‹ Baisers d'ennemisChapitre 3 sur 5 · LEGITIMEMENT · texte numérisé non relu

LEGITIMEMENT

C'est le nid meublé Par l'homme idolâtre, Les vents déclassés Des mois près de l'àtre :

Bien de passa<jer, Presque pas de scènes ; La vie est si saine, Quand on sait s'arranger.

0 Fiancé probe Commandons ma robe î

Jtles La Forgue.

DES rayons se glissant par révasement des rideaux de Perse mal joints d'une épingle, s'étalant en pluie d'or sur le parquet ciré, comme une glorieuse promesse d'Avenir au couple éTcillé dans l'odeur grisante d'une nuit d'amour.

— Mon chéri I Nell lui avait jeté cela en une étreinte abandonnée de ses bras et de ses grands yeux bleus encore pleins de sommeil et clignotants, ainsi qu'un aveu de tendresse qu'elle trouvait toujours sur ses lèvres, qu'il lui fallait sans cesse redire au milieu de ses baisers.

Tandis qu'elle se rendort [)aimi le désoi'dre

de ses clievenx blonds à moitié dénoués, épai's en folles mèches sur la batiste dont les blanches arabesques encadrent les roses des seins, Maxime, après l'avoir regardée un instant, se lève à la hâte et entre dans son cabinet d'où, sur une ottomane, en une joie repue et tranquille, par les draperies relevées, il la contemple. Mon Dieu î que le Bonheur était facile à rencontrer quand on voulait un peu oublier les étoiles. La vie ressemblait à une rieuse promenade d'écoliers dans un jardin rempli de fruits. Les bambins qui, trop pressés, montaient sur les plates-bandes pour dégarnir les espaliers, n'avaient rien que des taloches du maître ; mais les sages, les modérés qui savaient, attendre, recevaient du bon jardinier, assez de fruits pour gonfler les poches de leur enfantine culotte. Alors que Nell était si près de lui, il avait couru tous les chemins de traverse de la passion : les adultères aussi vulgaires dans leurs péripéties et seulement plus ennuyeux en leurs suites qu'une nuit passée dans une maison d'amour, les liaisons avec des filles à la mode dont l'unique résultat avait été d'écorner prodigieusement sa fortune, les poursuites d'ouvrières soi-disant désintéressées, plus ruineuses encore que des courtisanes. Un remords lui vient.

— Suis-je digne de cette enfant après ces pérégrinations de viveurs, ces années de débauche, une jeunesse si mal employée.

Dans la chambre à coucher, un timide froissement de draps ; et, un peu pâle, apparaît le front paresseux et somnolent de Nell, qui se retourne sur l'oreiller.

— Je l'aime tant ! mon amour n cfface-t-il pas les anciennes souillures ?

Et puis, s'il ne se conserva point chaste, du moins il demandait aux baisers des femmes, plutôt que le rire avilissant des joies sensuelles, le rafraîchissant Lethé de l'Inconscience ; et après tant d'épreuves, tant de déceptions sentimentales, il conserve encore la foi en sa tendresse actuelle, l'espoir d'une union pleine de béatitudes.

Cependant des doutes s'ébauchent sur les causes de son mariage. Dan? le monde, on l'attribuait au délabrement de sa fortune. Vraiment elles lui sourirent, ces cent mille livres de rente de la famille qui allaient rejaillir sur sa maison et hii permettre une vie plus luxueuse. Mais il SL* sent une àme trop désintéressée, trop inaccessible aux mesquines séductions de l'argent pour croire qu'une dotentraînasa détermination. La beauté, le charme de Nell seuls l'ont décidé ; et il se répète en lui-même son serment d'adorer

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toujours la gracile amie, tandis qu'une voix en sourdine lui murmure à F oreille, sans qu'il réussisse à Tapaiser, — mais si frôle, si che^Totante!... L'argent, Targent...

Une joie large comme un océan lenvaliis. sait. Il avait l'impression, en un ballottement majestueux de flots, d'une vespérablc entrée au port, sous des cieux incendiés où s'enlève l'ombre violette d'une ville, dentelée de clochers et de flèches, bosselée de dômes étince, lants. Oui ! c'était la fin des tempêtes, des nuages gros de mauvaises promesses, le calme rêvé dune perpétuelle affection, d'un échange réciproque d'aimables soins...

Comme il va prendre un volume dans la bibliothèque, un frôlement le long de sa joue, les dents riantes de Xell qui a quitté le lit et implore une caresse. Déjà, les bras tendus vers son cou, son corsage ouvert, la chemise qui baille, montrant lalbesccnce radieuse de la peau, elle avance les lèvres, cette bouche dont il se plaît à mordre les fleurs. A voix basse et les prunelles allumées, elle le réprimande :

— Pourquoi n'cs-tu pas resté avec moi... Ah ! oui, toujom's tes livres !

Ce reproche, il ne l'attendait pas ; mais aussi l'artiste ne devait -il pas un peu

s'effacer devant ramoureiix ? son beaupèi'c ne lui avait-il pas dit, la veille de son mariage, qu'il comptait que son gendre travaillerait avec lui et ne a ferait de la littérature » qu'à ses moments perdus ?

Le resplendissement du soleil sest éteint aux cadres, aux armes, aux vases décorant la tapisserie, et un ennui le pénètre, avec une vague appréhension de l'avenir. Même le « chéri » dont Xell l'appelle ne lui donne plus le ravissement de tout à l'heure. Il est banal et ridicule, ce mot qu'il a entendu prononcer par tant de bouches vénales ; il garde la flétrissante empreinte de tant de lieux infâmes où on le paie d'une pièce d'argent.

Soudain des cris l'arrachent à ces réflexions.

— Maxime !... Ne viens-tu pas déjeuner? Il est tard.

Il s'achemine maintenant vers la salle à manger, une coquette chambre où s'épanouissent aux angles des avalanches de muguet : une cascade de nei'^e s'éi>renant sur le fond assonibri de la muraille, dans la fraîcheur des persiennes demi-closes. Un plaisir de la vue et de l'odorat que, sur cette Ijlanche petite nappe les pyramides cramoisies des fraises, les rubis incrustés sur les cerises, et l'omelette juteuse qui repose dans le plat de vieux Sèvres, et

les flammes claires de l'argent et du cristal.

Voici que sa jouissance lui semble toute matérielle : simplement la satisfaction provenant d'un besoin qu'on va rassasier, et non plus comme aux autres jours le bonheur de diner à deux, de se livrer aux mille fantaisies d'amoureux exultants de boire au même verre, d'échanger, en un croisement de langues, leur nourriture.

Aussi, pour étouffer un remords :

— Je t'aime, dit-il, voyant le domestique s'éloigner, et il la baise encore aux lèvres.

Mais si Tàme était absente de cet aveu I

UNE après-dînée, en l'effacemeiit mystérieux dii soir, l'ombre qui monte lente et furtive devant le rougeoiment du ciel et les sveltes traînées de la lumière sur l'herbe, aux effluves des campagnes qui s'endorment, aux parfums des roses qui expirent dans les grands vases.

A sa prière, Nell sur le clavecin s'est mise à jouer des sonates de Mozart; et dans un fauteuil, à côté d'elle, Maxime l'écoute, ravi. Il se félicite d'être à jouir de sa lune de miel dans cette maison des bords de l'Erdre, délivré des bruits et des tracas de la ville, savourant l'existence à gouttes fines et parfumées.

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Cependant, est-il bien digne , ce bonheur de petit bourgeois, digérant un copieux repas loin des soucis de son bureau ?

— Le lit et la table, ce sont en résumé tous mes plaisirs

Il a honte d'une pensée aussi brutale, aussi grossière. N'aime -t- il pas ? et est- il au monde quelque chose de plus noble quun amour tel que le sien, ouvrant ses ailes dans Tazur. Les fantômes des amants sublimes passent dans sa rêverie, et il se rappelle une phrase de Stello.

(( Je sens s'éteindre en moi les éclairs de Tinspiration et les clartés de la pensée, lorsque la force indéfinissable qui soutient ma vie, l'Amour, cesse de me remplir de sa chaleureuse puissance ; et, lorsqu'il circule en moi, toute mon âme en est illuminée ; je crois comprendre à la fois l'Eternité, l'Espace, la Création et la Destinée »

Sans doute le culte dune , élue purifie les âmes quand elles ne s'arrêtent pas au symbole transitoire et puisent dans la contemplation de réternelle Beauté, mie inspiration pour des œuvres de lumière, mais sa passion approche-t-elle de ces suprêmes sommets ? ne ressemblc-t-elle point plutôt à ces caprices juvéniles où il n'entre pas même une vulgaire

tendresse ? Depuis son départ de Paris, à l'exception de quelques sonnets d'hyménée, il n a rien produit. Ses plus chères croyances se transforment sous l'influence de Nell. Persuadé qu'une jeune fille ne les goûterait pas, il ne lui a point lu les vers de ses poètes adorés : Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Leconte de Liste, et maintenant lui aussi se laisse prendre aux fades sentimentalités des rimeurs de salon. Il le voit, l'amour ne peut exister sans l'abdication d'une personnalité ; il lui faut immoler aux goûts de sa femme tout ce qui obscurcirait l'image embellie quelle se fait de lui ; et, en s'y résignant, il déplore un tel sacrifice.

Comme sous les doigts légers de Nell, les notes de ^lozart perlent ailées, gracieuses, pleines d'une élégante joie teintée de rêverie ; — une musique pour accompagner un songe de Watteau, une emprise galante échouée en des parcs aux soyeux gazons, sous un ciel fuyant, satiné de nuages fous qui s'envolent vers Cythère . . .

Mais une grivoiserie de rustres termine ces délicates mélodies, une ritournelle de barrière apte à rhythmer un cancan obscène , qui évoque aussitôt en sa mémoire la salle aux dorures ternies où, sous la blancheur violette des

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Jablochkoff, assises à des tables poisseuses, devant des verres à moitié vides, en d'extravagants chapeaux à plumes, des filles attendent...

Alors, comme pour chasser d'importuns souvenirs, il soi t ; il va vers le soir incendié, dans les brises chargées d'arômes.

Deux bras qui lui étreignent le cou, le poids d'un corps derrière lui, et une voix attendrie murmure :

— Je t'ai causé de la peine... en jouant cet air-là... Pardonne-moi : C'est si drôle... La dernière chanson à la mode, tu sais : La Noce de Coralie...

De la peine ? Pourquoi? Nullement ,

mais un instant il avait voulu goûter la fraîcheur odorante des charmilles, vaguer par le jardin endormi, où les sons du clavecin lui arrivaient vaporeux, adoucis, comme célestes.

— Méchant trompeur I

Goulûment Nell le baise sur la bouche, et prise de fringale, se met à courir, la robe gentiment troussée, fouettant d'une baguette les arbustes au passage, de temps à autre sa tête rieuse détournée vers lui.

Ses désirs s'exaspèrent, comme devant une lascive fillette jaillie d'une toile de Fragonard, et il la poursuit, triste de ne plus retrouver en elle la Madone au front rêveur.

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suggérant les nobles extases ; joyeux aussi de se sentir dans le sang une telle flamme de volupté.

Au loin, entre les masses noires des châtaigniers, l'Erdre dort en de virginales blancheurs, et c'est dans le silence du soir, des bouffées grisantes de parfums et un croassement continu et assourdi montant des roseaux, tel qu'un chant narquois de faune, célébrant sur sa syrinx les ruts glorieux et les naïades domptées.

Un immense souffle de panthéisme , des rappels vagues de Lucrèce et de Théocrite lui viennent aux douceurs crépusculaires , en cette fusion voluptueuse de formes, de nuances et de senteurs. Son âme se perd en cette âme de la nature ; il s'abandonne au désir brutal qui le tourmente, il laisse sa pensée s'assoupir et s'éteindre avec les illuminations dernières du Couchant...

Une épine retenant la robe de Nell, elle s'arrêta, implorant son secours ; enivré, brisant du pied la frêle attache, il l'enlaça étroitement, et marchait, la portant presque, lui

murmurant à l'oreille les vers adorables de Théophile de Viau :

La Terre en faveur de Philis, D'œillets, de roses et de lys, Sè7nera partout mon passage :

Ces grands pins deverius plies beaux, Joignayit du faîte les flambeaux Dont la voûte des deux se pare, Iront aux astres s'enquérir Si quelque autre bien s'accompare A celui que je vais cueillir.

A ses yeux s'offrait l'ombre discrète d'un petit bois d'épicéas et de pins, dont les aiguilles jaunies avaient formé sur le sol un tapis de jour en jour plus moelleux. Ce fut là qu'il entraîna Xell surprise ; elle s'assit à côté de lui, et comme il l'embrassait, elle lui rendit son baiser. Alors triomphant de ses étonnements et de ses pudeurs, il la saisit bruscpiement et la posséda en des secondes d'inconscience...

Elle revenait muette et tranquille vers la maison, en cet avant-goùt des caresses de la nuit, gardant un peu de cette tristesse qui accompagne l'union charnelle, comme si le plaisir était la révélation et le condiment de la douleur : mais Maxime songeait à cette étreinte yiolente, toute physique, semblable à tant d'autres plus vulgaires. Depuis son mariage,

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jamais il n'avait réfléchi à ces affolements grossiers où la pensée disparaissait. Jusque-là le baiser suivait fatalement déthérés souhaits, mais l'idée de sa brutali é s'effaçait dans une exaltation noble dont il oubliait les causes ; à présent, il le comprenait, nulle différence entre ses amours actuelles et les autres amours écloses aux banales circonstances de sa vie : toujours la même bestialité. sans le mysticisme qui transfigure l'objet aimé, pose au-dessus du corps malade de la P'emme une auréole purificatrice.

Ils arrivent. La chambre éclairée d'une lanterne aux verres épais invite aux blandices par la lumière recueillie de la neigeuse alcôve ; et vite Xell fait tomber les jupes brodées, les roljes froufroutantes, rompant d'impatience un lien ou un lacet.

Par pitié, malgré sa répugnance, comme une fille souffre le contact de l'homme qui la paie, il se décide à ne pas se dérober à ses embrassemcnts ; mais voici qu'assise sur le lit, en chemise, Xell rose et échauffée, enlève ses longs bas de soie, et devant ses grâces nitescentes, il retrouve ses ardeurs, étouffant tout remords, lâchant la bride à ses instincts, avec le rire insouciant des virilités neuves.

DEVANT ce triomphe des bas instincts qu'il avait espéré étouffer dans une extase psychique. Maxime se demandait s'il aimait sa femme, comme aux premiers jours, s'il l'aimerait encore de cette idéale affection qui seule pouvait lui apporter la paix. — N'avait-elle pas déchaîné, par ce soir de soleil, ainsi que les courtisanes de jadis, ces tempêtes qu'il jugeait assoupies et dont le réveil lui causait de mortelles angoisses ? Sans qu'il réussit à s'en débarrasser, les scrupules de son éducation catholique le reprenaient dans leurs serres cruelles, fouillant les abîmes obscurs de la conscience, promenant leurs yeux scruta-

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teurs dans les forêts inexplorées des hontes charnelles, mettant à nu les gloires hypocrites et fragiles des sens. Ah ! sûrement I il ne saurait se résigner à ces joies comnmnes, consacrées d'un vernis d'honnêteté, en une cérémonie grotesque d'iiilares témoins, approuvant l'union obscène, sous le fallacieux prétexte d'une parturition promise à la société. Non ! il ne consentirait point à ce concubinage légal , à cet accouplement de deux êtres, attachés l'un à l'autre, comme un fournisseur à son client, par un échange réciproque de services.

