‹ Bains et courses de LuchonChapitre 33 sur 58 · PORT DE VÉNASQUE · texte numérisé non relu

PORT DE VÉNASQUE

Cependant, les moraines ne sont pas toujours aussi facilement inconnaissables. Lorsque le glacier est posé sur le liane d'une haute montagne et lorsqu'à sa limite, au lieu d'une pente douce, se trouve un escarpement rapide, comme cela se présente en avant du glacier d'Oo et en avant de celui de la Maladetta, les déjections du glacier, au lieu de se ranger en cordon devant lui, tombent et roulent dans l'escarpement. La moraine se présente alors sous la forme d'un simple éboulement et ne produit sur la montagne qu'un talus plus ou moins méconnaissable. Le glacier de la Maladetta rejette une telle quantité de débris, qu'on entend sans cesse le roulis des pierres qui tombent du glacier et qui en rendent sur plusieurs points l'approche dangereuse, sinon impossible.

A ceux que la théorie des glaciers et des moraines intéresserait peu, je vais raconter une histoire émouvante et vraie : c'est le récit de la découverte d'un chapelet, faite il y a quelques années par M. Lézat au port de Vénasque.

Une religieuse morte au port de Vénasque. — M. Lézat, l'auteur de ce magnifique relief de la chaîne centrale des Pyrénées, que tout le monde a pu voir à Luchon, et qui l'emporte d'une manière si plausible sur tout ce qui a été fait jusqu'ici dans ce genre, consacra dix ans à son œuvre, dix ans dont il a passé les beaux jours à gravir et à explorer, seul avec son guide, les glaciers et les points les moins accessibles. Ajoutons que l'habile et intrépide géomètre a su se rendre ce genre de vie plus supportable en associant l'étude de la botanique à ses rudes travaux.

Parti le 20 juillet 18i9 pour explorer le port de Vénasque, M. Lézat se dirigea vers les crêtes qui entourent cette brèche célèbre , ouverte entre la France et l'Espagne. La plus remarquable de ces crêtes est le Pic de Sauvegarde, ainsi nommée parce que, nettement détachée de tous les autres, elle sert de point de mire,

166 route d'espagne. 15e COURSE.

de phare au voyageur perdu au milieu des neiges qui couvrent cette portion des Pyrénées pendant une grande partie de Tannée.

Ayant atteint le sommet de cette roche gigantesque, il se mit à en explorer toutes les anfractuosités. Bientôt, ô bonheur! une plante nouvelle s'offre à lui; ses couleurs sont des plus brillantes et se dessinent en bleu d'azur sur le bord d'une petite grotte creusée à la partie inférieure d'un roc. Heureux, il s'approche pour recueillir cette plante nouvelle , lorsqu'à son grand étonneraient sa main ne ramasse qu'un objet d'une tout autre nature : c'est un grand chapelet en verroterie bleue, monté sur du cuivre couvert d'une couche d'oxyde (vert-de-gris) , et portant deux croix, l'une tout en cuivre, l'autre en bois plaqué d'écaillé, encadré de cuivre.

Au premier abord, il croit que ce chapelet avait été oublié par quelque berger espagnol; mais un examen attentif lui fait découvrir des fragments de batiste et des débris d'os qui ne lui permettent plus de douter que quelque victime est morte en ces lieux et a servi de proie aux bêtes féroces.

De retour à Luchon, M. Lézat raconte sa trouvaille; aussitôt les baigneurs se livrent à toutes sortes de commentaires; on veut d'abord savoir si le chapelet est espagnol ou français. M. de Vezin , évêque d'Agen , qui prenait les eaux à Luchon, reconnut qu'il était d'origine française et qu'il appartenait à l'ordre du Sacré-Cœur.

Déjà toute la ville était en émoi , lorsque Mme veuve Saccarrère , de Luchon , retrouvant d'anciens souvenirs, raconta un fait qui s'était passé chez son père, au château de Saint-Mamet, au milieu des troubles révolutionnaires. Elle n'avait alors que sept ans; mais M. Saccarrère lui avait rappelé depuis lors tant de fois

l'ouï bb yJMAiHyiK. it>7

lesdétails qét DOW allons relater(l), qu'ils étaient tous restés parfaitement gravés dans sa mémoire; et de plus, elle se rappelait très-bien qu'un jour la religieuse l'avait laissée jouer quelques instants avec son grand chapelet bleu, parfaitement semblable à celui que M. Lézat venait de découvrir au port de Vénasque.

