VÉNASQUE
Je vous engage à ne pas visiter maintenant l'hôpital. Vous serez obligé d'y entrer au retour pour payer au fermier ses droits; il lui est dû, comme au fermier de l'hôpital de Bagnères, 25 centimes par cheval une fois payés pour l'aller et le retour; il n'est dû rien autre chose pour les piétons ni pour les cavaliers. C'est donc au retour que vous observerez dans la salle basse la disposition du foyer. Il n'y a ni cheminée ni fourneau. Un grand feu est allumé au milieu de la salle, la toiture est percée d'une ouverture circulaire surmontée d'un très-court et large tuyau également cylindrique. On dirait le gueulard d'un haut fourneau. Au moindre vent la fumée se répand dans toute la salle; mais elle est bientôt absorbée par le tirant du conduit supérieur. Quatre longues banquettes entourent l'àtre embrasé et reçoivent les passagers qui viennent s'y réchauffer, s'y abriter ou y passer la nuit.
Mais, je l'ai déjà dit, réservez pour le retour cette visite de l'hôpital espagnol; il importe d'arriver de bonne heure à Vénasque.
lies carabiniers. — Peut-être les carabiniers espaynols (douaniers) se rencontreront-ils sur votre passage à l'aller ou au retour. Ils se tiennent habituellement à l'hôpital espagnol. Attendez-vous à quelque tracasserie de leur part; que Ton soit en règle ou qu'on ne le soit pas, peu leur importe. Voici du reste leur théorie :
Ils vous abordent de leur ton le plus féroce ; ce ton, ils le saisissent sans peine, et vous demandent, en parlant le plus vite et le plus inintelligiblement qu'il leur est possible, le passavant des chevaux. Si l'on en est muni, si régulier qu'il soit, ils trouvent qu'il y manque quelque chose, ils s'en emparent et le gardent, grondent encore et continuent leur déclaration de sruerre jusqu'à ce que Ton paraisse avoir
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compris... l'unique et infaillible moyen de rétablir la paix et la bonne harmonie entre les deux nations. Ce moyen est fort simple : il faut prendre le guide à part et leur faire remettre une petite pièce d'argent, environ 25 centimes par voyageur.
Si l'on n'est pas pourvu du reçu de la douane, la guerre devient alors beaucoup plus sérieuse. On s'empare de vos chevaux, quelquefois même de vos personnes, et Ton vous dirige vers Vénasque pour comparaître devant le gouverneur, Mais tout cela se réduit encore à payer sans hésitation une rançon aux carabiniers. Seulement elle sera plus forte : ce sera 2 ou 3 francs par cheval ou par homme.
Quelquefois les carabiniers se complaisent à vous considérer comme suspects; ils vous demandent vos passe-ports, vous font marcher vers Vénasque, même lorsque vos passe-ports sont en règle ; mais encore une fois tout cela n'est qu'une gracieuse manière de gagner le pour boire.
Et que dans aucun cas il ne vous prenne envie de vous soustraire par force, par ruse, ou par la fuite à cette dégoûtante exaction; les carabiniers irrités sont capables de tout.
7° 2>e l'Hôpital espagnol à la cascade de B.a-
mougno 1 h; »
Au sortir du bassin de l'hospice on voit, sous une scierie de planches très-pittoresque, le barrage de l'ancien lac, tout recouvert de blocs roulés. C'est encore une moraine, après laquelle on découvre un nouveau lac rempli, et qui est lui-même fermé par une autre moraine. Il est bon de se retourner après qu'on a dépassé ces moraines pour les mieux reconnaître. C'est toujours en remontant les vallées qu'on les distingue mieux, à la saillie transversale et abrupte qu'elles forment au milieu de la vallée, comme si l'on eût élevé une barrière ou un retranchement de guerre.
On reconnaît le voisinage des montagnes de Cra-
bioules et d'Oo aux blocs de granité porphyroïde parsemés dans cette partie de la vallée. Et en effet on est au pied de ces montagnes.
Voici déjà la belle cascade de Ramougno; elle descend de la montagne du même nom et forme sous le pont une chute aussi très-belle. C'est le point le plus favorable pour faire un second déjeuner et pour donner l'avoine aux chevaux.
Halte à la cascade de Ramougno 30 m.
8° De la cascade de Ramougno au pont des Bains . 40 m.