Les conséquences de l'enseignement de son enfance apparaissaient inévitables. C'était en effet la grandeur et Timperfection de la Religion de placer l'homme trop haut, de ne pas le diviser, de donner à l'âme la responsabilité du corps et de déclarer criminelles ses moindres complaisances à son égard. Les sages toléraient la bête qui habite en chacun de nous, pourvu qu'elle ne contrariât point leurs intimes méditations; le Gliristianismc non seulement avait résolu de la tenir enchaînée et de flageller ses colères , mais aussi , en chang-eant ses instincts, de l'élever au rang de l'esprit. Notre malheur venait de cette ambition trop vaste que la nature demeurait impuissante à satisfaire.

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Maxime se souvenait des beaux vers de Théocrite faits de sérénité et de lumière, où deux jeunes gens s'unissent pour la première fois,

flç oî ^h y}oipoi'ji-j tatvouevot jxs^seo'O'iv

dit le poète « ils jouissaient de leurs membres verts » ; et après renlacement, ils se séparaient sans remords, pleins d'une mutuelle reconnaissance. Hélas ! jamais plus on ne ressentirait cette quiétude complète ; l'idée d'une faute se glissait dans nos plaisirs et nous les rendait méprisables. L'Eglise, à la fin, triomphait, nous forçant malgré nous à accepter ses jugements. D'ailleurs, pour atteindre ce but, elle travaillait depuis des siècles, sétant toujours acharnée contre l'Impureté qu'elle regardait comme sa plus redoutable ennemie. Dès l'origine, ses casuistes avaient défendu les rapprochements sexuels, n'excusant le baiser qu'en vue de l'enfantement ; et Tertullien , avec la logique de certains esprits qui veulent aller jusqu'au bout d'un paradoxe, appelant la femme la porte du Diable, exalta l'enfant voilée qui a sacrifié à son Créateur une beauté dangereuse, et méprisé également les parures des hommes et celles de Dieu : les ors de sa chevelure, les grâces de son visage. Les excès du Docteur

montaniste n'eurent pas de résultats directs; mais son apologie de la Chasteté lui survécut. Le moyen-âge vit dans TEve malade et capricieuse un reflet du Ciel, et, étrange aberration I chercha la Vierge dans la Maîtresse. Le Romantisme réhabilita rAmour,mais un amour impossible, celui des âmes dans la chair ; et sous les influences juvéniles d'une littérature fausse et d'une religion trop rigide, qui condamnait toutes les caresses, les âmes délicates étaient vouées à une torture sans fin, dans leur constante poursuite d'un bonheur introuvable. Plus encore que d'autres, les levures qui, selon la merveilleuse expression de Swinburne, sont tristes d'avoir baisé le Christ. Après les fêtes suaves du Sanctuaire , les désespérés de la Foi qui essayaient d'éprouver sur des lèvres humaines, sur de pauvres lèvres menteuses et fié tries, les ravissements du baiser sacré, s'exposaient à des déceptions sans nombre, et cependant tous ceux qui, dans leur jeunesse, avaient été sincèrement fervents, en arrivaient à former ce soiiliait insensé : se créer dans l'amour une émotion intellectuelle. Ils ne pouvaient plus se contenter des belles, mais tranquilles jouissances que procurent la Science et l'Art ; après l'union mystique avec Je sus j n leiu^ semblait qu'une personne

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humaine, qu'une union réelle leur apporterait des pareilles délectations.

Maxime voyait bien la vanité d'un tel vœu, mais les erreurs que dépose en nous l'éducation sont inguérissables ; alors même que nous les apercevons, nous ne réussissons pas à nous en délivrer, condamnés que nous sommes à en corrompre toutes nos pensées. C'est ainsi qu'avec ce besoin sentimental qui le tourmentait, il soignait les moindres germes de passion qu'il découvrait en lui, et malgré un sens affiné d'analyste moral, il se conduisait souvent comme le dernier des crédules. Le désir qu'il avait d'être amoureux lui laissait croire qu'il l'était en effet ; et des liaisons qui à l'origine n'étaient qu'un délassement. commencées sur des railleries et des impertinences, se transformaient peu à peu en de tyranniqucs servages. Mais chez ce psychologue qui voulait se tromper et n'y parvenait point , l'exultation était courte , et bientôt il retrouvait, sous des apparences célestes, celte chair fétide qu'avec les théologiens de sa jeunesse, même après la foi perdue, il maudissait. Autrefois, à la suite d'une de ses aventures, il quittait l'être qui n'était plus à ses yeux que souillure et humiliation, il se plongeait dans ses livres, s'absor-

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bail durant des mois en des labeurs de bénédictins, écrivant des vers presque catholiques, s'abîmant dans Saint Bonaventure et les Néo-Platoniciens. Puis, en dépit de sa raison qui lui indiquait le piège, il retournait à Tamour, roulant de désillusion en désillusion, sans jamais abandonner une espérance qu'entretenaient les plus amers déboires.

Mais pour s'absoudre, il avait l'Art, comme une onde purificatrice cpi efface les contaminations ; auprès de ses livres, de ses eaux-fortes, il recevait dans ses enthousiasmes esthétiques, le pardon des fautes dont on rougit et qui avilissent, enlevant cette foi en soi, nécessaire aux créateurs. A présent il fallait viA^re cote à cote avec son péché ; il lui était commandé de l'adorer. Où fuir le remords que provoquaient les baisers de l'épouse, les odeurs embaumant les chambres, l'arrangement des meubles, luimême enfin, avec sa volonté façonnée au gté de Nell, toujours disposée à un plaisir qu'il jugeait ignoble, quand l'àme n'y participait pas.

— Sont-ils heureux, se dit Maxime, ces braves gens qui s'imaginent aimer leur femme et accomplir un acte merveilleux parce qu'ils la traitent en odalisque... Pourquoi aussi,

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dédaigner ces joies naturelles et chercher leur sanctification dans un ravissement de l'esprit? Jadis, pourtant, il ne se garda point des dégradants contacts. Il se rappelle, ce fut bien à ses sens qu'elle parla, cette fille aux reins puissants, aux grands yeux de douleur et de luxure. Un soir qu'après la lecture d'un journal où un critique exécutait son dernier volume, il se promenait découragé, malade de littérature et de pensée, demandant loubli, la mort des fantômes qui le hantaient, et qu'il ne pouvait animer de Tétincelle divine, il l'avait rencontrée près de lEden. Elle lui souriait d'un sourire singulier, promettant le raffinement d'étranges caresses, et il l'avait happée au passage, décidé à s'enivrer, cette nuit-là, d'alcool ou de baisers. Dans un étroit boudoir de la rue Saint-Georges, il passa des heures de fièvre et de mal, employant cette imagination qu'il désirait étouffer dans la jouissance, à la surexciter encore. Tantôt c'était une courtisane de la Décadence romaine, experte dans les attouchements coupables, sachant faire naître le spasme, sans le ressentir elle-même, froide et sereine au milieu des glaces qui multipliaient son image, comme pour offrir aux regards toutes les formes du péché ; tantôt l'habile traficante se transformait en un libertin ten-

dron du xviii* siècle, dont il s'égayait de Yoir rire les dents fines, en une gracieuse bachelette potelée et rougissante, donnant l'illusion d'un pénible viol. De cette nuit obscène, il conserva une impression d'immense tristesse, une angoisse qu'il ne parvenait pas à chasser, quand il revivait ces moments criminels. Depuis, bien qu'il eut appris le changement de domicile de cette fille, il évitait de traverser la rue Saint- Georges, dans sa frayeur de revoir seulement la maison où il l'avait connue.

Non ! avoir toujours près de lui un témoin de ses abaissements lui paraissait au-dessus de ses forces. Il pouvait tomber, mais il ne voulait pas que sa chute fut inscrite devant ses yeux pour étouffer ses envolées, emprisonner ses inspirations. Or sa femme, du moment qu'il était sûr de ne pas l'aimer, au moins de cet amour qui pour lui était l'unique, devenait le perpétuel reproche de ses heures, le mauvais souvenir de ses défaillances anciennes, qui lui démontrait l'impossibilité d'une existence haute. Aussi se jugeait-il incapable d'éprouver pour Nell la moindre tendresse, maintenant qu'elle ne représentait plus pour lui un être supérieur et que ses relations avec elle s'accompagnaient d'un douloureux et méprisant retour sur ses propres faiblesses.

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— Mais, se répète Maxime, voilà beaucoup de scrupules I C'est sans doute lexcès des voluptés qui me mène à cet excès de pureté. Je ressemble à un homme qui, après s'être grisé d'eau-de-vie, ne trouverait plus ensuite, pour éteindre le feu qui lui brûle la gorge, de liqueur assez douce, assez sucrée... Et puis, au fond, qu'est-ce que cette affection idéale que je souhaite ? N'est-elle point comparable à ces élégantes gravures qui décorent l'alcôve des filles de concierge et dont rêvent les collégiens récemment pubères ? C'est en vérité bien ridicule !

D'ailleurs, silnaime pas Nell pour elle-même, il l'aimera dans les songes qu'elle suggère. N'est-elle pas belle de ces formes qu'adorent les sculpteurs, belle de ce sourire qui inspire aux poètes leurs stances les plus précieuses ? Impuissant à ennoblir davantage sa jouissance, du moins il contemplera sa femme comme un paysage fertile en rêveries ; il refera le poëme de Poe « To Helcn », il écrira des variations sur la Chanson d'Après-midi de Baudelaire. Nell n'est plus l'Ange Intercesseur ni la Psyché, mais un thème superbe pour unir d'harmonieuses cadences. Que ses yeux révèlent les secrètes analogies, les mystérieuses correspondances des Choses ! Que

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la vue continuelle de son visage d'Aphrodite conserve en son cœur le culte de la Beauté ! et devant sa physionomie à l'expression toujours changeante, toujours nouvelle, il ressentira en imagination les différentes amours des grands artistes, elle sera une blonde courtisane de Véronèse, elle sera une bergère de Boucher, rose et mignarde, et pourquoi n'emprunteraitelle pas aussi à cette jeune fille qui porte la tète d'Orphée, dans le tableau de Gustave Moreau. sa grâce mélancolique, le charme inexprimable de ses paupières abaissées en un regard voilé de dileclion.

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AU bord de Teaii, laprcs-midi est parfumée darôines agrestes, rafraîchie d'une brise voluptueuse qui incline lentement les feuillages. Des clartés au loin palpitent à la crête des petites vagues, des ailes blanclies planent dans l'azur, d'autres s'envolent avec de grands battements, et les châtaigniers couvrent les rives de leur ombre vaste, protectrice de bibliques étreintes. Sous un chapeau étoile de boutons d'or, le regard de Nell sommeille, réjoui de cette caresse infinie des choses, et près d'elle, Maxime s'abandonne aussi à la sereine beauté des heures.

Brusquement, une idée funeste, comme

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(l'une épée, lacère son ivresse. Ali ! vaines, ces joies, puisqu'il les devine mesurées et qu'une fois passées elles ne reviendront plus. Tant de journées sont défuntes ! et quant à celles qu'il lui reste à voir briller, combien sans doute peu nombreuses! La Mort détruira ce qu'il aimait, anéantissant jusqu'au souvenir de ses fêtes, et nul ne saura que sous ces arbres, devant cette rivière lumineuse, d'un charme nouveau se para à ses yeux l'Adorée....

Bientôt ils se levèrent. Une même angoisse peut-être avait tari leur allégresse ; et l'un sur l'autre appuyés, ils se demandaient mutuellement une défense contre l'Invisible. Le soleil, les prés fleuris, ni les senteurs ne purent triompher de leurs soucis : ainsi que d'un voile pluvieux de tristesse leur cœur et le paysage s'étaient tendus.

Ils regagnaient le chemin, quand, à un détour, ils aperçurent un groupe de fillettes, échappées de l'école voisine. Elles avaient contre la haie déposé leurs paniers ; et rouges, les cheveux épars, la coiffe de coté, les jupes volantes , elles dansaient ime ronde dont le couchant reproduisait sur le gazon, déformées et grotesques, les folles gambades. Elles chantaient une vieille romance familiale, et parfois, très amusées, avec de bruyants éclats

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de rire, elles se faisaient vis-à-vis, se frappaient l'un contre l'autre leurs sabots, pour se remettre ensuite à tourner au refrain qu'elles lançaient à tue-tête :

Entre Paris et Saint-Denis Y a-t'une Bergère j Le fils du Roi la découvrit Auprès de la rivière. . .

— Maxime, dit Nell d'une voix émue, comme je désirerais une mignonne pareille à celle-ci ! Et elle désignait le minois espiègle d'une petite paysanne qui avait inlerronipu la sauterie et les considérait attentivement.

Leur pensée se rencontrait. Justement il songeait qu'un enfant vaincrait la Mort, et qu'en cet être sorti de son être il revivrait meilleur, tel qu'il s'était souhaité lui-même. La Consolation descendit en son âme, lui montra des soirs souriants pour sa vieillesse. Il retrouverait ses années dans celles de son fils, et ces joies dont le parfum vous grisait parfois trop violemment, il les respirerait plus douces, à travers son souvenir et les sourires d un autre. Ainsi de\ant ce Passé reparu, coloré fies attraits anciens et exenijU de dél)oircs, sa jouissance partagée s'élargirait, moins égoïste.

Cependant de soudaines images l'attristèrent

encore. N'ignorait-il pas tout de celui qui ^'iendrait ? Qui répondait qu'il ne serait ni criminel, ni infirme, ni stupide ? Et s'il ressemblait aux autres, que de dégoûts, de désillusions, d'inquiétudes le père ne se préparait-il pas ? Ce fils, pendant des mois, il lui faudrait le reconnaître dans une chair infecte, enveloppée de linges toujours souillés ; pendant des années il lui faudrait le reconnaître, à travers les maladies, les caprices, les paresses, les inintelligences, les curiosités infâmes, les hontes du corps et de l'esprit. Et quel tourment de voir son rêve avorter, crouler de toutes pièces, devant les passions ingrates, les ambitions oublieuses, les indifférences de la maturité !

Lui-même, l'enfant auquel, à présent, il ne prenait pas garde, il souffrirait comme ses compagnons, malgré les soins et la fortune de ses parents : Pourquoi donc alors ne pas oser employer les procédés ordinaires des courtisanes, plutôt que d'exposer quelqu'un aux misères de l'existence et d'augmenter les siennes ? Mais les prescriptions barbares de la société et de la religion imposaient la fécondité aux couples comme une loi morale, et des pauvres gens, pour un plaisir d'une seconde, devaient jeter sans cesse de nouveaux êtres en pâture à la Douleur.