C'était à la fin du mois de septembre 1792, mois si fatal à la France, mois de proscriptions et de massacres innombrables, dont le souvenir seul nous fait encore frémir. La France, sous le régime de la terreur, présentait de tous côtés un aspect de désolation. M. Saccarrère tenait cachés un proscrit et une jeune religieuse qu'il avait accueillis dans son château et qu'au péril de sesjours il gardait dans les appartements les plus reculés de son manoir. Pendant que, pleins de confiance dans le dénouement de leur généreux protecteur, les proscrits dormaient sur la foi de l'hospitalité, M. Saccarrère écoutait attentivement les moindres bruits qui venaient du dehors. Tout à coup, la cloche du château s'agite avec violence. M. Saccarrère bondit sur son siège, en un moment il est à la grille. Qui pouvait venir à cette heure? Venait-on déjà lui arracher les émigrés pour les livrer aux bourreaux? ou bien étaient-ce d'autres proscrits qui venaient implorer sa protection?

C'est agité par toutes ces émotions, qu'il traverse la cour, arrive à la grille, à travers laquelle il reconnaît bientôt son intime ami, M. Rey, maire de Luchon.

« — Quoi ! c'est vous, mon ami, s'écrie- t-il; quel motif assez puissant vous fait courir les chemins à pareille heure et par un temps aussi glacial?

— Votre salut !

— Que voulez-vous dire?

(1) M. Desbarreaux Bernard a déjà publié cette histoire dans une petite brochure dont il a su rendre la lecture très-attachante, et à laquelle nous ferons nécessairement quelques emprunts.

168 ROUTE D'ESPAGNE. loe COURTE.

— Vous êtes dénoncé comme cachant des suspects; dans quelques instants les agents révolutionnaires seront réunis pour visiter votre demeure ; on m'a mis à leur tête pour diriger cette expédition. Il n'y avait pas un moment à perdre ; grâce à la vitesse de mon cheval, j'ai pu prévenir et peut-être sauver mon ami. Je ne veux point savoir si vous avez donné l'hospitalité à quelques proscrits, je viens vous prévenir et vous dire, si les rapports sont exacts, de les faire partir au plus tôt. Adieu. Je dois être chez moi avant qu'on ait pu remarquer mon absence. »

A peine avait-il achevé ces mots, qu'il repartait au galop sur la route de Luchon, laissant M. Saccarrère anéanti, et, pendant un moment, dans l'impossibilité de rien entreprendre. Bientôt, rappelé à lui par une bise glaciale, il s'empresse de faire tous les préparUifs de départ. Les malheureux émigrés sont éveillés, deux domestiques fidèles (1) sont instruits de ces tristes événements et se chargent de guider la marche des fugitifs.

Enfin à minuit , après les adieux les plus touchants, les hôtes de Saint-Mamet quittaient l'asile qui les avait protégés pendant quelques jours et se dirigeaient, par un temps affreux , vers une terre plus hospitalière, accompagnés de leurs deux guides.

La nuit était obscure et il faisait un vent glacial ; la route était excessivement pénible et alors, d'ailieurs, infiniment plus difficile que de nos jours.

Après quelques heures de marche, que rendait encore plus pénible l'obscurité de la nuit, la petite caravane parvint à la hauteur de cette maison hospitalière que Ton appelle à juste titre Y Hospice. Là, épuisée de fatigue, les pieds meurtris, ensanglantés, la reli-

(1) Francès le Baroussais, mort il y a quelques années, et Jean Capdeville, encore vivant, qui ont confirmé tous les détails de ce récit.

PORT LE VEXASQUE. 169

gieuse, sentant ses torées défaillir, déclare ne pouvoir aller plus loin.

« — Y pensez-vous, s'écrie l'un des guides, nesavezvous pas que cette demeure est occupée par des soldats, et que rester ici , ce serait vous exposer à une mort infaillible?

« — D'ailleurs, ajoute son compagnon d'infortune, la frontière n'est plus qu'à quelques pas : encore un effort, et nous sommes sauvés. »

Ces paroles rendirent quelque énergie à la pauvre sœur qui, résolue de tenter encore un suprême effort, se souleva et parvint à grand'peine jusqu'au long sentier en zigzags qui serpente sur le flanc de la montagne. Là elle était si faible et si glacée, et la montée devint si pénible, qu'il fallut qu'un des guides la tirât par les mains, tandis que l'autre la poussait par derrière.

