent froid et violent (dans ce cas on descend quelques pas pour se faire du sommet un abri), voyez tout autour de vous le riche, l'inimaginable tableau des montagnes qui se pressent en foule de tous les côtés. « Montes exultaverunt sicut arietes et colles sicut agni ovium. » Il était sur le Monségut, le prophète, ou sur quelque autre pic tout semblable, lorsqu'il a chanté ces mots empreints de tant de vérité et de poésie : « Les montagnes se sont élevées comme des
(1) En patois Pyrénéen eskia veut dire tomber sur le dos. Ramond a ainsi nommé cette plante, parce qu'elle occasionne fréquemment de semblables chutes.
LACS, PICS, ÉCnO DE NÉRÉ. 133
béliers et les collines comme les agneaux des brebis. » Il serait curieux de compter le nombre de montagnes dont on distingue ici les sommets. Ce sera chose facile pour une caravane nombreuse , chacun pouvant se charger d'une portion de cet immense panorama comprise entre deux sommets très-saillants (exultaverunt).
Étymologfe du mot Pyrénées. — C'est d'ici que Ton peut le mieux voir le beau groupe des Pics Néré, pics presque ignorés jusqu'ici, que les gens du pays ne connaissent qu'à peine , et auxquels cependant la chaîne entière peut revendiquer son nom de Pyrénées. En patois Pics Nérés, et par corruption Pyrénées, veut dire Pics Noirs. Tous ces pics, rangés en chaîne de Tune à l'autre mer, furent ainsi nommés d'une manière générale par les habitants des plaines de la Gascogne, qui de loin ne les distinguaient que comme formant une longue série de pics noirs. Mais lorsque, de proche en proche, les habitants furent remontés jusqu'au centre même de ces pics, chaque sommet dut être désigné par un nom spécial. Le nom de Pic Néré ne pouvait être conservé que pour une seule montagne. Cependant on distingua le Pic Néré Nord et le Pic Néré Sud , comme si l'on eût voulu conserver à ce nom primitif une sorte de prééminence. On retrouve ces deux pics ainsi désignés dans la carte de Cassini, faite il y a plus de cent ans, et Ton éprouve un sentiment pénible en voyant déjà ces noms, comme la plupart des véritables noms des montagnes, oubliés, défigurés ou totalement confondus par les gens mêmes du pays , à tel point que l'on sera forcé de leur imposer des noms nouveaux comme on le fait à l'égard des plantes, des minéraux, etc. — Les auteurs ont découvert au mot Pyrénées plusieurs étymologies beaucoup plus savantes que celle que je propose ici; je doute qu'elles soient plus vraies. 11 y a d'ailleurs, dans le reste des Pyrénées, plusieurs montagnes que les habitants du pays appellent encore Néro ou Néré. Il y en a une dans la vallée d'Ossau, une autre tout contre les chalets St-Nérée, une autre dans l'Ariège > etc. : ce qui vient parfaite-
134 LE LAÎIBOTTST. — 8e COURSE.
ment à l'appui de mon opinion sur l'origine du mot Pyrénées, Pics Nérés, les Pics Noirs.
Étude spéciale des Pies Kéré. — Le groupe des Pics Néré est celui que Ton voit plus parfaitement du Monségut. On n'en est séparé que par un étroit et profond ravin. 11 se compose de trois sommets principaux et de deux pics latéraux, formés par des saillies sur la crête septentrionale des premiers , et qui néanmoins se présentent à l'horizon comme s'ils étaient autant de sommets principaux. MM. A. Trubert, de Paris, Arnaud , référendaire à la Cour des Comptes, et Roux, médecin de Genève, m'avaient accompagné sur le Monségut, lorsque je cherchais à reconnaître de nouveaux buts de course pour les baigneurs de Luchon et à débrouiller et à fixer la nomenclature si obscure et si incomplète des montagnes , des gorges et des crêtes qui les séparent. Nous nous attachâmes tout spécialement à ce beau groupe des Pics Néré.