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A ce moment, il se rappela des villes emplies de faméliques amaigris et sordides, et il ressentait une immense pitié pour tant d'infortunes. Parmi beaucoup d'autres pareils, dans sa mémoire, un tableau demeurait fixement illuminé dune clarté brutale qui le lui rendait présent, le troublait comme une hallucination. C'était dans une mansarde dénudée de domestique, sur une couche misérable, le A-isage d'une femme convulsé et hagard, qui criait sans relâche. Son agonie dura trois jours ; elle réussit à la fin par sa mort à doter le monde d'un chétif rejeton que quelque hospice par hasard recueillit.

Accablé de ses souvenirs, Maxime s assit sur le revers dim fossé, et désespérément il essayait de se figurer les jours prochains. Déjà il voyait Nell enceinte, son corps déformé et flétri par la grossesse.

— Tu es fatigué, s'écria-t-ellc insouciante.

Elle s'était arrêtée, coiffée de lumière, la taille svelte élancée dans le soir ; et, sa fine main appuyée sur l'ombrelle rose, elle semblait de sa grâce délicate braver les menaçants avenirs.

MAXIME était pessimiste, non parce qu'il vécut à une époque où la mode exigeait qu'on le parut, mais parce qu'il n'estimait pas qu'un penseur sérieux put avoir foi en ce monde ni l'aimer. Schopenliauer n'a point inventé son dégoût. Depuis Lucrèce jusqu'à Saint Paul, depuis Pascal jusqu'à Vigny, chrétiens et spinosistes, croyants et athées, des railleurs comme Montaigne ou des impassibles comme Leopardi, tous ont eu le courage de regarder en face leur mallieur, et les larmes des uns ne sont pas plus amcres que les sourires des autres.

IQO BAISERS D ENNEMIS

~ Je supporte la vie, >e répétait-il, mais je ne voudrais la donner à personne.

A quoi bon ? C'était depuis la naissance jusqu'à l'agonie une suite ininterrompue de tortures. L'enfant au berceau souffrait déjà dans sa chair et son esprit embryonnaire. Chez l'adolescent, la lutte commençait avec les parents et les maîtres, avec son esprit rebelle, ses instincts mauvais. A la sortie du collège, la femme, qui exerçait une vengeance, attendait le jeune homme pour le supplicier de mille manières, faisant de son corps un marché d'infâmes jouels qu'elle détaillait au prix de bassesses, de ruines, d'ignominies; et quand vieillard , échappé au combat de ses passions, aux tyrannies des intérêts, aux nécessités de l'argent, l'homme espérait se reposer, afin de le préparer à la mort, la Maladie impitoyable venait le châtier des rares plaisirs qu'il avait pu désii-er. Les arthrites, la gravelle, Tataxie se ruaient sur ceux qui demandèrent à leurs sens quelque satisfaction et, aux intellectuels, les troubles cérébraux et nerveux démontraient, au milieu de leurs plus splendidesconception'^. qu'ils n'étaientque d'indignes et fragiles bibelois. assez semblables à ces montres à bon marché qui ne durent pas un an.

Encore ces géhennes ne surprenaient-elles

BAI8KRS DENNBMIS 121

personne : au-delà de ce minimum de douleurs, de ces peines ordinaires, départies à chacun, auquel nul n'échappait, il existait des cercles de souffrances plus atroces, des régions de martyres plus terribles, auprès desquels les premiers semblaient un jeu. Si muets que parussent les hôpitaux et les champs de bataille, ils ayaient encore trop d'échos ; et la terre qui recouvrait les morts, les murs qui assistèrent à des milliers d'agonies retentissaient de leurs effroyables plaintes, racontaient des annales de convulsions à épouvanter les tyrans de jadis et à décourager leurs tortionnaires.

Cependant la haine que Maxime éprouvait pour l'existence ne s'étendait pas plus loin. S'il avait cru à un Dieu personnel, veillant sur le monde, nul doute qu'il n'eût cherché à garder devant lui l'attitude sublime du Promethée ou de l'un de ces sages anciens qui méprisaient leurs bourreaux. Mais le concept d'une création mauvaise, continue, telle que l'imaginaient la plupart des déistes, ne s'accordait pas avec celui d'un Dieu, dont la perfection supposait naturellement la bonté ; et, il le savait bien, hélas ! nos cris n'étaient pas entendus. Il restait donc sans colère, mélancolique et abattu, ayant frappé vainement à tous les systèmes et

ne voulant pas encore s'abandonner aux grossièretés du Matérialisme, ainsi qu'un mendiant sans aumône, repoussé de toutes les portes, s'obstine à espérer en la charité des riches et attend, sur le bord du chemin, le passant secourable qui lui apportera son pain du soir.

Le pessimisme d'ailleurs n'impliquait aucune négation de l'Idéal et de l'Etre, mais simplement celle d'une Providence, de même que les protestants et les catholiques, pour être logiques, en admettant la Grâce et la Prédestination, devaient nier l'idée d'un Dieu juste.

Peut-être ces hécatombes et ces tortures, malgré leur apparente inutilité, avaient-elles un but, peut-être verrions-nous à notre mort, le resplendissement d'une lumineuse aurore ; mais nous ignorions l'Avenir, et cette incertitude, jointe à nos douleurs présentes, suffisait pour nous désoler Tàme.

Cette désolation, que Maxime ne trouvait pas immorale, bien que différente de la triste tranquillité du Stoïcisme, avait des conséquences semblaJjles, aboutissait au même mépris de la gloii^e et de la richesse, de l'amour et des liaisons humaines. On ne s'abstenait pas de vivre, il est vrai, de crainte de l'ennui qui résulte de Tinaction, mais il fallait se garder des désirs trop ardents, et ne rien demander aux

BAISERS d'eXXEMIS 123

jours, pleins de promesses décevantes. Seuls les plaisirs de faire le bien et de contempler le Beau ne trompaient pas, parce qu'ils étaient complètement désintéressés. Une bonne action nous procurait une jouissance d'autant plus délicieuse que nous ne la cherchions pas, et que la véritable vertu, au lieu d'être fondée sur )a croyance de l'Eternité, consistait au contraire dans le renoncement à toute récompense ; pareillement, le Beau nous ravissait, en nous détachant de nous-mêmes, en nous enlevant le sentiment de notre propre personnalité, dans une révélation vaste de l'Infini. Mais combien rare l'unique bonheur qui réussit à nous consoler ! Loin que la vertu nous fut toujours possil3le à pratiquer, souvent tant de voiles l'enveloppaient que nous ne parvenions pas» malgré dejlongues recherches, à la reconnaître, et les fêtes de l'Art et du Rêve demeuraient interdites à nos pauvres intelligences, froides et vite lassées, condamnées à ne sortir qu'un moment de leur prison de ténèbres et de mal, n'ayant pas le temps, en leurs courtes envolées, de respirer l'air pm^ des montagnes, de secouer, dans le vent du large, la poussière de leurs ailes.

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YI

Aux vacillements d'une veilleuse, dans les évanescentes effluves du Chypre parfumant le lit, Nell creusant de sa tête renversée l'oreiller de fines dentelles, immobile, comme désireuse de prolonger les ivresses du baiser.

Non, il ne Ta jamais vue ainsi. Est-ce bien sa femme, es^ce bien l'enfant charmante de naguère, cette fille aux cheveux épars, aux regards morts. Une image se lève en sa mémoire, celle d'une misérable rencontrée un soir dans Piccadilly, à moitié ivre, aux yeux éteint?, qui l'appelait cliez elle. Honteux comme d'un blasphème, de cette malencontreuse

comparaison, il veut chasser ce souvenir, mais la figure revient, grimace, identique à celle de Nell, et il semble que ce soit ellemême qui lui adresse, avec une voix enrouée

de buveuse de gin, l'obscène proposition

D'épaisses ombres modèlent les paupières entrecloses ; sa bouche, tel un trou noir, s'ouvre ; et un bras trop long» trop gros, pend hors des draps. Et voici que surgit en lui l'idée de Mort, qui détruira toute grâce, et de l'agonie, encore qu'éloignée peut-être,

cependant très prochaine

Nell met sa tête contre la sienne et l'embrasse. Il se reprend à la trouver jolie, mais non pas autant qu'il se le figurait. La largeur des épaules, l'oreiUe trop grande le navrent ; puis, quelle expression bestiale dans la jouissance, en ce désordre de la chemise ouverte, des mèches ébouriffées ! Délivrés de la morsure du peigne, les cheveux se sont défaits, et elle lui déplaît, cette crinière tombante qui rappelle la barbarie des accouplements primitifs ; il souhaite, avec le regret d'être obligé de taire son vœu, une coiffure en casque, ne laissant sur la nuque que les blondeurs de boucles folles. Sans doute Nell ne restera pas ainsi, mais le souvenir d'un instant de laideur persistera, gâtant son admiration. En vé-

rite elle manque de coquetterie, elle *ne Teille pas assez à sa beauté. Oh ! ces coui'tisanes qui sobservaient toujours, attentives à ne pas perdi'e leur fard, à ne pas décolorer sous les baisers leurs lèvres peintes, combien de fois les avait-il raillées, combien de fois avait-il désiré Fabandon simple d'une jeune fille ; et pourtant, quand l'art ne venait pas à son aide, l'amour était ainsi : une crise d'épilepsie, une attaque de nerfs hideuse qu'on faisait sagement d'enfermer entre les rideaux d'une alcôve, sans lumière et sans glace, à l'abri des regards importuns, car beaucoup de gens se seraient découragés d'aimer, s'ils avaient pu voir leurs spasmes furieux de brutes.

MAXIME écrit aux brises douces du matin, aux éveils chantants des oiseaux, dans la ferveur d'un esprit reposé qui ouvre à la lumière le calice des images rares et des rhythmes. La porte s'entre-bàille, et au fouettement léger sur les meubles de la robe de Nell, il détourne la tête et s'exclame :

— Gomme te voilà belle aujourd'hui !

Pâle d'un fin duvet de poudre de riz, le voile de la mince capote arrêté au-dessus des lèvres, comme pour les offrir aux baisers, elle porte, relevée par des gants noirs aux lumineux glacis, une robe de dentelles espagnoles d'un jaune fondu et éteint, d'une ado-

rable nuance de Passé parlant des amoureuses anciennes : un pastel aux effacements suaves de Latour, un rêve argenté de Yelasquez.

— Pourquoi, dit-il, ne t'habilles-tu pas toujours ainsi?

Nell sourit à son admiration et Maxime songe aux instincts esthétiques que dans leurs toilettes montrent les femmes, non par amour du Beau, mais par coquetterie, instincts plus ou moins affinés, mais qu'elles possèdent toutes, depuis la grande dame jusqu'à l'ouvrière.

— Nous allons voir les Hemlin, babille Nell, tu sais bien.

De cette visite il ne se préoccupait plus. Et voici qu'un grand ennui pèse sur lui, un grand ennui à la pensée de quitter la page commencée dans une chaude improvisation, un grand ennui à la pensée de ces banales personnes aux insignifiants propos.

— Pourquoi aller chez ces gens ? Tu n'es pas tellement liée

— Ce serait très malhonnête. . . Ils nous ont invités à déjeuner pom* ce matin et j'ai accepté-

— Sans m'en parler.

— Je croyais que cela ne te déplairait pas . . . On ne voit personne ici. . . Mais je te l'avais dit hier. . . Tu ne te le rappelles plus.

— Je n'y avais pas pris garde apparemment.

C'est fort ennuyeux : je suis à travailler.

— Oh ! ton travail. . . il est si pressé, si utile surtout î

Et un rire gentil s'égrène en trilles vifs et moqueurs.

— Allons, tu viens?

Tristement, comme par l'attirance d'un aimant, c'est la levée brusque de Maxime qui va chercher ses gants et son chapeau, sa descente précipitée dans l'escalier de bois qui chante sous son pas, sa montée haletante dans le break, à côté de Nell déjà placée, le front en fête.

Un coup de fouet du cocher ; un piaffement cuirassé ; et le cheval s'élance vers les bleus illuminés de l'horizon, dans l'ombre rayée d'or de la route bordée d'ormes.

— Je t'ennuie, mon chéri, mais que veuxtu ? nous ne pouvions refuser cette invitation.

Avec la jolie compassion d'une femme dont on a fait toutes les volontés , Nell passe tendrement ses bras autour du cou de Maxime et de ses lèvres fraîches le baise avec lenteur, tandis qu'il déplore cet abandon du travail, et songe à l'empire qu'elle commence à prendre sur lui ; mais peu à peu ses soucis s'endorment au roulement de la

l3o BAISERS d'ennemis

voiture. Sur la route poudreuse et ensoleillée, qu'évente le frisson des acacias, il regarde courir la silhouette allongée du cheval, traînant à sa queue toujours frétillante la masse noire du break grotesquement déformé, coupé à chaque instant par les bandes dombre des arbres, et qui, parfois, semble menacer le trotteur de s'écraser sur son arrière-train. Il appréhende et souhaite une prompte arrivée, désireux de se débarrasser de l'ennuyeux tête-à-tête avec des fantoches, redoutant aussi, à l'égal d'une souffrance, leurs invariables conversations. Entre les haies fleuries, embaumant le chèvrefeuille, s'allongent les prames aux hautes herbes, encore perlées de rosée matinale, et il juge qu'ils déjeuneraient bien mieux seuls tous les deux, sous un chêne ; puis des rappels de goûters anciens surgissent : les flacons de Rœderer détonnant parmi les rires de filles en claire toilette, aux bras nus dans les denteHes, renversées sur le gazon en d'indécents rctroussis de jupes, des échancrures montrant par places la peau moite et parfumée.

— A quoi penses-tu ? demande Xell.

Il s'esclaffe à cette question si involontairement indiscrète.

— Je pense, dit-il, changeant vite le cours

BAISERS d'ennemis i3i

de ses idées, à la manie qu'ont les petits bourgeois de manger sur l'herbe et de laisser des papiers gras partout. Qu'on aille dans la forêt de Fontainebleau ou sur les bords du Rhin, on trouvera immanquablement la trace des imbéciles qui s'y sont promenés. Encore faut-il s'estimer heureux quand ils n'inscrivent pas leur nom sur l'écorce des arbres et sur les murs d'un monument, avec, au-dessous, un cœur et des mains entrelacées.

— Tu dois donc être satisfait de ce pays, car nous sommes en pleine campagne, perdus comme des Robinsons.

— Tu as de l'imagination ! regarde plutôt. La voiture longeait en ce moment le parc

des Hemlin ; et, aux deux extrémités du mur d'enceinte, un pavillon s'élevait, couvert d'une toiture japonaise, flanqué à droite d'une tour gothique et à gauche d'un minaret.

— Ils ont bon goût, ces gens.

— Mais ce n'est pas laid... On a réuni tous les styles... Sur les plages, on construit beaucoup dans ce genre-là... C'est un architecte de Pornic qui a dessiné le plan. Chut! nous arrivons.