C'est au milieu de ces difficultés sans nombre, au milieu des souffrances les plus aiguës, rendues encore plus vives à chaque pas par les rochers qui déchiraient ses pieds déjà ensanglantés, que l'on parvint au sommet de la montagne.

A ce moment, les premières lueurs de l'aube vinrent éclairer vaguement l'Hospice espagnol au fond de la gorge qui s'étendait à leurs pieds : c'était la terre promise qui devait les recueillir et les soustraire aux poursuites de leurs persécuteurs. Pour atteindre cet asile tant désiré, ils n'ont plus qu'à descendre le sentier qui parcourt le flanc de la montagne jusqu'à l'Hospice; encore quelques efforts, et ils vont toucher au port de salut qui les attend.

Mais les forces de la sœur l'abandonnaient; déjà ses membres glacés se roidissaient et ses traits se décomposaient. Brisée par les tortures physiques et morales, elle sentit que désormais la lutte serait impos-

170 ROUTE b'ESl'AGNE. — 15e COURSE.

sible. Bientôt ses membres chancelèrent , le frisson parcourut tout son corps, ses dents claquèrent, et, n'ayant plus d'espoir qu'en Dieu, elle tomba sur un rocher en s'écriant :

« — Mon Dieu ! je me sens mourir. »

Tous les efforts des guides furent impuissants contre d'aussi profondes souffrances ; et ce fut en vain que l'émigré, au désespoir, la supplia de faire encore un effort; rien ne put ranimer les forces de la malade. Pour comble d'infortune, un bruit confus se fit entendre au pied de la montagne, et bientôt le cliquetis des armes vint leur apprendre qu'il n'y avait pas un moment à perdre, car déjà la garde arrivait au port de Vénasque pour s'opposer au passage des proscrits. Peut-être les avait-on déjà aperçus ; encore quelques minutes de retard , et c'était fait d'eux. A cette vue, frappés de terreur, les guides et l'émigré tentent une dernière fois de ranimer le courage de leur malheureuse compagne; ils lui montrent l'Hospice au pied de la montagne ; ils essayent de la soulever, de réveiller en elle quelque force, quelque énergie; mais tous leurs efforts sont inutiles, elle se laisse tomber sur le rocher et se confie à la Providence.

Les guides engagent l'émigré à abandonner cette infortunée et se sauvent eux-mêmes par un sentie!1 qui tourne le port de Vénasque. Resté seul, le proscris hésite un moment, enfin il s'écrie en fuyant :

« — Dieu veuille au moins vous soustraire à la brutalité des soldats! »

La sœur, électriséc par ces paroles, se lève en s'écriant :

« — Mon Dieu! donnez-moi la force de gravir ce pic où ils ne pourront me voir et où je mourrai plus près de vous ! »

Cette prière, dictée par la pudeur alarmée, fut

PORT DR VENASQUE. 17 t

exaucée ; car bientôt la religieuse disparut aux yeux de ses compagnons qui, tout en courant dans des directions différentes, se retournèrent bien des fois pour lui jeter un dernier regard.

Quelques jours après, M. Saccarrère put revoir à Vénasque son protégé qui lui donna tous ces détails. Il revint au port pour découvrir la religieuse; mais toutes ses recherches furent vaines, et depuis longtemps on l'avait oubliée , lorsqu'en 18i9, M. Lézat, en découvrant son chapelet, est venu indiquer la place où la sainte femme était morte de froid et de faim!!!

Retour* — Votre déjeuner est-il achevé ? avezvous bien vu, bien ressenti ce magnifique ensemble des monts Maudits? Songez bientôt au retour. On vous proposera de descendre jusqu'au trou du Taureau; je ne vous y engage pas. Il n'y a rien qui puisse satisfaire assez votre curiosité pour vous dédommager de deux heures et demie qu'il faudrait pour descendre et remonter au port de la Picade.

Du port de Vénasque, où vous êtes encore, le plus court pour rentrer à Luchon serait de prendre la même route; mais quel touriste oserait se le permettre? Passez par le port de la Picade; à peine allongerez-vous d'une heure, et vous aurez fait deux grandes et belles courses en un jour.