Le ravin principal qu'on remarque au milieu de ce groupe est appelé dans le pays la Coumo de Néro, c'est-à-dire gorge haute de Néré. Elle présente deux belles cascades et deux lacs surmontés par un épais et large rideau de neiges éternelles. Le sommet qui la domine à gauche est le Pic de Néré Nord, sur lequel on distingue une pyramide. Celui qui le termine à droite, plus enfoncé vers l'axe de la chaîne , est le Pic Néré Sud. Les crêtes déchirées qui descendent de ce dernier, et que M. Trubert, mon honorable élève, n'a pas craint de franchir, furent nommées les crêtes Trubert. La pointe qui domiue à gauche la crête du Pic Néré Nord et s'avance vers le val d'Esquierry, fut nommée la pointe Arnaud. Les deux lacs que renferme la Coumo dé Néro, mais que l'on ne peut voir du Monségut, sont indiqués dans Cassini sous le nom de Lacs de Néré. Ils alimentent deux grandes et belles cascades sans nom, que l'on voit très-bien du Monségut, si l'on descend quelques pas sous le sommet vers la vallée de Louron. La supérieure fut nommée par ces messieurs cascade Néré, la seconde cascade Boubée. Enfin, entre le Pic Néré Nord et le Pic Néré Sud se voient plusieurs sommets éloignés; le plus saillant est appelé Pic Rouget, pic roux. A droite du Pic Néré
LACS, PICS ÉCHO DE NÉRÉ. i 3Î>
Sud se voit le gros Pic de Fourcadc; plus à droite le Pic <ï Est iouvrc, et plus à droite encore le Pic dcSoulan.
Plus à droite encore se voit aussi le massif de montagnes non moins abruptes., non moins désertes, qui séparent la vallée d'A ure de la vallée de Louron, et dont le beau pic fourchu de G4noB semble occuper le centre. Plusieurs groupes se distinguent dans ce vaste massif. Celui qui touche au groupe des Pics Neré est doté du joli nom de Clarabîde (belle vue). Du flfonségut on distingue très-bien le haut Pic de Clarabide, autour duquel se groupent le lac de Clarabide, le ruisseau de Clarabide, le val, le glacier, le port de Clarabide, en un mot tout un pays que Ton voit sur la carte occuper une assez grande étendue, mais qui est aussi sauvage, aussi solitaire, aussi glacé que le groupe des Pics Néré.
A gauche du groupe des Pics Néré se montre plus imposant encore le haut massif des montagnes d'Oo , qui nous cache celui de la Maladetta, le plus magnifique. Le premier sommet qui apparaît derrière le PicNéréNord est celui deSacagouaous. Plus à gauche on reconnaît successivement, au-delà delà pointe Arnaud, la pointe de Corse, qui domine le Pic de Pujolis, ensuite l'échancrure du port d'Oo, celle du col de la Baque, celle du Portillon , le gros Pic de Crabioules et le Pic Quairat.
11 n'est pas indifférent de consacrer ainsi quelques instants à la reconnaissance de ces belles montagnes. Rien n'est d'ailleurs plus facile; et celui qui doit faire un grand nombre de courses sera sans doute satisfait, lorsqu'il devra quitter Ludion, d'en emporter des souvenirs précis et de connaître parfaitement la topographie de ses environs. Il lui suffira pour cela de suivre ces désignations de montagnes que j'ai eu soin de répéter dans plusieurs points, pour les bien reconnaître et pour se faire une juste idée de leur situation relative et de leur vraie position.
Tel est le groupe des pics Néré. On ne se lasserait pas au Monségut d'en admirer les formes abruptes, la teinte sauvage et le silencieux isolement. Pour le bien
136 LE LÀRBOUST. — 8* COURSE.
connaître, il faudrait pénétrer au milieu de ce désert de roches, voir les lacs nombreux, les mille cascades, les gorges, les cirques et les pics qui s'y rencontrent à chaque pas. Mais loin de vous, marcheur inhabile, une telle pensée : le groupe des pics Néré est le plus difficile, le plus dangereux et le moins fréquenté des massifs de la haute chaîne. Il est cependant réputé contenir quelque riche trésor; dans l'un de ses lacs sont les truites les plus abondantes et les plus énormes du pays; il est même habité par quelques pâtres Espagnols, gardiens de fort beaux troupeaux, et le chasseur d'isards n'en revient jamais sans être chargé d'une brillante proie. Néanmoins, tout formé de roches schisteuses verticales, il n'offre partout que passages si difficiles, que précipices si affreux, qu'il y a véritable danger à le parcourir, et que l'on doit abandonner sans regret au mythe sauvage qui y règne ses grandes richesses et ses belles horreurs.