A peine le cheval est-il arrêté que la grille s'ouvre; et, en bras de chemise, coiffé d'un haut chapeau de paille aux bords rabattus sui' ses

iSa BAISERS d'ennemis

yeux, tenant un arrosoir vide, M. Hemlin se précipite, le \isage rouge, bredouillant d'une voix de crieur public :

— Que vous êtes donc aimables !... Je suis très content... Pardonnez-moi ma tenue... à la campagne, vous savez !

Nell et Maxime descendus, pendant que sur le sable fin crépitant le break avec lenteur glisse vers l'écurie, il continue :

— Je ne vous donne pas la main, madame, car je suis très sale... Nous sommes en train de soigner notre petit jardin...

Et, s'oubliant, il frappe sur l'épaule de Maxime.

— Xous irons voir ça après déjeuner.

Il les précède dans les étroites allées bordées de rosiers et de buis, monte avec eux les marches du perron et les introduit dans le large vestibule où les porte-manteaux sont encombrés de voiles et de coiffures étranges.

— Si vous désirez vous débarrasser. . Mme Hemlin est au salon ; moi, je vais finir mon petit travail et je vous rejoins.

A grandpeine Maxime parvient à découvrir une place pour son pardessus entre un gigantesque panama elle tricorne d'un ecclésiastique; alors, majestueusement, avec la solennité d'époux allant recevoir la bénédiction nup-

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tiale, Nell à son bras, il pénètre dans le salon, aussitôt étourdi par une bouffée de paroles, un brouhaha de conversations qui lui rappelle l'agitation d'un chenil, lorsque le valet va servir la pâtée. Après des saluts à droite, des saluts à gauche, distribués en une machinale inconscience, Maxime se faufile dans l'embrasure d'une croisée, entre le curé qui roule ses doigts dans le cordon de sa soutane et un cousin de la famille, maigre et sec, aux favoris touffus, les cheveux collés à grand renfort de pommade sur le sinciput, les mains obstinément maintenues derrière le dos, audessous des boutons de la longue redingote.

— Et vous habitez loin, monsieur ?

— A plus d'une lieue, monsieur.

Soudain, avec la précipitation d'un coup de

théâtre, comme mue par un ressort caché dans son fauteuil, interrompant les propos, bousculant tout le monde, Madame Hemlin se lève, les seins en avant ; elle écarte les dandinements de jaquettes, coupe le cercle des robes tassées sur les chaises, et, se mettant à la fenêtre, de toutes ses forces s'exclame :

— Gédéon ! Gédéon ! On n'attend plus que toi : tu es ridicule !

Un cri lui répond, une clameur dolente et plaintive de géant terrassé,

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— Tout de suite j'arrive, ne t'impatiente pas.

Rassurée dans ses préoccupations, elle traversait le salon, et priant de l'excuser, sortait une minute, pour revenir . ensuite s'asseoir rouge et essoufflée, distraite des causeries environnantes, limagination envolée ailleurs.

Presque au même instant une mignonne servante aux joues en feu, au Aaste tablier blanc, ouvrait, dans une bonne odeur et un mijotement de cuisine, la porte à deux battants, en annonçant très bas d'une voix honteuse :

— Madame est servie.

Gédéon avait fait son entrée , les mains roses, le front en sueur, un foulard au cou de crainte des fluxions de poitrine, et les hommes tendirent le bras aux dames pour passer dans la salle à laanger.

Sur la blancheur irréprochable de la nappe, entre les blanches cornes des serviettes nichant de petits pains blonds, les pyramides de fruits se dressaient : les pêches aux sanglantes carnations dans leur vert écrin de feuille de vigne, les abricots étalant des trognes de chinois ocellées de noir et de vermillon, les grappes de raisin aux clartés d'opales et d'émeraudes, les fraises éteignant dans l'ombre le grenat obscurci de leurs chairs, et, du milieu de la table, en un triomphal cantique, des roses

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jaillissaient en gerbes : nacarat, nuancées d'un pâle carmin ou liscrées d'un mince filet de pourpre.

Après le barbare assaut du premier service, des phrases partirent de tous côtés.

— Vous êtes vraiment parfaitement ici....

— La viande est d'un cher ! notre boucher nous vend la côte de mouton huit sous.

— C'est le vol organisé... Et la côtelette de veau ?

— Le jardin me demande des soins extraordinaires. ]Mais, que voulez-vous? j'aime ça. Ainsi les melons...

— Mon fils porte des bas de coton, c'est plus sain...

— Maman, pourquoi que ce monsieur-là a pris les truffes sans m'en laisser?

Au centre du festin, le curé de l'endroit, abandonné d'ailleurs de son voisinage, se contentait, avec une extrême politesse, d'offrir du vin à droite et à gauche ; ces fonctions de sommelier ne lui permettant pas de causer, il n'avait que le temps de manger en silence, tandis qu'à quelques chaises plus loin, Maxime, flanqué d'une vieille demoiselle et d'un bambin de cinq ans, regrettait la journée perdue, l'œuvre commencée dans une heureuse inspiration.

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A la fin il s'était résigné à accepter ces joies bruyantes, et il écoutait, tranquille et souriant, sans oser penser.

— Où allons-nous ? s'écria un ancien officier, fourrageant dans son assiette, le gouvernement oublie donc que la guerre, dans les circonstances actuelles, serait un épouvantable désastre. Il n'y a plus chez nous de discipline, plus de prestige !

Tout le monde s'accordait là-dessus. Cependant Gédéon, qui avait réussi à être exempté du service militaire à cause d'une infirmité d'oreilles, soutint la guerre, trouva qu'il serait sage d'en finir avec ces canailles d'Allemands.

— Mais vous ne songez pas à la démoralisation de l'armée !

Indifférent à la politique, le cousin de la famille racontait à ses deux voisines une histoire scandaleuse.

— Le vieux fripon, paraît-il , se sentait démangé après la mort de sa femme, et conmie il était généreux et que les fermiers pensaient qu'à son âge il ne devait pas avoir beaucoup de vaillance, ils laissaient en toute liberté leurs filles se frotter à ses culottes ; et, voilà : la grandie Clémentine, — vous savez : la fermière de la Gilarderie, — a gardé le souvenir de ses caresses. . .

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— Et, c'est de lui?

— On le dit.

Gédéon lançait en ce moment an significatif coup d'œil au beau parleur, en lui montrant sa nièce, une jeune fille de seize ans partagée entre la peur d'être siu^prise et le désir de connaître le récit. Mais des cris violents s'élever ?nt à l'autre bout de la table : un enfant ayan: renversé son verre sur la manche d'un invité reçut une claque de sa mère, et sa douleur s'exhala en cris perçants, accompagnés de tempétueux sanglots.

Au dessert, échauffées par le vin, une chère copieuse et délicate, les imaginations facilement s'égayèrent ; les convives chuchotaient de gothiques plaisanteries dans l'oreille des dames qui, avec pudeur, déguisaient leurs rires ; et. derrière les épaules secouées de subits accès de joie, insensible aux gravelures, la petite bonne, très rouge, escortée d'un domestique, changeait les plats, emportait les crèmes, offrait des gâteaux dans le va-et-vient de sa robe à raies bleues et les brides envolées de son bonnet de linge.

Tout à coup, en un fracas prolongé, s'écroula de ses mains une pile d'assiettes, dont plusieurs se brisèrent sur le parquet ; et, muette d'épouvante, les bras ballants, elle considérait la

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catastrophe, lorsque retentirent les exclamations du couple Henilin.

— Malheureuse ! mes assiettes dorées.

— Maladroite I On fait attention.

Ce fut le signal du départ. En un tumulte de chaises remuées , on revint au salon , où la petite servante, les yeux pleins de larmes dans l'appréhension dune scène servit, avec une crainte exagérée de laisser tomber son plateau, le café et les liqueurs.

— Ma nièce a un très joli talent sur le piano; si elle veut être un peu courageuse, vous serez contents. Allons, Berthe, soyez plus hardie.

Sur les instances de Gédéon, la jeune fille se présentait à la question du Pleyel et attendait, en des tremblements, que la minute de son supplice fut arrivée : elle essayait, en un jeu automatique de doigts, la marche du Songe d'une Nuit d'Eté ; mais bientôt, effrayée d'une série de notes fausses, de phrases jouées saRS mesure, elle s'arrêtait rougissante.

— La pauvre enfant est intimidée, dit Madame Hemlin. mais toi, Gédéon, qui joues très bien et n'as pas sa frayeur, prends donc sa place. Monsieur Hemlin, après s'être laissé prier quelques instants, yconsentit.il plaça le tabouret à une bonne distance, se recueillit deux secondes ; et. transformant le clavier en enclume, il atta-

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quait, en des accords tapageurs, une suite de valses de Strauss, avec des levers élégants de mains qui permettaient au public de voir briller son alliance et le faux rubis d'une grosse bague.

— Je ne sais plus rien, dit-il au bout d'un quart d'heure, et fermant doucement le piano, il quitta le siège avec grâce.

Alors un concert de félicitations commença : Il était réellement un virtuose et devait s'estimer très heureux de savoir ainsi la musique, car c'était une grande distraction : pour occuper les longues soirées, il n'existait rien de mieux. Madame Hemlin déclara qu'il avait appris le piano tout seul, et Gédéon, dont on choquait la modestie par ces louanges exagérées, proposa, pour s'y soustraire, une partie de jardin.

On se divisa en deux bandes : les dames, poétiquement, s'arrêtèrent devant les platesbandes de la maison, immobiles d'admiration.

— Comment faites-vous pour avoir de si belles fleurs !

Quant aux hommes, après s'être amusés un instant, autour d'un bassin grand comme une cuvette, à jeter des miettes de pain au cygne, ils s'étaient dirigés, à la suite de leur amphitryon, au fond du parc, où Monsieur Hemlin

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voulait à toute force leur montrer de curieux retraits à l'anglaise récemment installés.

— Vous voyez, c'est très commode.

Et il expliquait le système. -

Les distractions étaient épuisées ; à grand peine les convives, alourdis par le copieux repas, dissimulaient leurs bâillements ; on se sépara.

— Enfin ! fit Maxime en montant en voiture.

Et il songeait que les trois quarts des êtres soi-disant pensants employaient leur existence à s'assurer, à force de soucis, un repos aussi ignoble, des plaisirs aussi méprisables, car ces gens, tout rustres qu'ils étaient, ne différaient que bien peu de leurs frères des grandes villes et de Paris qui, il est vrai, avaient d'autres sujets de conversation, mais n'y dépensaient pas davantage d'esprit. Quelle misérable tâche que l'obligation où étaient les rares intellectuels d'entretenir des relations aussi ridicules ! Nous ne pouvions vivre avec nos rêves ; il fallait de toute nécessité en sortir, soit par l'activité dévorante de nos ambitions, soit par suite des lois barbares de la société. Et l'on avait beau secouer son âme au retour, ainsi qu'un manteau qui a traîné dans quelque ordure, la boue y demem^ait pour toujours en

BAISERS d'ennemis i4i

une tache infamante que vainement, pendant des années, nous essayons d'enlever, comme ces romanciers que leurs goûts appelaient dans les soirs mystérieux du Passé, et qui, avant d'aller retrouver lem^s songes,- étaient condamnés à rejeter en des syllabes haineuses, l'indigne vision dont leurs yeux se souillèrent, les grotesques silhouettes qui venaient enlaidir leur cerveau et se mêler à la foule voilée de leurs déesses. Maxime déplorait ainsi, en prêtre témoin d'un sacrilège, ces prostitutions de la parole à d'obscènes usages ; et, en voyant ces mots qui seulement dans le vers et la phrase rhythmée apparaissent réels, tels qu'ils sont! égarer leur pourpre dans la banalité des babillages quotidiens, il se prenait à regretter que les hommes ne fussent muets comme l'animal et qu'un silence forcé n'épargnât au Verbe toutes ces profanations.

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D'abord, lorsqu'il se croyait amoureux, les heures d'intimité s'envolaient rapidement, mais maintenant qu'il n'éprou- Tait pour sa femme qu'une amitié de bon camarade, maintenant que l'habitude émoussait peu à peu sa sensualité, la conversation traînait, le temps paraissait long. Tous deux s'ennuyaient de ce séjour à la campagne, de la solitude de cette petite villa, où ils s'étaient décidés d'un commun accord à passer leur lune de miel. Peut-être auraient-ils voulu voyager, retourner à Paris ou à Nantes, mais ils n'osaient n^. s'avouer c^ d< =ir, ni revenir sur leur résolution, attendant 1 automne avec impatience pour

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reprendre le chemin de la ville. De plus en plus Maxime par l'Art était reconquis et absorbé ; il négligeait d'accompagner sa femme dans ses promenades et profitait de sa tranquillité et des beaux jours, fertiles en inspirations, pour s'acharner à la tâche. A la fin, il goûta cette paix laborieuse parmi des feuillages et des fleurs que magnifiait l'Eté, devant des paysages que le Crépuscule effaçait en des brumes de rêve et dont Midi dévoilait la gloire ; il se prit à chérir cette quiétude qui le délivrait des ennuyeuses préoccupations, des rumeurs importunes, sans assoupir sa pensée, sans rien lui apporter de la somnolence des Choses, et, ce qui avait fait l'ennui de ses désœuvrements d'amoureux, devint, dans la suite, le charme de ses heures de travail. Volontiers il fut resté là des années. Cependant il comprenait que pour sa femme, enlevée à ses amies, à son entourage mondain, ce genre de vie devait être désagréable. Il eut donc l'idée, afin de la distraire, d'intéresser Nell à la littérature dont il ne lui avait que rarement parlé. Dj reste , il ne pouvait lui laisser ignorer plus longtemps les œuvres qui causaient ses plus grandes joies et étaient autrefois la sujet ordinaire de ses causeritîs. Ils seraient sans cela denicurés toujours l'un

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pour Tautre étrangers, et la conversation eut paru pour Maxime trop monotone.

Il connaissait Féducation artistique des pensionnats. Nell lui avait montré une histoire de la littérature française, composée par un prêtre qui certainement n'avait pas lu le quart des livres dont il parlait. C'était un recueil de citations vagues, une compilation de critiques cueillies à droite et à gauche chez des écrivains d'un goût souvent douteux, dun parti -pris prononcé, dont Fauteur, dans ses commentaires, exagérait encore les opinions. Les lieux communs sur les Classiques étaient excusables, mais la partie réservée au X1X« siècle dépassait toutes les légendes en fantaisie et en naïveté. Des rimeurs que personne ne connaissait avaient leur place à coté des Maîtres dont le rôle, en revanche, paraissait singulièrement effacé. Hugo ne produisit rien de bon, à l'exception des Odes et Ballades ; Jocelj'n était la triste chute d'nn homme de talent. Puis on rencontrait, jetés comme des dogmes, des assertions de cette sorte : Victor de Laprade, le plus grand poète du siècle... le génial prosateur de la France, Louis Veuillot. Quant à Alexandre Dumas et George Sand. proclamés écrivains de génie, leurs œuvres malheureusement outrageaient sans cesse la morale et

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la religion. L'historien passait sous silence les romanciers contemporains, à l'exception d'Octave Feuillet qui donnait triomphalement le bras à M"^^ Graven et à M''* Fleuriot.