De la fontaine du déjeuner au port de la

Picade 1 h. »

La Maladetta et sa vallée déserte (plan des Étangs) se montrent sous plusieurs aspects qui captivent l'attention sans la fatiguer jamais. Remarquez les bergers

172 ROUIE d'eSPAGNK. 13e COURSE.

espagnols avec leur sale et magnifique veste en mouton. S'ils ont beaucoup à vous envier, ne leur envieriez-vous pas vous-même leur énorme santé, le bien le plus précieux?

Attention ! vous avez ici un mauvais pas, fort désagréable, surtout pour les dames; c'est laScalette (petite échelle) que les guides pourraient bien se donner la peine d'arranger un peu : ce serait si facile!

Mettez pied à terre ; c'est une imprudence grave de rester achevai.

Du port de la Ficade au Pas de Xlîbes-

sette )> 45 m»

Vous êtes sur les limites de la France et de l'Espagne (voyez la carte avec soin1, et en même temps sur celles de l'Aragon et de la Catalogne. Vous rentrez tour à tour dans les deux ou trois royaumes au milieu des crêtes arides et déchirées qui les séparent. Faites à pied ce fragment de votre course; la marche ne fatigue point à ces grandes hauteurs; on est déchargé de la plus grande moitié de l'atmosphère, et l'on jouit du plaisir de courir les montagnes, de tout voir, de toucher à tout; car tout est digne de curiosité dans ces stations élevées. Il n'y a rien qui puisse se confondre avec ce que produisent les basses plaines que nous habitons. Les plus petites fleurs, les moindres herbes, les lichens, les insectes, les mouches même, tout. en un mot, ou à peu près tout, y présente, comme le sol lui-même, des formes particulières qui offrent à l'étude le plus haut intérêt. Vous goûterez l'eau de la fontaine ferrugineuse, elle est purgative. Vous

POtVl DE VÉSA5QIE. 173

remarquerez les anciens travaux d'escarpement (d'où le nom du port de la Picade , roche taillée à coups de pic) qui remontent à la guerre d'Espagne. Vous verrez de plus près tous ces gouffres ouverts dans la roche calcaire. Enfin vous ferez des glaces pour les dames, en superposant dans vos verres plusieurs couches minces, de neige et de sucre pilé, humectées de quelques gouttes de rhum.

Vous jouirez aussi plus librement des mille vues de montagne qui varient à chaque pas, et surtout de ce grand cirque de monts blancs et de monts noirs que forment autour de vous, par leur ensemble, les mille sommets qui surgissent de toutes parts. Voulezvous reconnaître les principaux? Commençons par la Pique qui est tout près de nous, et qui de Luchon a tant de fois attiré nos regards, peut-être même excité notre envie. Nous la dominons en quelque sorte; quelques pas de plus, nous la foulerions sous nos pieds. Dans le lointain et sur la même direction, vous distinguez le Monné, et en suivant de gauche à droite, comme d'habitude, vous voyez le Montespé et les autres monts rocheux de la Barousse, Bacanère et dans le fond le Pic de Gard aux sept pointes; ensuite le pic d'Arros dans la vallée d'Aran, et derrière lui les montagnes de IWriége que domine le Mont-Vallier ; tout près de nous le Pic de la Picade, asde privilégié de la perdrix blanche. Il nous cache plusieurs montagnes qui surgissent entre l'Aragon et la Catalogne jusqu'au Port de Vielle, toujours neigeux; puis les Négrons^ remarquables par leurs noires cavernes que surmonte un petit glacier; le Pic de Po»mère, formé de cristal

ilk ROUIE l/e^FAi.NK. — 15e COURSE.

de roche où se cache une espèce du genre tigre, le lynx, dont la race est presque perdue dans notre chaîne; la Pique Four cano.de , une des plus belles montagnes des Pyrénées, riche de plusieurs filons précieux; la Tus de Bargas, et derrière elle la Maladetta; enfin, à nos pieds, la Coume de Poumère, ravin profond qui descend aux belles sources de la Garonne.