La vallée se resserre. On voit sur plusieurs points la roche polie et couverte de stries profondes et horizontales; on ne saurait rencontrer de plus belles traces de l'action des anciens glaciers.
Au milieu de ces schistes, autrefois glacés et maintenant brûlés par le soleil d'Espagne, la cascade Éventail épanouit avec grâce ses mille jets, et l'on entre bientôt dans le vaste et profond bassin des bains de Vénasque.
Regardez derrière vous. Admirez dans la partie la plus sombre et la plus resserrée du torrent la cascade de Neptune, dont les trois branches d'argent paraissent inflexibles, tant leur chute est abondante et rapide.
Bains de Vénasque. — Quel bassin agreste et sauvage que celui des bains ! et ce bâtiment comparable à une caserne, absolument seul sur le penchant d'une montagne, dans une contrée entièrement déserte et dénuée ! On dirait une construction fantastique jetée par un mauvais génie sur le bord d'un abîme. Eh vain l'œil cherche un chemin qui puisse y con-
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duire. De toutes parts la roche paraît inaccessible.
Je vous engage peu à monter à ces bains de Vénasque. Il faut une bonne heure pour les atteindre; et si vous n'êtes assuré d'y rencontrer des Espagnols ou des dames espagnoles que vous soyez curieux de voir, il n'y a rien dans l'établissement qui puisse vous dédommager de cette course. Bornez-vous à compter sur la façade les 57 fenêtres rangées symétriquement en trois étages.
Du reste, l'eau de ces bains est sulfureuse chaude comme celle de Luchon, et douée, comme elle, de précieuses vertus. Aussi y vient-il chaque année un certain nombre de malades. Mais personne ne s'y rend en partie de plaisir , comme vous devez bien le penser. L'établissement est dénué de la plupart des objets que réclame un tel séjour. Plusieurs malades y font porter leur lit et leurs provisions. Néanmoins les visiteurs y trouvent ordinairement quelques lits et quelques vivres.
La montagne qui porte ces bains est laBentouso (venteuse), que dominent au sud-est les cimes neigeuses des Estraouasés, et au nord le mont déchiré de Paderne. Tout cet ensemble est formé de calcaire blanc qui s'enroule comme une immense enveloppe autour de la Maladetta. La montagne qui fait face aux bains et sur laquelle on vient de passer est YAygues passes (pas des eaux) ; on y voit deux ou trois cascades, notamment Y Eventail.
9° Bu pont des Bains au pont de Malibierne. 1 h. 15 m.
Défilé fort étroit. C'est comme une large et profonde crevasse au milieu du rocher. — Plissements et ondulations remarquables dans la roche verticale de l'autre
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oôtr du torrent. — Belle ehute à droite; pour lu bien voir, il faut se placer contre un petit sapin très-pittoresque qui se trouve au bord de l'abîme près du min, et qui ajoute beaucoup à l'effet de cet < [frayant tableau. — Longue muraille; restes d'une ancienne porte appelée Casa del Rey | Maison du roi . — Ruines d'anciennes fortifications dans un petit bassin elliptique assez pittoresque. — Porte du camp établie sur une muraille à l'extrémité du bassin. — Nouveau défilé non moins sauvage, quoique moins étroit. Là on reconnaît combien était beureuse la position du camp. Entre ces deux défilés il était comme un fort naturel d'où l'on pouvait défendre, des deux côtés, le pas de la vallée avec une poignée d"hommes et un immense avantage. C'est lors de notre désastreuse guerre d'Espagne que furent faits ces divers travaux. — Cataracte magnifique au milieu des rochers et des monts les plus sauvages. — Chapelle à la Vierge. — Nouveau bassin très-long et d'un aspect moins sauvage.
Bientôt retournez-vous. Voyez l'aspect affreux de cette gorge que vous venez de traverser. Admirez cette belle cascade de Ferrera. N'est-elle pas avec le cadre qui l'entoure la plus belle de la vallée? A droite les crêtes neigeuses et le pic des Tatax dépendant du massif de la Maladetta et où l'on chasse encore le bouquetin; dans le fond les belles montagnes de l'hôpital espagnol , notamment les piques de Bamovgno qui se détachent de la manière la plus pittoresque.