Maxime se fiait à l'intelligence de Nell, à la confiance qu'elle lui témoignait pour corriger ces idées singulières, réformer son jugement faussé par un enseignement de vieille demoiselle, un savoir de routine et de préjugés.

A Tune de leurs promenades sur les bords de la Loire, un soir aux pourpres éteintes, aux bleues transparences du ciel, tandis que le fleuve dormait en un bercement doux de petites vagues, balançant les vaisseaux aux fines mâtures, prêts à gagner le large, il lui avait dit à voix lente, l'adorable berceuse où Baudelaire, en une nostalgie des contrées chimériques, évoque la chambre merveilleuse dont la beauté serait hospitalière à l'Amour :

Mon enfant, ma sœur.

Songe à la dovxeiir D'aller là-bas vivre ensemble...

Tandis qu'il s'enivrait de la suave musique du poème, Nell lui semblait plus charmante ; les vers rappelés prêtaient leur grâce à sa femme, au paysage, à tout ce qui se présentait à ses yeux.

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— C'est joli, fitNell, qui avait à peine écouté. Cette banale réponse étouffa aussitôt son

émotion.

D'autres fois, sans plus de succès, il essaya sur son esprit des poètes les plus féminins. Les vers de Paul Bours^et, les dolences des Intimités et des Solitudes la laissèrent également froide. Elle ne se plaisait guère qu'aux aventures sentimentales, aux contes à dénouement tragique, estimant bien écrite une œuvre qui finissait à son gré, et elle montra beaucoup d'étonnement quand Maxime lui avoua, après une lecture, qu'il préférerait avoir écrit, plutôt que toute la pièce àes Pauvres gens, seulement quelques vers de la Chanson des doreurs de proue ou du Satyre.

— Je ne sais pas ce que tu y découvres de si admirable, dit Nell. Il y a des mots qui ne sont là que pour la rime, et on ne voit pas toujours la suite des idées.

A mesure que l'intimité devenait plus grande, elle s'enhardissait à discuter avec Maxime, et même systématiquement, sur certains sujets le contredisait, moins par mauvais vouloir que par désir de montrer quelle aussi T cuvait apprécier les libres. Il finissait par se làcheL' quand, d'un ton décidé, elle déclarait de ses poèmes préférés que « c'était ordinaire »

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OU « qu'on y comprenait rien. » Comme elle vantait beaucoup Lamartine, ayant appris jadis plusieurs de ses méditations, il lui passa Jocelj^n qu'elle ne connaissait pas. Dans la journée, ouvrant le livre à l'endroit où elle s'était arrêtée, il se mettait à lire à haute voix, mais quand il levait les yeux, Nell était en l'air, cherchait un bracelet qu'elle avait oublié sur la table, enlevait un fil de son corsage ou arrangeait les plis de sa jupe.

— Mais continue donc, je t'écoute, disait-elle.

— Elle aimera peut-être mieux les romanciers, pensa Maxime.

Naturellement il devait éloigner d'elle le pessimisme navrant de Maupassant e"^ de Mirbeau aussi bien que les nobles évocations de Madame Judith Gautier et de Villiers de l'Isle Adam, rejeter les raffinés de la phrase tel s que Flaubert, Goncourt, Huysmans, Lemonrier, au même titre que ces œuvres d'analyse aïgue, comme Volupté, Sous l'œil des Barbares, La Course à la mort, qui demeurent les bréviaires des artistes, les confidents de leurs veilles attristées ou glorieuses. D'ailleurs, voulant plutôt inspirer à Nell l'amour du vrai que la onvertir à son esthétique, il choisit ur livre qui, tout en étant capable de requérir les plus hautes intelligences, s'adressait principalement à la

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foule : La Joie délivre, d'Emile Zola. Il admirait moins les autres romans du Maître. Certes, il ne trouvait point exagérées leurs peintures, sachant parfaitement que lécrivain qui raconte Ihistoire de rHumanité, reste toujours au-dessous des horreurs de la vie réelle, mais il préférait des analyses d'àmes subtiles et choisies qui, pour être aussi attristantes, lui semblaient d'un intérêt plus haut. La Joie de viçre, au contraire, était conçue à la façon d'un magnifique poëme ; l'Océan dont Emile Zola avait rendu les tempêtes avec une largeur de touches à la Delacroix, prêtait aux personnages une grandeur épique, mettait dans le récit la clameur furieuse des ouragans, le reflet perfide de ses vagues. Et les personnages étaient animés d'un souffle puissant et énorme: Lazare, Thomme aux mille chimères, aux volontés sans cesse brisées, et Louise, la frêle et gracieuse jeune fille, dont le romancier, cruel comme la nature, se plaisait en un terrible enfantement, à flétrir le charme gracile, à dévoiler ignominieusement le sexe souillé et douloureux. A côté de chapitres où l'auteur décrivait les souffrances mesquines de l'existence avec un art incomparable, on rencontrait des pages exquises de douceur et d'apaisement, comme celles qui retraçaient le chagrin de

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Lazare après la mort de sa mère, les promenades dans le petit cimetière, sa visite à la chambre de la défunte.

En raison de certains détails, Maxime hésita un moment à donner le livre à sa femme, mais, à la fin, songeant qu'elle était peu impressionnable, il se décida.

— Puisque, disait-il, Xell ne veut pas s'arracher aux réalités et répugne aux pures joies de l'àme, qu'au moins elle apprenne à regarder le monde sous son aspect véritable, qu'elle le considère, non comme un salon où Ton boit du thé en compagnie de coquettes et de dandies, mais plutôt comme un désert de fange et de pluie où, dans une nuit sans échos, des malheureux en détresse clament leurs solitaires angoisses.

Lorsque Nell aperçut le nom du livre à couverture jaune qu'il lui apportait, elle éprouva une double impression : à la fois la frayeur et l'attrait du fruit défendu ; et, dans un cri d'étonnement, avec des yeux brillants de curiosité joyeuse :

— Je puis lire ça, fit- elle.

On l'avait élevé dans l'horreur de l'écrivain, tellement obscène, au dire de tous, qu'on n'osait même pas en bonne société prononcer le titre de ses œuvres. Régulièrement, quand elle par-

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tait en voyage et qu'il s'agissait d'acheter un voluDie qui lui convint, son père, apercevant Nana à la bibliothèque de la gare, se mettait à déclamer contre « un gouvernement qui laissait publier de pareilles turpitudes ! »

Elle ouvrit donc le roman avec une méfiance de l'auteur et une curiosité de l'histoire. MaxiiLie se retira dans son cabinet ; mais bientôt, ccmme il n'était pas en veine de travailler ce jour-là, et qu'il avait hâte de connaître les impressions de Nell, il se leva et se rendit dans :-a chambre.

— Qu'en dis-tu ?

Elle n'osait pas répondre ; il s'approcha et s'ape)"çut qu'elle lisait un autre livre, un de ces éternels récits au sucre et à la canth aride, angoissant, durant quatre cents pages, les cœurs sensil.les, avec l'attente, savamment prolongée, dune alcôve ouverte sur le baiser furtif des deux héros. Maxime ne proféra pas une parole, mais méprisant et muet, il sortit.

Ainsi il croyait trouver dans Nell une compagne spiritueUe, une enfant instruite qui fut entrée dans s iS enthousiasmes d'artiste, et, loin de les partager, elle les raillait, incapable de comprendra les œuvres de beauté, fermée à tout ce qui ne .-hatouillait pas ses curiosités de petite bourgeoise éprise de mensonges et in-

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duite, par ses lectures, à des rêveries mondaines, à l'adoration de grivoises et chimériques aventures. Ah! ces romans de concierge qui emplissaient les bibliothèques de chemin de fer, ces récits qui projetaient sur la vraie littérature une ombre honteuse de sottise et de fausseté, et donnaient aux jeunes filles, au lieu de la résignation du sage, l'envie des ridicules bonheurs, combien de fois lui arriva-til, dans sa colère, d'appeler sur eux les rigueurs des anciemies législations, et de souhaiter qu'ils fussent brûlés de la main du bourreau, à titre d'outrage à la Vérité ! N'étaient-ils pas en effet la cause d'innombrables déchéances, par leur habitude de présenter, comme la seule et réelle joie , plutôt que l'allégresse de l'âme délivrée, les triomphes grossiers des sens ? A leurs flammes de maléfices, les péchés secrets qui n'osent se montrer à la lumière, devenus soudain superbes, venaient réchauffer lem^s visqueux anneaux, et les êtres qui jusque-là avaient renfermé ces monstres en eux-mêmes, élevaient au jour leur tête hideuse, ainsi que des trophées de gloire dont ils devaient justement s'enorgueillir.

Et cependant, en dehors de ces récits d'adultères et de crimes, pouvaient-elles désirer quelque noble viatique, ces pauvres enfants

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que l'on avait élevées pour l'alcôve d'un mari ou d'un amant et qui n'échappaient à la domination d'un seul que pour retomber dans celui de la foule ? Comment auraient-elles aimé un ouvrage où le cœur s'épanche en d'intimes confidences, celles qui jamais ne connurent leur âme et dont l'égoïsme inconséquent, avide des suffrages d'un public haï ou méprisé, ne songeait qu'à d'inutiles parures ? Fatalement elles étaient condamnées à des préoccupations d'esclaves avilies ou de luxurieuses mercenaires, après être restées toute une jeunesse enfermées dans leur ignorance, comme dans un honorifique sacerdoce.

— Qu'elle est déplorable, pensait Maxime, cette éducation des jeunes filles ! Les éléments de science qu'on leur enseignait n'élaieiit d'aucune importance, sans les applications qui les rendent utiles à la vie, sans les développements qui ouvrent à l'esprit le chemin des larges spéculations. Quant à l'Histoire, mieux valait la leur laisser complètement ignorer, que de leur cacher tant d'événements capitaux et de leur donner des siècles une impression si fausse. En vérité, les romans de Walter Scott et d'Alexandre Dumas étaient préférables à ces stupides abrégés chronologiques, à ces longues suites de faits isolés et inexplicables dans leur

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concision, dont on bourrait le cerveau des élèves.

Malgré tous ces inconvénients, cette culture incomplète, mauvaise, n'eut pas effrayé Maxime, si sa femme était venue à lui, l'àme simple , affectueuse et enthousiaste. Se vouant alors à son instruction, il aurait eu, à son égard, l'attachement passionné que le maître éprouve pour le disciple qu'il a éveillé à la science, le sculpteur pour la statue où il a glorifié son rêve. Mallieureusement Nell n'était ni humble, ni soumise. Munie de diplôme, elle s'imaginait ne rien ignorer. L'éducation, au lieu de développer son intelligence, l'avait remplacée par je ne sais quel joujou banal, perfectionné depuis par les parents et la société, qui lui servait à prononcer sur toutes choses des jugements catégoriques. En revanche, ce que Victor Hugo appelle (( le livre des oiseaux et des bohémiens » ce monde occulte, familier aux êtres neufs, lui demeurait fermé : elle ne ressentait point devant la révélation de la Beauté ce trouble délicieux de certains cœurs. Quelques semaines après leur mariage, ils étaient allés ensemble au Louvre, et Maxime avait en vain essayé de lui faire compicndre Rubens, le cantique triomphal des rutilantes couleurs, des foules ivres et glorieuses. Il se

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rappelait son détournement de tête, son sourire pudique de vierge qui se défend d'une mauvaise pensée devant ces roses charnures, ces croupes étalées dans l'orgueil d'un sang riche et puissant. De cette longue suite de chefs-d'œuvre, rien ne l'intéressa, ni les mélancolies de Rembrandt, ni les extases des Primitifs, ni le rêve galant de \/atteau. Elle s'était seulement arrêtée devaiit quelques petits tableaux de l'Ecole hollandaise dont le sujet la requérait, les sentimentalités de Greuze aussi la charmèrent im peu, mais elle réserva tout son enthousiasme pour le Hussard de Géricault qu'elle avait dessiné au pensionnat, d'après une copie. Une autre fois ils étaient entrés à une exposition d'impressionnistes, où elle s'esclaffa fi'anchement, n'ayant jamais regardé dans son enfance les étincelantes verdures des champs, le chatoiement des flots et le ciel vespéral des étés de soleil, flamboyant de pourpre et démeraude dorée. Elle n'aimait que le Luxembourg ; et, sans goûter d'ailleurs les quelques belles œuvres égarées dans cette halle de la peinture foraine, elle se délectait beaucoup à chercher dans sa mémoire le sujet des toiles historiques et p m usait ses regards aux pâles mythologies et"* aux mignardes églogues, semblables à des couvercles roses de boites de drao^ces ou à de f ri laides fi;;urcs de ciro.

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Tous ces détails auxquels Maxime, dans l'effervescence d'un boni eui à peine l'e^piré, pi'éta peu d'allcnlion, lui revenaient maintenant en foule à l'esprit, et achevaient de lui persuader que sa femme lui demeurerait toujours étrangère et qu'il devrait, à l'avenir, sous peine de moqueries et d'explications inutiles, cacher ses intimes cogitations.

Si encore elle eût aimé la musique ! N'était-ce pas lart suprême, la religion moderne qui remplaçait les croyances positives et ouvrait aux pauvres désespérés de la Foi le délicieux Paradis des harmonies, une route de berceuses caresses vers un empyrée idéal que nos plus célestes rêveries n'eussent jamais, sans son secours, entrevu ? Hélas ! Nell ressemblait à la plupart des jeunes filles qui, depuis l'enfanco, étudiaient le piano et en restaient au mécanisme, aux tours de force digitaux, ^ans essayer de comprendre les maîtres, de se 'faire une éducation musicale, comme on se donne une éducation littéraire. Telles qui jouaient des classiques à douze ans, n'étaient pas capables de distinguer Schubert de Mozart. Le goût de la musique classique n'était le plus souvent chez elles qu'une pose, un moyen de montrer j ur un clavier l'agililé prodigieuse de leurs doigts ; elles délaissaient les œuvres géniales de

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Beethoven et de Schumann pour des symphonistes plus à la mode, pour l'incompréhensible tapage de Raff , pour ces salades de sonorités bizarres, où la science harmonique était employée avec l'absence d'émotion, l'inconscience d'un auteur qui, voulant construire une phrase, se serait amusé à aligner au hasard les mots d'un dictionnaire. Mais leur indifférence éclatait bien davantnge au concert, quand, au lieu d'écouter l'orchestre, elles chuchotaient les riens de leurs minuscules cerveaux ou, dans le repos de l'éven rail, lorgnaient, à petits coups de jumelles, le scintillement des mondaines toilettes. Si, bravant les démonstrations de faux patriotisme et de jalousie impuissante, les clameurs d'une populace d'incendiaires tout prêts à mettra le feu à Paris une seconde fois, un directeur imprudent se fut avisé de monter un drame de Richard Wagner, il est certain qu'il eut souffert beaucoup de la rivalité d'un Café-Concert ou d'une piécette à la mode, et qu'une fois la première curiosité satisfaite, les belles virtuoses eussent délaissé son théâtre pour courir applaudir les refrains égrillards et les niaises romances d'un opéra bouffe. D'ailleurs, il valait mieux au fond qu'il en fut ainsi : la solitude et l'oubli où la foule laissait les grandes œuvres étaient préférables

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à ces admirations de commande, à ces exclamations de la bouche qui ne parlaient pas du cœur ; l'Art voulait des fidèles et se passait fort bien de la tourbe de faux prosélytes.