En quittant à regret ce panorama magnifique, on découvre à gauche le Lac de la Fraîche sous les crêtes abruptes et déchirées de la Pique et de la Tus de la Mine, On voit distinctement la structure schisteuse de ce petit groupe de montagnes qui présentent à Luchon une silhouette si pittoresque. Enfin de ce point nous pouvons distinguer l'église deCazaril. — Nous sommes sur les pelouses de Crabidos (des isards, copra ibex), et bientôt par le col de la Montjoye (la religieuse) nous entrons dans les riches pâturages d'Aubert qui s'étendent, sur les deux pentes de la montagne, en France et en Espagne. Croirait-on que les bergers de la vallée d'Aran se sont approprié tout cet herbage jusque trèsavant dans notre territoire, que nous souffrons cet état de choses et qu'il y a encore beaucoup d'autres exemples de semblables usurpations?

Su pas de Ribessette à l'hospice de Iiuchon. . 2 h. »

Si, par indifférence pour les beautés delà montagne, vous êtes resté à cheval sur ces crêtes du port de la Picade, ici du moins, par prudence et par amour pour votre personne, vous devez mettre pied à terre. La descente est rude, on ne peut vous répondre d'un fauxpas du cheval , et cette chute serait infailliblement

l'OFVr J.K VKNASQUE. 17.'i

mortelle pour vous et pour lui. Toutefois, on a amélioré quelque peu cet ancien et célèbre passage de Ribessette ; néanmoins il est encore fort dangereux, mais à pied on n'a absolument rien à craindre.

De l'hospice à Imchon 2 à. 15 m.

Au lieu de rentrer par la même route, visitez, s'il vous reste un peu de temps, les cascades des Parisiennes et des Demoiselles : vous n'allongerez guère que de trois quarts d'heure.

GÉOLOGIE. — De Luchon à la tour, et jusqu'à l'entrée de la forêt, granité et gneiss. Granité à gros grains argentin avec mica palmé (44À), et pegmatite hébraïque (72 A). Il est en blocs isolés, et doit avoir son gisement à la base de Super- Bagnères. — De l'entrée de la forêt à l'hospice, ce sont surtout des roches et des terres noires, ainsi colorées par le graphite ou plombagine. Ces roches sont donc des graphischistes et des plombades 1 18 i à 189 B . qui se décomposent facilement et produisent une terre noire argileuse. — De l'hospice au port de Vénasque, on ne voit que phyllades et talcades (38 à s { B . Ces deux roches s'y présentent sous toutes les formes et les variétés possibles. Il serait inutile de les désigner ici particulièrement (1).

Je ne dis rien ici de la Penna Blanca ; voyez la course de Vénasque. — Du port de la Picade à l'hospice : encore des phyllades, des talcades et des graphi&chistes, et de plus des calcaires blancs, les mêmes que ceux de la Penna Blanca.

Ce qui frappe le plus l'observateur géologue dans cette course, ce sont les redressements, les fractures, les plissements qu'ont subis toutes ces roches. Du moins, ne faut-il pas chercher bien loin la cause de tout ce désordre. La Maladetta est le centre du soulèvement de la chaîne entière, et ces roches en sont les plus rapprochées; elles ne pouvaient échapper aux dislocations même les plus profondes. Au reste,

(ij Voyez le Catalogue de la collection géologique des course* de Luchon à la géologie de la course de la Barousse. presque à la fin du volume.

176 ROUE Ii'ESPAOE. ioe COURS*,

leurs pentes si abruptes , leurs aiguilles, leurs dents de scie résultent à la fois de leur nature schisteuse et de la position verticale de leurs couches.

J'ai été assez heureux pour découvrir près du port un minéral nouveau, que j'ai nommé d'abord Vénaskite, mais qui aujourd'hui me parait .n'être qu'une variété de YOttrèlite, espèce qui n'était encore connue qu'à Ottrez dans le Luxembourg.

Comme l'Ottrélite, la Vénaskite est abondamment disséminée en petites lamelles cristallines noirâtres dans une phyllade satinée; toutefois ses lamelles sont beaucoup plus grandes, et sa forme cristalline est exactement celle d'un losaiig parfait, tandis que l'ottrélite est hexagonale.

Dans tous les cas, si la Vénaskite n'est qu'une variété de l'Ottrélite, ce sera toujours une variété nouvelle et un nouveau gisement d'une espèce dont on ne connaissait encore qu'une seule variété et une seule localité. La Vénaskite et l'Ottrélite ressemblant beaucoup à certaines variétés de (Hallage, j'ai nommé écloschiste la roche qui les contient; celle ou port de Vénasque est Y écloschiste gris (176 B), celle du Luxembourg est Y écloschiste verdâtre.