Ce vaste bassin que vous traversez est sans nul doute un ancien lac comblé; il est fermé par une moraine, la plus belle qui soit dans les Pyrénées, la plus beli^
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du moins que j'y connaisse encore. Quelle accumulation de blocs, et que ces blocs sont énormes! quel ordre dans le^ir arrangement ! quelle disposition vraiment géométrique, et que cette moraine est puissante! il faut un quart d'heure pour la traverser. Comme la précédente, elle est au confluent d'un gros torrent, celui des gorges de Malibierne, que vous venez de traverser sur le pont (palanca de Malibierna). Il est facile de voir qu'à l'époque où se formait cette moraine, le glacier de la vallée de Vénasque et celui des gorges de Malibierne se terminaient et se rencontraient sur ce même point, y réunissaient leurs moraines et les disposaient sur plusieurs lignes résultant de leur poussée commune, dont on pourrait encore calculer les forces et retracer les directions.
Après avoir entièrement dépassé cette vaste moraine, on doit se retourner pour mieux apprécier sa disposition, pour voir cette immense barricade et tout ce système de remparts et de fortifications qui, s'il était moins colossal, semblerait avoir dû être produit par le travail des hommes, à l'époque où les géants se disputaient les empires, les mêmes que nous conservons aujourd'hui tant bien que mal, nous si petites gens.
j0° Du pont de Malibierne au pont de Cubère.» . 30 m.
Une belle montagne de calcaire blanc montre au loin sa silhouette toute découpée. On dirait le pic de Gard, près de Saint-Béat. La ressemblance est frappante. Observez les diverses formes qu'elle présente à mesure que vous avancez, et que vous vous trouvez par rapport à elle dans une direction nouvelle.
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Le buis presque seul couvre la vallée. — Chapelle de Saint-Jayme , près du pont de Cubère. — Pont fort ancien formé d'une seule arche très-hardie. Il conduit au val d'Astos de Vénasque, d'où l'on s'élève au port d'Oo par les montagnes les plus déchirées et les plus horribles. On sait que le port d'Oo est le plus élevé et le plus difficile des Pyrénées. 11 est si peu fréquenté, qu'il n'y a de poste de douane ni du côté de France, ni du côté d'Espagne.
41° Du pont de Cuber e à Vénasque th. »
Encore une cascade. — A gauche, de belles gorges formées de roches schisteuses , d'où découle un ruisseau ferrugineux, qui teint en rouge toutes les pierres jusque dans la rivière de Vénasque et sur une longue partie de son cours. Cette eau doit passer sur une couche de sanguine (fer oxydé argileux), qu'elle dissout sans cesse et qu'elle dépose ensuite comme un limon sur toutes les pierres contre lesquelles elle vient battre et se clarifier.
On remarque les premiers champs cultivés ; déjà l'on a vu des prairies et de nombreuses troupes de mules qui les occupent. On est surpris de ne rencontrer aucun village, aucun groupe d'habitations, à peine quelques granges isolées très-peu nombreuses. C'est qu'il n'est pas permis en Espagne de construire des maisons d'habitation loin du clocher de la paroisse.
Nous voici devant le mont Seia, si ressemblant au pic de Gard ; il mérite d'être distingué. La belle casrade de Vénasque qui en découle est le produit d'une source, dont le griffon est au départ même de la cas-
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cade. Une eau naissante peut-elle faire son entrée dans le monde d'une manière plus éclatante? Derrière la montagne est un beau lac, dont cette cascade est sans doute le produit. Si l'on pouvait aussi prêter à ce lac quelque sentiment, on le trouverait fier d'avoir su percer la montagne pour venir étaler ses belles eaux sous les yeux du passant, lui jusque-là obscur et méconnu. Et la montagne elle-même, formée de marbre statuaire, n'a-t-elle pas quelque prétention à une juste célébrité? Voyez les sapins qui bordent son arête : c'est la frange de sa mantille , verdoyante forêt dont elle s'est coquettement parée. Elle n'est pas fière pour cela, la belle Espagnole, son cœur vous est ouvert; vous le trouverez plein d'aimables trésors : entrez dans cette grotte qui se voit au sein de la montagne. Ces roches calcaires, ces couches toutes plissées, qui attestent les convulsions qu'a subies le mont Seia lors de son soulèvement, promettent de rares curiosités.
Bientôt apparaissent le fort de Vénasque et presque aussitôt l'étroite et misérable porte de la ville.
Véraascfiue. — Rues sales, étroites, tortueuses, noires; horrible ville.
Avant tout, il faut se caser.