— Mon Dieu! se dit Maxime, je n'ai point reçu les ordres pour faire l'apôtre; laissons donc ma petite femme à ses gentilles occupations. Si j'avais un enfant, je lui donnerais les contes de Perrault ou un volume de Madame de Ségur. Pourquoi désirer que Nell goûte mes livres ? Le vieux Rivarol avait raison quand il priait sa maîtresse de garder les « charmants zéros » de son intelligence.

Ayez toujours pour moi du gonl comme un beau fruit, Et de l'esprit comme une rose.

Qu'elle reste rose, c'est tout ce que je lui demande, ajoutait-il, non sans songer à la diminution graduelle de son amour, à la descente rapide de ses tendresses dans les eaux fangeuses de légoïsme charnel.

AVEC le bleu et pâle ciel d'octobre, les roses colorations des vignes vierges, la fête suave et mystérieuse des commencements de l'automne, sur les instances pressantes de Nell, Maxime à regret abandonnait la maison des bords de l'Erdre pour venir passer l'hiver à Nantes.

Afin que sa fille ne s'éloignât pas de lui, M. Daubry avait loué, dans la maison qu'il habitait, un appartement situé sur son palier, et il voulut le meubler lui-même . « Ainsi, disait-il aimablement à sa femme, nos jeunes mariés n'auront pas l'ennui de courir les magasins pendant leur lune de miel et seront tout

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à leurs caresses. » Ce projet déplut à Maxime ; cependant son beau-père s'était montré si désireux de leur « faire une surprise » qu'il n'avait pu s'opposer à ses volontés.

Après un dîner copieux arrosé de Champagne, la famille se dirigea vers le logis que le couple devait occuper. Le vestibule aux tentures sombres, son bahut finement sculpté agréèrent à Maxime, mais quand il pénétra dans le salon et dans la chambre à coucher, il fut saisi d'une violente colère à l'idée qu'il devait demeurer au milieu de telles horreurs. Evidemment son beau-père, voulant paraître généreux sans qu'il lui en contât trop cher, s'était adressé à l'un de ces immenses magasins qui fournissent à vil prix, aux ménages de la petite bourgeoisie, des meubles grossiers et vulgaires, ayant la prétention de reproduire, dans leurs foiines lourdes, les splendides ornements de la Renaissance ou les fines élégances du xviii^ siècle.

Nell heureuse de penser que ces choses étaient sa propriété, qu'elle allait être reine de ce petit royaume, ne se tenait pas de joie, allait, furetait, ouvrait les placards, s'étonnant de tout, admirant tout, tandis qae Maxime ne savait comment cacher sa fureur et se montrer reconnaissant.

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— J'espère que vous serez bien, répétait M. Daubry en se frottant les mains.

Mais il avait gardé la véritable surprise pour la fin. Avec le rire narquois d'un roué qui vient d'exécuter un bon tour, il ouvrit une porte dissimulée sous la tapisserie.

— La chambre de l'homme de lettres, dit-il.

Avec son fauteuil Voltaire, ses rideaux verts, son bureau massif et sa grande bibliothèque, cette pièce avait la froideur glaciale d'un cabinet d'avoué. Pour l'égayer était pendue, entre les deux fenêtres, dans un cadre en bois noir, une gravure représentant Molière et Louis XI Y.

— Ah ! pensa ?.laxime, que pourrai§-je faire en cette étude ? à moins de rédiger des actes ou des comptes de commerce

Cep*3ndant il remercia M. Daubry avec toutes les démonstrations cordiales dont il se sentit capable à ce moment.

Certes il eut préféré une table et un lit de sapin ! qui auraient eu au moins sur ces grotesques prétentieux la supériorité des simples. Enfin il se décida à supporter ce ridicule aracablement dans la chambre de sa femme et dccns les salons, à souffrir les lithographies à sujets pieux, où des Christs qui ressemblaient

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à des ouvriers charpentiers s'essayaient aux attitudes sentimentales de chanteurs de romances, les gravures mignardement erotiques où des mannequins en costume Directoire paraissaient' poser pour le costumier à venir, mais il voulut arranger son cabinet à sa guise et pria un de ses amis de lui expédier une partie de son mobilier de garçon, resté dans le pied-à-terre qu'il conservait à Paris.

Son beau-père, il est vrai, serait probablement furieux, mais tant pis !

D'ailleurs il essaierait de l'adoucir en alléguant des manies d'artiste, l'impossibilité pour ÎLii de travailler au milieu de meubles étrangers, l'amour des chers bibelots qu'il avait l'habitude de contempler depuis des années.

(Kiand M. Daubry apprit les intentions de son gendre, son mécontentement fut extrême. Il signifia à sa fille qu'il ne leur donnerait plus rien, puisqu'ils ne faisaient pas plus de cas de ce qu'on achetait pour eux. Nell, devant son père, soutint son mari, inventa mille prétextes pour le défendre, mais, dans l'intimité, elle le blâma, lui déclara qu'il était absurde de contrarier ainsi ses parents.

Maxime n'en persistait pas moins dans sa résolution et commençait d'accrocher ses tableaux, voulant se bùtir chez lui un abri

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pour ses rêves. Avec les ingénues douteuses de Fragonard et de Baudoin personnifiant chez la femme — pour un moment ! — la grâce féline et les cruautés innocentes, alternaient les terrifiantes courtisanes de Rops : une vieille brisée de luxure, aux yeux douloureux de malade, tragique de maigreur, avec ce chapeau aux plumes funèbres et cette robe noire qui semble le deuil d'elle-même ; puis une petite ouvrière aux regards canailles, les jupes retroussées, les seins découverts, en une joie de se sentir nue, d'agiter les graciles roseurs promises aux appétits des hommes. A coté, ironiquement pendues sous la Tentation deTeniers, des dessins amers de Forain, d'étranges lithographies d'après Degas, montraient les leurrantes promesses de la beauté charnelle, et les humiliations des muliébrines toilettes, obligeant aux postures ridicules, transformant la toute-puissante Séductrice en un épouvantail grotesque. Et face à face avec la géante prostitution figurée en ces icônes, éclatait dans des eaux-fortes de Félix Buhot, l'énorme travail des grandes villes : les cheminées d'usine fumant dans le brouillard jaune des matins d'hiver, et les rues qui s'éveillent peu à peu au labeur de l'aube ou s'illuminent de girandoles pour les coupables fêtes du soir. Ces œuvres, pleines d'un modernisme mor-

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bide, plaisaient à Maxime qui cherchait à retrouver chez lui, dans sa bibliothèque et ses estampes, la complexité delà vie, mais elles ne pouvaient, aux heures de trouble, lui donner de calmes émotions ; il plaça donc, près de sa table d'étude, pour les avoir toujours devant les yeux, plutôt que ces inquiétantes images, les inspirations sereines des Mystiques qui ouvrent aux âmes malades des routes pacifiques et ombragées. Et douce et souriante au sommeil accablant de Mars veillait, dans l'or d'un vieux cadre, ladorable Vénus de Botticelli, sûre des magies de ses prunelles, parmi les petits amours qui soufflent les rêves heureux au dormeur vaincu. Et douce et souriante dans l'éternel repos du Songe veillait la Béatrice de Dante-Gabriel Rossetti, aux yeux fermés sur le monde, les cheveux sacrés de lumière, tandis qu'Alighieri et Virgile, par des routes contraires, vers elle s'acheminent. Et c'était aussi, sur ces murs que Maxime voulait faire siens, — un moine de Velasquez, plein de la quiétude d'un exilé de l'action, avec déjà, la majesté des pures intelligences, puis, comme par une gradation vers l'Absolu, le Saint François d'Assise de Murillo étreignant le Christ descendu de la croix, dans un embrassement mystique où les corps ne sont

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plus que des formes d'àmes qu'un suprême élan d'amour dote de lumière et de spiritualité. Sur ces merveilles planaient, comme les dieux lares du logis, comme les saints qu'on invoque aux instants de défaillance, les deux Protecteurs dont lefficace présence rassurait Maxime : Richard AVagner, le front pacifique d'un génial combattant se reposant après le triomphe ; Charles Baudelaire qui revivait en un masque splendide de Zacharie Astruc, avec son esprit toujours allumé dans les dédales intérieurs.

M. Daubry, en visitant l'installation de Maxime, fut stupéfait. Cet assemblage d'œuvres si diverses lui donna de sérieuses inquiétudes sur l'état d'esprit de son gendre.

— Ah ! ça, dit-il, arrêté devant le Saint François, est-ce que vous seriez du tiers-ordre par hasard? Ma parole î un jeune époux doit choisir d'autres sujets ; des œuvres gracieuses, comme, par exemple, c( Le puits qui parle d, C( Un mariage de convenance », que saisje?... 11 y a tant de belles gravures à acheter.

Mais son étonnement se changea en indignation, quand il aperçut les llops et les Degas.

— On se croirait dans un mauvais lieu, s'écria-t-il.

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Puis il critiqua le dessin, et profita de l'occasion pour se lancer dans une digression sur le grand art. On marchait vers la Décadence, et les artistes, dédaignant les sujets élevés qui moralisaient les foules, se roulaient dans la fange, « ciselaient l'ordure ». Il termina par une malencontreuse comparaison entre Raphaël et Horace Vernet dont les toiles furent pour le peuple de précieuses leçons, et lui enseignèrent le patriotisme.

A ce singulier discours, Maxime eut grand peine à s'empêcher de rire ; il y réussit toutefois, et se mit, pour l'originalité de ses divagations, à écouter le bonhomme.

Au moins, pensait-il, celui-là est un convaincu. Les bonnets à poil que peignit le décorateur de Louis-Philippe le font frissonne:' ; et, je suis sur qu'il est parvenu à s'émouvoir devant les minaudières paysannes de Sanzio. On ne peut trop louer une telle sincérité d'enthousiasme, si rare aujom^d'hui que parmi nos richissimes collectionneurs modernes, il n'est peut-être pas un seul admirateur sérieux, diniagination assez naïve et impressionnable pour tressaillir devant un chef-d'œuvre ! Les uns réunissent des toiles, comme on achète des propriétés de rapport; les autres

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emplissent leur hall de Vénitiens ou de Hollandais comme une femme se pare de bijoux ou revêt une toilette du bon faiseur, mais tous sont également indifférents au mérite des maîtres qu'ils recherchent ; et, à leurs yeux, le plus beau Rembrandt est inférieur à un Meissonier, puisqu'il vaut moins cher t

Cependant les convictions inébranlables de son beau-père ne tardèrent pas à lui être à charge. Chaque jour, en effet, il dut se mesurer avec elles, essuyer le panégyrique des mêmes peintres, l'éloge des mêmes tableaux. Madame Daubry se mêlait aux discussions, scandalisée des « obscénités » que son gendre étalait à tous les regards.

— Supposez, mon ami, qu'une jeune fille pénètre dans votre cabinet. Quel scandale ! Vous seriez obligé de voiler vos murailles.

A la fin, Maxime, agacé, déclara que cette pièce était destinée à lui seul et qu'il ne se proposait point d'y recevoir d'autres personnes que de vieilles connaissances.

— Ah! mon enfant, dit madame Daubry à NcU, quel ours que ton mari! Tu verras que si tu n'y prends garde, il se fera ermite..., et ermite du Diable encore !

LORSQUE Maxime eut achevé de meubler à son goût son cabinet de travail, il passa des journées délicieuses. Maintenant que Nell était près de sa mère, il se sentait plus libre ; des après-midi entières il s enfermait, lisant, écrivant, heureux de retrouver, avec sa lil^erté, cet être intime qui, dans la fréquentation continuelle d'un autre être, se dissimulait et s'annihilait. Il s'étonnait de ses juvéniles postulations.

— Quand je songe que j'ai désiré une maîtresse, puis une femme pour ne rester jamais seul, à présent c'est au contrah'e la solitude que je souhaite !

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Dans la vaste pièce parfumée cVodeurs exotiques, que, pour se reposer la vue des horribles étoffes anglaises, il avait tendue de soies anciennes, devant la bibliothèque remplie de livres aimés aux sombres reliures, il écoutait le chant ou la causerie des poètes, des historiens et des philosophes de tous les siècles.

A côté de lui, Prince Fred, un magnifique setter Laverack au poil blanc et soyeux, aux longues oreilles d'un noir bleuté d'outremer, à la tête émaciée de vieux moine, dormait paisiblement en rond, tandis que Freya, la chatte angora, se tenait sur la table en une pose de sphinx ou bien, sur une chaise, avec un parfait dandysme, lustrait sa robe noire ou étirait ses membres engourdis.

En compagnie de ces amis silencieux, Maxime se livrait à des débauches de raisonnement, à des orgies d'imagination. Tantôt il évoquait avec Suétone les soirs de Rome, ou devant des sanguines de Fragonard, relisant Themidore, les Liaisons dangereuses, il respirait les coiffures poudrées des Mortes, il entendait au fond des parcs déserts les voix cérémonieuses des Belles disparues. D'autres fois, sur les plus hauts rayons, il allait saisir les lourds in-quarto des philosopTies et des théologiens. Les néo-

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platoniciens et les mystiques l'attiraient, le charmaient comme des poètes malades et illuminés, mais avant renoncé depuis longtemps à s'abriter sous des systèmes croulants, en des églises démolies, à se bâtir au milieu de mille contradictions une simple croyance, une foi précise, il ne cherchait guère dans leurs œuvres touffues qu'un aliment à sa curiosité d'érudit et une singulière et satanique jouissance de misanthrope. 11 avait toujours pris plaisir à découvrir la sottise des hommes ; souvent de ses croisées il s'égayait à suivre, au milieu de ribambelles d'enfants, les promeneurs épanouis et enlacés du dimanche, ces couples qui passaient sous ses fenêtres roucoulant, s'essayant à des grâces d'amoureux, et qu'il voyait déjà, de retour dans leur intérieur, se bouder, se quereller, se lancer au nez des paquets de sottises. Les logiciens par leurs arguments ennemis et leurs superbes inconséquences lui donnaient une satisfaction du même genre. Avec leurs transcendantes disputes, leur dogmatisme à toute épreuve, ils finissaient par s'égarer, eux et leur science, dans le noir fourré de la dialectique, sans pouvoir en sortir et sans toutefois s'avouer vaincus, soutenant leurs théories branlantes jusque sur le bûcher, infligeant la mort à leurs adver-

saires et la supportant à leur tour, plutôt que de se démentir.

Ces courses multiples de la raison étaient pour Maxime un divertissement sans rival ; il riait de cette persistance de l'humanité à vouloir trouver ce qui n'existe pas, réformer ce qui demeure immuable ; cependant il y avait des jours où, las d'examiner ces vains systèmes, il fermait le livre et le jetait loin de lui, dans son écœurement de tant d'utopies stériles qui n'avaient pas, pour se faire pardonner leur néant, la magnificence des rhytlimes et des images, et apparaissaient, dans leurs froides contradictions, comme des courtisanes vieillies sans fard ni parures.