J'ajouterai que cette course par le port de Vénasque et par le port de la Picade est une de celles où l'on peut le mieux étudier le groupe des phyllades et des talcades qui caractérisent l'étage supérieur du micaschiste et que j'ai pu y recueillir aussi un grand nombre de faits qui démontrent combien est inadmissible la théorie du métamorphisme, (Voir les courses de Saint-Béat et de Super-Bagnères.)

BOTANIQUE. — 1° De Luchon à Castelvieil et près de la Tour, la petite pervenche, vinca minor, et le perce-neige, galanthus nivaUs, au premier printemps; astrancia major, dianthus carthusianorum , délicieux petit œillet rouge d'un parfum exquis; asclepias vincttoxicum; marrubium album, espèce de menthe ou de sauge à grappes blanches qui abonde au pied de la tour.

•1° De Castelvieil à l'entrée de la forêt, les plantes ordinaires de toutes les vallées de Luchon.

3° De l'entrée de la forêt à l'Hospice, atropa. bellafonna,

TORT DE VKNASQIF., 477

valeriana pyrenaicc, prenanthcs purpitrra, dianthus barbatus, impatiens noli tangere, ne le touchez pas, il vous lance ses graines au visage ; digitalis lutca et purpurea, campanula grandi jlora et pilota.

4° et 5° De l'Hospice aux Cinq lacs et jusqu'au sommet de la montagne. Près de l'hospice : lilium martagon et pyrenaicum, saxifraga stellaris, linaria alpina, géranium pyrenaicum. En montant, senecio Tourne fort ii aux grandes tleurs jaunes, tout le long du sentier jusqu'aux trois quarts de la montagne ; trifolium badium, espèce rare, aux fleurs brunâtres, et qui est un cadeau à faire aux botanistes; saxifraga ajugœfolia, au bord des eaux, espèce commune dans les Pyrénées centrales et rare partout ailleurs (saxifraga capitata de Lapeyrouse pourrait n'être qu'une variété de cette espèce) ; valeriana hetcrophylla, espèce courte dont on remarquera les feuilles radicales, arrondies, qui lui ont valu le nom de glabularifolia; arnica scorpioïdes, aster alpinus, veronica alpina et ponœ , carex atrata et pallescens, cardaminebellidifolia, oxyria reniformis, pyrethrum alpinum, erinus alpinus, eu~ phrasia alpina et minima, arenaria ciliata, cerastium lanatunij lycopodium selaginoïdes, ajuga pyramidalis, anémone vernalis, sibbaldia procumhens, gnaphalium alpinum, vicia pyrenaica ou Fagoni, Lap. saxifraga ascendens, capitata, aizoïdes , cotylédon, bryoïdes et groenlandica. Ces deux dernières ne se trouvent qu'au sommet du port. 11 est curieux de rencontrer là, dans un climat en effet toujours froid, une espèce propre au Groenland.

6° Du port de Vénasque au port de la Picade. Tout ce revers espagnol et la Penna Blanca proprement dite ne font qu'un. Voyez à la course de Vénasque et à celle de la Maladetta.

7° et 8° Du port de la Picade à l'hospice, androsace carnea, qui abonde tout le long du port; sisymbrium pinnati/îdum, primula marginata et integrifolia, azalea procumbens , saxifraga androsacca , anémone vernalis , pedicularis rostrata , arenaria ciliata, empetrum nigrum, juncus trifidus, plantago alpina et maritima, aster alpinus, etc.

ZOOLOGIE. — La course des ports de Vénasque et de la Picade peut procurer aux entomologistes quelques bonnes

d78 ROUTE d'espagne. — 16e COURSE.

espèces, notamment : syîpha alpina, byrrhus pyrcnœus, carabus convexus, pyrenaicus et nivalis, Ce dernier est une espèce toute nouvelle recueillie par M. Sarthe , qui a bien voulu me la communiquer. Elle n'est peut-être qu'une variété du c. Christophori ; mais à cause de sa couleur et de sa station si extraordinaire, elle me semble mériter d'être admise comme espèce nouvelle. Voici donc comment on pourrait la caractériser :