Il n'y a pas d'hôtel à Vénasque; quelques habitants reçoivent les voyageurs. Allez de préférence sur la place de l'église, à l'ancienne maison de Pedro Ferras. C'est la seule maison qui soit peinte et décorée, sinon avec goût, du moins avec prétention. La maîtresse actuelle de la maison, une des dames les plus cossues de Vénasque, a fixé à 10 fr. par jour, et tout au moins à 8 fr., l'impôt qu'elle prélève sur chaque visiteur. Que l'on se borne à prendre une tasse de lait ou que l'on fasse
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chez, elle un premier repas en arrivant, ensuite le dîner ou le souper avec du vin d'Espagne, liqueurs, etc.; le lendemain un déjeuner, et qu'en outre on emporte des vivres et du vin pour la montagne, de l'avoine pour les chevaux, on ne paye ni plus ni moins que 10 fr. par voyageur, 1 fr. pour le cheval, 3 fr. pour le guide. Cette estimable dame ne comprend pas que dans un cas son hospitalité est horriblement chère, et dans l'autre presque à bon marché. Elle ne veut point avoir deux poids et deux mesures. Tout cela se compense pour elle, et peu lui importe que son système de compensation puisse être avantageux ou exorbitant à l'égard de tel ou tel voyageur.
Du reste , on est fort bien couché chez ]Mme Ferras. Le linge et les meubles sont garnis de soie ou de dentelles; la vaisselle est en argent (plot a en espagnol veut dire argent, d'où vaisselle plate)-, tout extrêmement propre, la cuisine ordinairement bonne et le chocolat délicieux. Recommandez le chocolat, il vaut à lui seul tout le prix.
Mais n'ayez pas la prétention de faire votre repas aussitôt après votre arrivée. C'est chose parfaitement impossible. Mme Ferras vous dira elle-même qu'il faut deux heures pour le préparer. Par aucun biais, par aucun stratagème vous n'arriveriez à vous faire servir un quart d'heure plus tôt. Si donc vous êtes pressé de manger, demandez quelques fruits, du fromage, du chocolat pour ne souper que beaucoup plus tard.
Vous pourrez m'accuser, cher lecteur, d'entrer dans des détails fort minutieux; mais j'ai vu tant de voyageurs revenir tout vexés de leurs déceptions à Vénasque , que j'ai voulu vous prévenir sur toutes choses. Nul ne s'affecte des conditions qu'il connaît à l'avance, parce qu'il était libre de ne pas s'exposer à devoir les subir.
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Après vous être installé chez Mme Ferras ou, si vous le préférez , chez quelque hôte moins exigeant ( mais faites vos conditions d'avance ) (1), assurez-vous que le guide est allé déclarer les chevaux à la douane et prendre un passavant. Qu'il ne remette pas au lendemain cette formalité. Si l'employé de la douane n'était pas disposé à faire des écritures, s'il avait à fumer avant tout quelque demi-douzaint^de cigares, vous pourriez avoir à subir au départ un retard de plusieurs heures. Cela s'est vu plusieurs fois à Vénasque. Demandez plutôt à M. Chaix-d'Est-Ange , notre célèbre avocat, qui, avec ses dames en selle, fut obligé d'attendre pendant deux heures ( deux heures entières ), jusqu'à ce qu'il eût plu au commis de la douane , se promenant de long en large dans son bureau , de s'arrêter enfin pour écrire l'indispensable passavant.
Ensuite , hâtez-vous de sortir pendant qu'il est encore jour, et de parcourir Vénasque dans tous les sens. La course ne sera pas de longue durée ; mais elle ne sera pas sans intérêt, si du moins vous avez tant soit peu l'amour de l'observation. Quoique sale et hideuse, Vénasque est une ville riche, fort riche. Les habitants font surtout un grand commerce de mules ; à l'entrée de la nuit, vous en verrez des troupes nombreuses rentrer en ville dans les écuries. Il n'y a que 500 habitans à Vénasque , et il y a toujours bien de 1,000 à 1,500 mules. Leur passage , matin et soir, contribue beaucoup à salir la ville. Or, il n'a jamais été d'usage, a Vénasque, de balayer et de nettoyer les rues , si bien que la rue principale semble un dépôt de fumier.
(1) Il s'est ouvert, depuis la première édition de cet ouvrage, quelques maisons nouvelles pour recevoir les voyageurs, notamment celle de Broussean, où Ton paie un peu moins et où l'on n'est pa* trop mal.