Mais s'il s'irritait de ces prétentions à l'infaillibilité qu'élevait chaque logicien sur les ruines de ses prédécesseurs, il admirait en revanche, comme des formes, encore qu'illusoires , belles certainement , de l'Esprit , des monuments grandioses tels que les Dialogues de Platon. Iceuvre des Alexandrins et des Mystiques, Spinosa et Schopenhauer. Bien que ce monde immense et mystérieux se dérobât toujours à l'étroit embrassement des hommes, ce désir de le connaître, cette recherche d'une formule définitive qui put le contenir, étaient, parmi tant

d'autres occupations , noble et admirable.

D'ailleurs les écrivains qui, sans Youloir rien expliquer, sans construire de toutes pièces une fragile métaphysique, se bornèrent à jeter un coup d'œil dans l'Inconnu, à confesser le plus sincèrement possible leur impression de la vie, levèrent peut-être un coin du voile obscur, et, sous leurs petits faits, il était aisé d'entrevoir l'Absolu. Ainsi des poètes et des moralistes, ceux-ci, par de longues observations, ceux-là, par un naïf et merveilleux instinct, arrivèrent jusqu'à l'essence des choses, échappant à leur odieuse personnalité. Gomme les autres hommes, ils furent sans doute luxurieux et cupides, égoïstes et cruels, mais à un moment, une inspiration divine les purifia, et se transfigm'ant dans l'extase, ils s'unirent à l'Etre par l'Amour.

Ces dieux de l'Art, Maxime les vénérait avec une égale piété, pour leur culte de la Beauté complexe et changeante, mais ses préférences, dans son état actuel, allaient à ceux qui retracèrent les angoisses des voluptés mauvaises et dirent, en de douloureuses harmonies, la solitude éternelle de l'Ame.

Des œuvres anciennes, après certaines élégies de Properce, ce qui le séduisait davan-

tage, c'était le Cupidon mis en croix d'Ausone ; cette évocation des amoureuses défuntes en un paysage vaporeux de songe, au bord des lacs muets où languissent « les fleurs pleurées autrefois sous des noms de rois et d'enfants »; ces belles mortes qui se plaisent dans une pâle lumière de crépuscule, à rappeler les souffrances passées ; leur cruauté attendrie pour l'adolescent qu'elles aimèrent; cela le berçait comme de lointaines musiques, et s'éprenant de ces grâces suggestives, de cet art si délicat des nuances, il relisait les vers suaves :

Centum aliœ, vetenim recolentes ruinera amorum, Dulcibus et mœstis refovent lormenta querelis...

N'était-ce pas, en un sens, un véritable miracle, ce don d'exprimer les plus fines vénustés, d'atteindre aux plus hauts sommets du Rêve ? Auteur d'épigrammes obscènes et de banales pièces de circonstance, vivant au milieu de la décomposition du monde romain et de la barbarie des nouveaux peuples, ce pauvre rliéteur de cour avait fait jouer à la rude langue de Lucrèce et de Juvenal une symplionie d'avenir qui charmait encore nos modernes tristesses , semblable à ce Villon qui rencontra parmi tous les hasards

BAISERS d'ennemis IjS

d'une existence de débauche et d'infortunes, les plus pures inspirations de notre poésie, semblable à cet Alain Cliartier jetant aux fanfares brutales de son siècle, en un idiome à peine formé, ses lamentations exquises sur la « Dame sans Mercy ».

Cependant, bien que ces voyants, par une sorte de divination, eussent décrit des souffrances qui ne leur sont pas contemporaines, Maxime les délaissait souvent pour des maîtres de son époque, plus subtils encore dans leur manière de rendre l'effrayante torture de leurs frères : Shelley, Baudelaire, Swinburne.

Malgré un apparent optimisme et la douceur de leurs mélodies, les poëmes de Shelley cachaient un deuil profond, le chagrin d'un être qui, aspirant à l'Amour absolu, ne connut jamais que déceptions.

« Dans beaucoup de formes mortelles, disait-il, je cherchai inconsidérément l'ombre de l'idole de ma pensée. Les unes étaient belles, mais la beauté meurt et s'en va; d'autres étaient sages, mais les paroles mielleuses trahissent. Une fut vraie : Oh! pourquoi ne fut-elle pas vraie pour moi? »

Et non seulement les formes terrestres de l'insaisissable Aphrodite trompèrent son âme ; elle-même si haute et si puissante, après

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s'être fatiguée en de glorieuses incantations, défaillait, malade, sans force pour de nouveaux espoirs.

« Malheureux que je suis! Les paroles ailées avec lesquelles je voudrais pénétrer les sublimités du rare univers de l'Amour, sont des chaînes de plomb autour de son vol de feu; je palpite, je tombe, je tremble, j'expire ! »

Shelley toutefois avait la consolation de la pureté ; sll ne trouva Tidéale affection qu'il implorait, il garda, au fond de lui, pour la Déesse attendue vainement, un reposoir vide que jamais ne souillèrent de leur passage de vulgaires fétiches. Mais ce fut au milieu des pires corruptions que Baudelaire proclama l'égoïsme des unions humaines, avec des rires où pleuraient d'innombrables glas, essayant, sans y réussir, de se composer une attitude de sceptique railleur devant l'immensité de sa détresse. Pourtant, en lui encore, le plaisir de se juger soi-même atténuait un peu la douleur de se voir dégradé ; chez Swinburne^ au contraire, il n'y avait nulle compensation. L'Esprit n'était plus libre, soumis aux sens, enchaîné avec le Corps, forcé de chanter le triomphe du Tyran qui le flagellait. Mais à certains moments le servage devenait trop rude ; un cri de révolte alternait avec la louange ;

BA.ISERS D ENNEMIS

lamant maudissait et blasphémait l'Adorée. Cette possession morale, ces plaintes de démoniaque, uniques peut-être dans la littérature, et qui eussent, au moyen-àge, effrayé les exorcistes étaient la révélation géniale de la Maladie du siècle, de ces amours haineuses, où des êtres unis, malgré eux, en la chair, s'exècrent, en leur àme, et souhaiteraient l'un pour l'autre, d'expiatoires supplices. Des taches de sang souillaient le péplum de ces étranges fantômes, que le poète trayestissait en grecques et en romaines, mais dont la plainte déchirante indiquait la modernité. Faustine, Dolorès, Sappho, toutes étaient nées en ces énormes cités de labeurs, de crimes et de prostitutions; elles n'apparaissaient ^^oint par un soir tiède et doux de l'Attique, mais parmi les senteurs des alcools meurtriers, au milieu des vases et des brumes, — promeneuses des trottoirs infinis, dont les baisers n'étaient qu'absinthe et orties, dont les lèvres ne s'ouvraient que pour des menaces.

Elle aiviait les divertissements où les hommes jouent acec la Oii la Mort doit triompher [Mort,

Comme si du carnage et du sang et des soupirs des hommes Faustine dut revivre...

Ces vers, adressés à l'Impératrice, peignaient plutôt que cette romaine au profil incer-

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tain, la mortelle Dominatrice de passion et de désastres que nos âmes perverties et lasses avaient faite de l'ingénue compagne primitive. Mince et fragile comme une tige, mais constellée d'insolentes gemmes, éblouissement astral que lui composaient ses esclaves, Swinburne l'avait pour toujours dressée dans le soir fauve et la nuit des grandes villes, — Notre-Dame de peine ! — la dernière Croyance des foules athées, celle par qui s'écroulaient les empires et s'épuisaient les races, et dont l'impudique alcôve avait pour parures l'or, les sueurs et les larmes de l'Humanité.

A ces tableaux sadiques, à ces pages de supplices et de sanglots, Maxime épouvanté essayait de s'arracher : il fuyait dans le rêve de Keats et de Shelley, il répétait avec le poète d'Hyperion écoutant chanter un rossignol : Oh ! que je puisse laisser le monde sans le voir, et avec toi m'évanouir dans l'obscur foret...

Inutile souhait! au monde bientôt le rappelait Nell qui, violant la retraite de son mari, montrait, parmi les tentures retombées, son visage souriant et équivoque d'une Vénus de Botticelli. Le troublant parfum des poëmes agissait alors sur l'esprit de Maxime qui se sentait ardé d'un mauvais désir et chercliait dans ces yeux candides le reflet de séculaires péchés.

MoxsiEUii Daubry déclara à son gendre qu'après des niois de plaisirs, le moment était venu de s'occuper daffaires sérieuses, l'art ne constituant à ses yeux qu'une futile distraction, et il témoigna le désir de l'adjoindre à son travail. Au commencement Maxime résista, alléguant qu'il était bien assez riche et n'avait nul besoin de gagner sa vie, cependant à la suite de nombreuses discussions, de scènes interminables, il se résigna, pour obtenir la paix, à passer ses après-midi au bureau de son beau-père, bien décidé d'ailleurs à ne pas céder à de nouvelles exigences et à se réserver ses soirées et ses matinées ; mais

Xell qui ne le voyait plus le jour, dès son arrivée le saisissait pour ne pas le laisser seul une minute et il ne tarda pas à être complètement emprisonné dans un cercle d'ennuyeuses sujétions.

L'Automne s'avançant, les invitations aux bals, aux dîners, les réceptions familiales ou les soirées dansantes se multiplièrent et absorbèrent tout son temps. A sa rentrée, il la trouvait prête à sortir, et elle rentraînait chez sa. couturière ou chez des amies qui les mettaient au courant de leurs banales aventures.

Les factures et les traites pleuvaient dans son appartement. D'abord, il voulait ne rien refuser à sa femme et il s'ingéniait à lui causer des surprises, mais les désirs de Xell dépassaient toujours ses cadeaux: et, quand elle souhaitait un bijou, un vase, un bibelot aperçu à une devanture, c'étaient de continuelles tracasseries qui revenaient de la façon la plus imprévue, alors qu'il s'y attendait le moins, aux instants de caresses, après une étreinte passionnée et des mots d'amour, de sorte qu'il était presque forcé de s'exécuter.

— N'est-ce pas, mon chéri, tu me donneras ce bracelet?

Et même très cher, il fallait le lui apporter.

Autrefois, avec ses modestes rentes, il pou-

vait s'acheter fréquemment une eau-forte, une vieille estampe, un livre de luxe ; à présent, il devait considérer d'un œil froid les offres les plus séduisantes, forcé par les dépenses de Nell à devenir pour lui-môme économe.

Mais son principal supplice était le spectacle. Il regardait la plupart des comédies modernes comme des farces tabarinesques où nul personnage n'était vivant, où la convention tenait lieu de vérité, les phrases sentimentales et emphatiques, de poésie, les plaisanteries de commis-voyageurs, de beau style. Quant aux opéras — ces chansons de café-concert, que rien ne reliait entre elles, — il eut préféré ne jamais entendre de musique, plutôt que de souffrir quatre heures durant ces anthologies de romances mort-nées et de rimes boiteuses. Nell, qui fréquentait peu le théâtre avant son mariage, l'y conduisait sans cesse ; et Maxime éprouvait une réelle souffrance à quitter le travail ébauché, ses volumes chéris, pour contempler d'une loge étroite et brûlante, la grossière mimique de ces parades.

11 se soumettait pourtant aux caprices de sa femme, mais comme les êtres faibles qui laissent les autres dominer leur volonté, sans se décider eux-mêmes.

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Un soir, il s'était promis de relire Montaigne. Goûtant déjà en gourmet la saveur des phrases de ce pessimiste riem*, de cet observateur inexorable et sans colère, il s'asseyait dans son grand fauteuil avec un vieil exemplaire des Essais, enfermé dans une riche reliure du xvii« siècle, lorsque Xell parut en toilette de soirée.

— Yiens-tu au théâtre? demanda-t-elle.

C'était un commandement ; Maxime le comprit, et répondant un « oui » très sourd, il se leva, replaça le livre dans sa bibliothèque et shal^illa. Aux entr'actes. il demeurait silencieux, boudeur, si bien que Xell, à la fin, irritée de ce mutisme. s"écriait :

— Mais qu'as-tu donc que tu ne me réponds pas ?

Quelques jours plus tard, comme il lui offrait de la mener à une première, elle refusa, déclarant ne pas vouloir le contrarier. En revanche elle se montrait dune maussaderie inaccoutumée et ils achevaient leur vciUée tristement, sans proférer une parole.

— Encore que je m'ennuie beaucoup au théâtre, pensait Maxime, c'est, du moins, quand j'y vais, une compensation de mes désagréments de voir à coté de moi un front joyeux, tandis que maintenant, s'il m'est loi-

BAISERS d'ennemis i8i

sible de travaDler à ce qui me plaît, la mauvaise humeur de ma femme me rend intolérable ma lil^erté.

Ils se faisaient ainsi de temps à autre des sacrifices réciproques, mais ils ne savaient point se les pardonner.

xn

NELL est vêtue de noir, la voilette baissée très bas, dans une attitude grave et recueillie. Maxime s'en étonne et l'appelle :

— Où vas tu?

— A confesse... tu m'accompagnes? Et, sur son hochement de tète : — Pourquoi ? C'est aujourd'hui la veille de la Toussaint 1

— Non, je ne puis.

— C'est cependant plus important que ton travail... Tu devrais être lieurcux de communier avec moi.

— Sans doute.

— Alors, dis-moi?...

BAISERS d'ennemis i83

Et tout près de lui, sa main gantée sur son épaule, ses grands yeux fixant ses yeux, elle l'interroge, cherchant à deviner ses raisons d'abstention.

Maxime, connaissant les habitudes de la famille à laquelle il allait appartenir, se prêta, malgré sa répugnance, aux formalités du mariage catholique, et, chaque dimanche, il assiste avec sa femme à la messe, mais il juge indigne de communier lorsqu'il ne croit pas.

— Pourquoi ?... demande-t-elle toujours.

Se levant de la table où il écrit, il Tenlace

doucement, et tendre et souriant, il tente, d'un baiser, de sceller sur sa bouche une curiosité importune, tandis que Nell, attendant encore une réponse, essaie de se dégager de son embrassement.

— Allons! puisque tu le désires... D'ailleurs il fallait tôt ou tard en venir là, ajoute-t-il après une courte hésitation.

Il avoue qu'il ne s'est pas approché des sacrements depuis la mort de sa mère.

Dans le bonheur qu'il trouvait à remplir avec elle ses devoirs religieux, il avait d'abord fait taire ses doutes, mais quand elle l'eut quitté, ils Tassaillirent plus douloureux et plus pressants. Cette foi qu'il jugeait si solide, il

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en aperçut alors les lézardes et il assista jour à jour à sa lente et tranquille décadence. Sa raison ne lutta point comme autrefois avec sa sensibilité, car depuis longtemps il ne ressentait plus les délectations des cœurs chrétiens: cependant, par habitude, il resta encore attaché au culte de son enfance, jusqu'au moment où Tamour triomphant vint, comme un volcan ensevelisseur de cités, effacer, sous ses laves, ce monde lointain de juvéniles extases.