Carabus nivalis 7106/5. — Petite espèce d'un vert de bronze variant du vert noirâtre au vert clair avec trois rangées de points allongés, convexes sur chaque élytre ; il ressemble en tout au c. cancellatus; mais il est beaucoup plus petit. Le c. nivalis n'a que i3 millimètres de longueur, le c. cancellatus en a 23, et tandis que le dernier habite les plaines les plus basses de l'Europe, le c. nivalis ne se trouve que dans la région des neiges éternelles, au milieu des pierres encore couvertes par la glace dans les points 011 elle commence à fondre. Cette circonstance justifie sans doute le nom que je propose pour cette rare et intéressante espèce. — Si les entomologistes croient devoir la rattacher au c. Christophori, ce sera du moins une bonne variété, v. nivalis, de cette espèce.

Les nebria Lafresnayei et feronia abaxo'ides se rencontrent sur le versant de la Penna Blanca. On trouve aussi à la source de la Pique, sous les débris de roche qui bordent le torrent, le nebria Yokiskii.

On trouvera sans peine Yhelix carascalensisy en montant le port de Vénasque. — Au port de la Picade, on sera sans doute assez heureux pour faire lever quelques perdrix blanches ou pour Voir quelques isards ; ils y étaient en grand nombre autrefois; mais les chasseurs les détruisent de jour en jour et ne leur laissent plus aucun asile.

16e COURSE. — HOPIT Ali DE VÉNASQUE.

Grande course de sommets, 15 à 18 heures, haltes et repas compris.

C'est la même course que le port de Vénasque, en y ajoutant la descente du port jusqu'à l'hôpital espagnol,

UOFW vi. M- \L:,Ai\..'Lt. 179

descente qui offre un grand intérêt. Il est rare que l'on fasse précisément cette course, parce qu'elle est trop longue pour une journée et qu'elle n'en remplirait pas deux assez complètement. Il faudrait passer une nuit à l'hospice espagnol ou à l'hospice français, et c'est bien assez de les visiter au passage.

Je ne décris donc pas cette course, qui, du reste, se trouve entièrement comprise dans celle de Vénasque (voyez cette course.)

17e COURSE. - VÉXASQUE.

Voyage à cheval, 2 ou 3 jours; 2 jours suffisent, à moins qu'on ne doive passer par Vielle au retour. Un temps couvert suffit si l'on a déjà bien vu le port de Vénasque.

Départ. — Mêmes précautions que pour le port de Vénasque. Pas de lunette, de fusil, de crampons, ni de bâtons ferrés; mais passe-ports, ou une lettre de quelque notable Luchonnaispour le gouverneur de Vénasque. — Départ à 4 heures du matin pour mettre à profit le peu de temps qu'on va passer en Espagne. — Choisissez de préférence le samedi ou le dimanche. En partant le dimanche matin, vous verrez le soir les danses espagnoles et les dames de Vénasque à la promenade. Si vous partez le samedi, vous verrez le dimanche matin les offices et le peuple à l'église, ce qui n'est pas moins curieux. — Choisissez un guide qui sache parler espagnol et qui soit déjà bien connu à Vénasque, ce sera quelquefois utile. — Prenez des provisions pour un double déjeuner; vous devez dînes à Vénasque. — N'oubliez pas votre bourse à Luchon ; mais évitez de la bien remplir. — Assurez-vous que le guide a pris de l'avoine pour les chevaux : il le doit.

MARCHE, — 1°, 2°, 3o, & De luchoa

au port de Vénasque (voyez p. 158). . . 1 h. 30 m.

Vous déjeunez, je pense, au port de Vénasque, en iice de ce magnifique tableau de la Maladetta. Ne vous

480 ROUTE D'ESPAGNE. 17e COURSE.

laissez pas distraire de la belle question des glaciers; nulle part vous ne serez mieux placé pour en occuper utilement votre esprit. D'ailleurs vous allez retrouver jusqu'à Vénasque les plus belles traces des anciens glaciers ; vous serez ainsi tout préparé à bien voir ce qui est le plus remarquable dans cette course. Il importe donc de relire ici, pour en avoir un souvenir complet et précis, tout ce qui a été dit pages 162 à 165, et 12V à 127 et suivantes sous le titre : Les Glaciers, les Moraines et les Roches polies. Nulle part dans les Pyrénées on n'en pourra faire une application plus complète et plus saisissante.