Il est bon de faire observer que l'on est ici sur la limite de la Haute-Garonne et des Hautes-Pyrénées : la pyramide que l'on aperçoit sur le Pic Néré Nord, et le tas de pierres du Monségut sont les deux dernières bornes de ces départements.
8» Bu TOonségut à l'Échode Néré. .......... 25 m.
On suit la crête, vers le Sud, à pied, muni du bâton montagnard, et toujours sur la ligne qui sépare les deux départements; il n'y a ni peine à redouter, ni danger à courir, bien que le sol soit glissant et qu'il n'y ait que précipices à droite et à gauche. Ar-
L\cs, PICS, ÉCHO i>:: néré. 137
rivé sur rareté qui longe le val d'Esquierry, on se
sentira peut-être frémir à la vue de ces blanches roches calcaires qui hérissent et surplombent à une hauteur énorme ce riche vallon des fleurs; mais rarement on voit avec autant de sécurité des précipices plus effrayants; car, je le répète en faveur des dames, il n'y a pas le moindre danger à parcourir ces crêtes et à s'approcher assez de leur bord pour embrasser d'un regard le vallon tout entier.
De ces hauteurs on remarque deux petits lacs sans issue, l'un à droite sur la pente opposée du val d'Esquierry, l'autre à gauche au pied du Monségut. On dirait deux citernes établies avec une prévoyance admirable au milieu de ces deux vallons, privés presque complètement de sources et de ruisseaux. Il est curieux d'observer qu'on ne voit ni d'où vient l'eau qui alimente ces réservoirs, ni par où s'écoule celle qui serait surabondante.
Halte à l'écho de Néré , 25 m
Au milieu de ces crêtes, au point où les roches noires schisteuses reposent sur les calcaires blancs et justement sur un gros filon de quartzite laiteux qui sépare ces deux roches, nous découvrîmes un écho des plus remarquables qui répète jusqu'à neuf fois et très-distinctement les sons qu'on lui confie. 11 faut se tourner vers le Pic Néré Nord pour obtenir le plus d'effet; c'est pourquoi nous l'appelâmes Echo de Néré. Il est indispensable de crier très-fort, sans cela on n'obtient que deux ou trois répétitions. Les sons graves sont préférables aux sons aigus , et , chose peu
138 LE LARBOUST. — 8e COURSE.
commune, les répétitions de 1 écho, au lieu de s'affaiblir successivement, sont de plus en plus distinctes.
Un coup de fusil tiré sur ce point et dirigé horizontalement vers le Pic Néré est répété pendant plus d'une minute un nombre infini de fois. On dirait un feu de peloton des mieux nourris. C'est magnifique. Personne ne devrait visiter cet écho sans y faire l'expérience du coup de fusil. Elle rendra sensible à tous l'explication des roulements du tonnerre,, qui n'est aussi qu'une seule explosion cent fois répétée par les échos qui s'établissent au milieu des nues et entre la terre et les nuages.
Je laisse aux touristes à décider si Y écho de Néré l'emporte sur celui de la villa Simonnetia , près de Milan, qui passe pour le plus remarquable, et qui répète un coup de pistolet jusqu'à 80 fois. On sait que Napoléon se rendait souvent dans cette villa pour y tirer des coups de pistolet. Il disait que cet écho était la chose la plus extraordinaire qu'il eût jamais entendue.
Retour. — Si babillard qu'il .paraisse, ne craignons pas de dire à l'écho les impressions les plus intimes de cette belle promenade ; mais hâtons-nous, car il est temps de songer au retonr. Six heures sont encore nécessaires pour atteindre Luchon, soit que l'on veuille reprendre la même route,, soit que l'on préfère, comme je le conseille, descendre par le val d'Esquierry, surnommé, et à bien juste titre, le jardin botanique des Pyrénées, d'où l'on regagnera sans