5® 2>u port au pied de la Penna Blanca.. . . 1 h. 15 m.

A moins qu'on ne puisse marcher, on doit mettre pied à terre pour descendre la Penna Blanca (roche blanche). C'est là pour les dames une rude épreuve à subir, j'en conviens, non moins rude pour les yeux que pour les jambes; car on est frappé à droite par l'étincelante réverbération du glacier ; à gauche par celle de la roche que Ton foule aux pieds; c'est vraiment pénible; mais vainement vous voudriez abréger les mille zigzags de la Penna Blanca. Faites plutôt une halte au milieu de cette descente ; ce sera un utile repos et vous apprécierez, mieux que vous n'avez pu le faire encore , le nombre et la disposition des crevasses du glacier de la Maladetta. On les voit comme de petites vallées ouvertes dans la glace, effrayantes de largeur et de profondeur. Beaucoup plus étroites à leur origine et souvent cachées sous la neige nouvelle, ces crevasses sont des pièges de mort que n'évitent pas

VÉNASQl'R. 181

toujours l'intrépide chasseur ni l'explorateur le plus habile. — Faites-vous dire par votre guide la mort affreuse d'un de ses camarades, du vieux Barrau, qui se perdit dans une de ces crevasses, en traversant le glacier avec deux géologues.

Profitez encore de ce moment de repos pour contempler les belles montagnes qui s'offrent à vos yeux. Reconnaissez les principales en les suivant toujours de gauche à droite : à gauche, les crêtes du port de la Picode, ensuite la belle pique Fourcanade et sa longue cascade glacée; les nombreux sommets de \& Maladetta, si difficilement accessibles pour la plupart, surtout le plus élevé, le pic de Néthou; à la gauche du massif de la Maladetta, dans le lointain, le pic d'Astos, voisin de Vénasque, ensuite la grosse pique deLitarole, la gorge et le port de Ramougno, le Port Vieux, dominé par l'énorme pic Mal pintat (mal peint), formé de roches de diverses couleurs, \eport des Staouas et le port de la Glère, que dominent les trois pics de Gourqoules et les magnifiques glaciers du port d'Oo.

Mais de nouveau votre regard se fixe, à vos pieds, sur cette sauvage forêt de Poderne, qui couvre comme un duvet usé le manteau de la Maladetta, forêt vierge, forêt désolée, jonchée d'arbres morts, abattus par les avalanches et livrés sur place à la destruction... Qui tenterait de les arracher à leur lointaine et infranchissable retraite? Des milliers de blocs sont parsemés dans cette forêt, précipités par les mêmes neiges qui désolent sans cesse ces lieux maudits.

En continuant la descente de la Penna Blanca, obz les blocs roulés qui se multiplient de plus en

18*2 kuute d'Espagne. — 17e course.

plus, lis proviennent d'une ancienne moraine, dont vous reconnaîtrez sans peine la place et la disposition, quoiqu'elle ait été désagrégée par les courants. Vous allez la traverser tout entière.

6° 3>u pied de la Penna Blanca à l'hôpital

espagnol » 45 m.

A peine a-t-on franchi les derniers débris de la moraine, qu'on entre dans le bel et vaste bassin de l'hôpital espagnol. Autant est triste et sans intérêt le bassin de l'hôpital de Bagnères, autant celui qu'occupe l'hôpital de Vénasque est curieux, magnifique, et excite l'admiration.

En face de l'hospice, riche cascade peu élevée, mais abondante et gracieuse : c'est la cascade de Gabrielle. Plus loin , à droite, près de l'hôpital, deux grandes cascades, Christine et don Carlos.

Tout ce bassin est une vaste plaine inculte, dont le sol tourbeux et marécageux est néanmoins couvert d'un beau gazon. C'est un ancien lac comblé, rien n'est plus manifeste. Voyez comme sont belles les montagnes qui l'entourent. A droite, ces roches nues, ces pentes abruptes et déchirées des ports qui séparent les deux nations, et qui partout semblent, eux aussi, avoir été, comme elles, ravagés par les combats. Le versant qui regarde l'Espagne est toujours le plus misérable. A gauche ce beau manteau de la Maladetta, le massif de Paderne, couvert de lichens, d'herbes sauvages et de sombres pins, que j'ai considérés tout à l'heure comme le poil usé de ce manteau, vieux depuis des siècles

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