— Tu te souviens du mot de Bacon :

Peu de science écarte de la religion ; beaucoup y ramène... Quelles raisons as-tu de t'en tenir éloigné ?

Maxime refuse d'entrer dans de nouvelles explications.

A quoi bon, puisqu'elle a la consolation de croire, la détourner de ces pratiques qui donnent aux âmes ferventes tant de réelles jouissances ?

— Tu vois, tu ne saurais te justifier... je te laisse. J'espère que tes sentiments se transformeront.

Sans l'embrasser comme elle a coutume à toutes ses sorties, elle part, se détournant seulement à la porte pour lui lancer, avec un froid regard, ce blâme attristé :

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— Si tu n'avais pas tant d'orgueil, tu viendrais t agenouiller avec moi au confessionnal.

Maxime demeurait très ému de cette scène, redoutant les orages que lui préparait sa franchise.

— Quelle intolérance, disait-il, quel manque de réflexion !

Et il pensait à ces jeunes filles des provinces, si peu pénétrées du véritable esprit chrétien, aussi étrangères aux éloquentes ardeurs qu'aux muets dévouements, mais strictes observatrices des règles d'une dévotion extérieure et superficielle. Adoptant les préjugés de certains confesseurs, elles se fioruraient naïvement que la honte d'avouer des péchés trop infamants ou un orgueil incapable de se plier aux ordonnances du clergé étaient les uniques causes de l'impiété ; aussi, de crainte d'être mis au ban de la société, chassés de toute réunion mondaine, d'indifférents jeunes hommes assistaient régulièrement à la messe le dimanche, et, au temps pascal, afin de se préparer à la communion annuelle, couraient les prédicateurs, suivaient des retraites, sans se priver, après le sermon, de tenir des propos obscènes et de fréquenter, en quittant la nappe eucharistique, l'alcôve des courtisanes. Maxime

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respectait trop 1" autel pour le profaner de ces outrageantes génuflexions.

S'il avait pu croire, il se fut donné complètement à Dieu ; dédaigneux du siècle, il ne lui eut pas été difficile de chercher loin de lui"" ses joies ; et, en dépit de sa raison, il restait un zélé défenseur de l'Eglise, qui lui paraissait, à l'égal de l'Art, un refuge idéal pour les âmes dégoûtées de la vie.

Souvent il avait enxié le sort des saintes filles du cloître, heureuses en la vision anticipée du ciel, trouvant dans les jeûnes, les privations, les prières pour les pécheurs de mystiques ravissements, et il admirait ces moines qui avaient échangé un titre et une fortune contre le plaisir délicat du sacrifice, le rêve admirable d'aimer seulement Jésus. Naturellement, ces êtres inoffensifs avaient excité, sans doute en raison de leur parfaite innocence, les représailles des gouvernements et les railleries des foules. Cette immense armée de Prudliommes qu'avait équipés, pour combattre toute grandeur, les Encyclopédistes du xviii^ siècle, prenaient en pitié les âmes pieuses et n'étaient pas loin de considérer des esprits du genre de Bourdaloue ou du Père Lacordaii'e comme des fous dangereux ou de puérils ergoteurs. A ces descendants de

Chrisale, cloués aux hontes terrestres, les monastères fom^nissaient un nombre incalculable de gauloises plaisanteries ou de lourds blasphèmes, empruntés d'ailleurs aux bavardages de Voltaire et de Béranger ; et ces Homais aux vues utilitaires et progressistes, flairant partout le vice, matérialisant la vertu, condamnant les hommes à leurs amours, leurs amours grossières et animales ! criaient bien haut qu'il fallait remplacer les abbayes par des usines et détruire au plus vite ces foyers d'hystérie !

Ces haines de rustres étaient de nature à augmenter les sympathies de Maxime pour le catholicisme, et, plus encore, des rappels d'enfance, le souvenir de sa mère qu'il avait beaucoup aimée. Parfois, dans une de ces chapelles désertes de couvents, il entrait aux heures silencieuses, l'après-midi, quand, sous le voile blanc et dans le parfum des encensoirs et des fleurs, des sœurs agenouillées déclinent les litanies de laVierge; et, devant l'autel dressé comme un doigt vers le ciel, aux colorations intenses des vitraux, il évoquait les jours chastes de son enfance, l'image du cher être en deuil qui priait jadis à côté de lui. Ah l qu'il eut voulu espérer en un ciel où ils se fussent rejoints !

l88 BAISERS d'ennemis

Mais il lui était impossible d'admetti^e l'existence d'un Dieu personnel, veillant sur ce globe de crimes et de souffrances. Le Dieu des Religions en particulier, le Dieu de la prédestination et de l'Enfer, que le Christianisme avait calqué sur lliorrible lahvc de lAncicn Testament. — ce tyran barbare et capricieux de l'imagination sémitique, — exaspérait Maxime, et volontiers, comme le Quaïn de Leconte de Liste, il l'eut accablé de malédictions :

Dieu triste, Dieu Jaloux qui dérobes ta face^ Dieu qui mentais, disant que ton œuvre était bon, Mon souffle, ô pétrisseur de l'antique limon, Un Jour redressera ta victime vivace.

Tu lui diras : Adore ! Elle répondra ; No7i.

L'idée du Père dans la Trinité était à ses yeux la source de toutes les persécutions qui avaient désolé les peuples ; une si effroyable conception de l'Etre conduisait fatalement aux folies des sectaires, à l'inquisition et au calvinisme. Et cependant, en présence de l'ordinaire injustice de la vie, Maxime reconnaissait que les hommes ne pouvaient guère s'imaginer une divinité meilleure.

— Si ! se répétait-il, il y a en ce monde mauvais un principe d'immortelle Bonté qui subsiste, à travers les siècles, dans les grandes àmcs, et

cfuelqilun qui oserait aiijourdliiii s'occuper de tliéodicée, devrait peut-être revenir à la vieille philosophie des Perses, ou aux systèmes des guostiques, mettant le Démiurge au dessous d'un Rédempteur et regardant l'Univers, non comme l'œuvre d'une Puissance suprême, mais comme celle d'un Esprit inférieur et cruel, dont des Génies bienfaisants, émanés d'une pure Intelligence, sont chargés de corriger les infâmes créations. Qu'attestait l'Histoii'e ? sinon le développement des instincts brutaux, les crimes et les ruts tels que les voulait la Nature, et, de temps à autre, au milieu des carnages et des accouplements ignobles, un rayonnement de lumière, comme pom* révéler l'Etre, magnifiant le front de quelque obscur élu. C'est ainsi qu'on avait vu se lever les Artistes de la Grèce, puis les Apôtres, puis les Saints, sans que cette chaîne des divins illumineurs du Monde se fut jamais brisée. Mais parmi ces révélateurs de la Beauté, nul ne brillait d'une clarté plus douce, nul n'avait autant de charme aux yeux de Maxime que Jésus.

Il eut dit de lui comme le disait chastement Shelley d'An tigone qu'il l'avait aimé dans une autre existence. Ah! pour son cœur il était vraiment le Christ, l'oint du Seigneur, Icnvoyé

igo

d'une Souveraine Compassion, dont il lui semblait encore entendre la secourable parole, lorsqu'il sentait naître en lui un élan généreux, un noble enthousiasme. La vue d'une Croix lui causait toujours de l'émotion ; de même ces Cathédrales de songe bâties en souvenir du Crucifié. Car c'était lui l'inspirateur de cet art merveilleux du Moyen-Age, comme il avait été celui des grands Docteurs de l'Eglise, enflammant de son souvenir les ascètes et les rois, les poètes et les multitudes. Cependant, si les Eglises modernes vivaient de sa miraculeuse et occulte présence, si des saints comme Ignace de Loyola, François de Sales, lui devaient toute leur foi, il ne faisait que cacher, sans la détruire, la sanguinaire idole de Moïse; et, par un incompréhensible accord, les Evangiles, le livre de la Pureté, du Pardon et de l'Amour étaient reliés aux codes de la Terreur, aux poëmes du Carnage et de la Luxure. Malgré certains côtés de sa nature mystique qui l'inclinaient à la ferveur, Maxime répudiait donc une religion fondée sur deux principes aussi différents, aussi contradictoires, sur un mystère plus difficile à accepter que tous les autres et réduisant à néant nos plus chères espérances.

— Croire en la Beauté et au Bien, se disait-il,

cela ne nous suffit-il pas ! Mais il savait que Nell ne tolérerait point chez lui un culte si vague.

En effet, en revenant de confesse, elle lui témoigna la froideur d'une femme désillusionnée, qui découvre en son mari, au lieu de l'honnêteté qu'elle pensait, un indigne libertinage. Elle parlait à peine, n'osait lever les yeux sur lui.

Après le repas, elle se mettait à lire un recueil de prières, et Maxime, ne pouvant obtenir, malgré tous ses efforts], une aimable réponse, se retirait dans son cabinet. Quand la nuit les réunit pour le coucher, il essayait de chasser sa mauvaise humeur et voulut l'étreindre, mais Nell se défendit, lui jeta un sec « bonsoir » en ajoutant que « ce n'était pas le moment ».

Le lendemain, tandis qu'il attendait en parcourant un journal qu'elle fut habillée pour l'accompagner à la messe :

— Maman vient avec moi, fit elle, je n'ai pas l'intention de vous ennuyer.

Alors, il tenta de lui persuader que, loin d'être un ennui, la Messe lui causait les émotions les plus suaves, et il répétait ses raisons de la veille, afin d'obtenir son pardon.

— D'ailleurs l'Eglise n'a jamais approuvé

les querelles, et tu ne devrais pas, Nell, au moment de communier, conserver ainsi un ressentiment pour moi.

Elle le regarda et, les yeux humides de larmes, vint se presser contre son sein.

— Ah ! chuchotait-elle, secouée de grands sanglots, tu connais mon affection ; pourquoi faut-il que tu ne sois pas croyant ?

Il la serrait avec tendresse, essuyant ses grands yeux sans cesse mouillés de nouveaux pleurs. Enfin la crise se termina ; Nell, poussant de longs et pénibles soupirs, les joues encore en feu, acheva sa toilette, se coiffa, chercha ses gants. Au moment de sortir, il y eut une nouvelle réconciliation.

— Tu ne te fâcheras plus ?

— Non, mon chéri.

— Tu m'aimeras bien ?

— Oui, mon chéri.

Et ils s'embrassèrent amoureusement.

— Une gentille dévote tout de môme, se disait Maxime qui descendait derrière elle, au frou-frou de la jupe balayant l escalier, à la vue de la taille fine, des épaules lumineuses dans la soie, des blondeurs allumées sous la mince capote noire.

Mais les jours suivants la niOuic scène recommençait à propos d'une aumône à des

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sœurs qu'elle ne jugeait pas assez élevée, d'un sermon critifjué par son mari, de livres empruntés à la Bibliothèque paroissiale et dont il raillait le christianisme étroit, renseignement enfantin à l'usage des fillettes. Elle avait entrepris un apostolat. D'ordinaire, lorsqu'elle mettait la causerie sur le sujet de la> religion, il tâchait d'en détourner adroitement le cours, mais quand elle le poussait à bout, le culbutait dans ses derniers retranchements, il ramassait tous les projectiles lancés sur son incrédulité, lui prouvait combien ils étaient peu dangereux, etXell, dépitée, boudait, ou riait, ou avait une crise de larmes, selon la variété de son humeur.

Peu à peu il la sentait se détacher de lui, rompre l'intimité si profonde qui existait au commencement de leur union. Comment en eùt-il été autrement? Tous les deux tenaient à garder leurs croyances, leurs goûts personnels ; nulle entente n'était possible. Seulement, après des discussions d'une journée, des fâcheries arrosées de larmes, des insultes réciproques, ces deux êtres se joignaient le soir dans une mutuelle étreinte, et Maxime pensait à l'ironie de l'Amour qui réunissait dans les jouissances du sexe de mortels ennemis. Xell, il est vrai, se montrait moins libre que par le passé

dans ses caresses ; il semblait qu'elle eut peur de se livrer à uq hérétique, qu'elle redoutât la contagion de son péché. Après l'enlacement, c'était comme un regret d'avoir succombé à la tentation, le rachat, par des gestes d'indifférence, des tendres paroles prononcées, et l'entretien se traînait pénible, terne, ennuyeux, ainsi qu'entre deux êtres qui se trouvent ensemble pour la première fois.

— Que naisse un enfant, se disait-il, je serai complètement abandonné. On ne s'occupera plus de moi.

Cette idée que Nell n'avait plus d'amour avait ranimé le sien; en lui s'éveillait une torturante jalousie, une crainte de se voir méprisé. Et, dans sa volonté de la reconquérir, il eut souhaité d'être très beau, afin de triompher de ses scrupules. Puis se rappelant certaines scènes.

— Après tout, peut-être se figure-t-elle m'aimer... D'aiUeurs que m'importe, puisque je ne l'aime pas moi-même. C'est une question de vanité... Bizarre vanité! S'honorer de la passion d'une femme, comme si elles n'adoraient pas souvent la sottise et la difformité ! Quant au bonheur dont elles ont Tair de combler leurs privilégiés, quelle chimère ! L'amour, c'est toujours un combat sans merci de deux

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êtres terminé par l'esclavage du vaincu. Pourquoi entier de telles souffrances ?

Mais les raisonnements les meilleurs ne viennent pas à bout de nos sentiments ; et une affreuse rage le harcelait, de songer que sous sa bouche, dans ses bras, Nell ne lui appartenait pas, à présent qu'il ne possédait plus sa pensée. N'était-ce point, — cette trahison de Tàme, — le véritable adultère, l'adultère affolant parce qu'on ne connaissait jamais l'adversaire et quil demeurait là toujours, dans ces grands yeux si doux, sur ces lèvres souriantes, plus éloignées devons qui les couAriez de baisers, que nous ne sommes éloignés des pâles, des mystérieuses, des insensibles étoiles.

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A la fin du déjeuner, Nell demandait aux aiguilles du cartel une course plus rapide, désirait la prompte arrivée du soir fertile en pompes divertissantes : la montre, sous le feu d'un lustre, de mondaines et amicales poupées venues au théâtre sous prétexte de regarder les gesticulations d'une troupe parisienne. Le jeu de la scène, encore qu'il dut être, selon les coutumes, très banal, mis à la portée de légers cerveaux féminins, rintéi'cssait moins que l'élégance de ses rivales; le spectacle ne consistant guère, à ses yeux, qu'en un examen réciproque d'envieuses coquettes. Combien curieux aussi tel nouveau

costume et, sur une coiffure, la pose savante de diamants ou de fleurs ! Incessamment d'inexplicables rires découvraient ses dents merveilleuses, transformant ce visage d'une si étrange souplesse d'expression, incessamment ses mots vifs partis en fusées éclairaient de capricieuses lueurs la nuit attristante où se débattait Maxime, quand, par le hasard d'une curiosité vulgaire, il l'interrogea.

— A quel jour sommes-nous?

— Comment ! tu ne sais pas ? C'est aujoudhui le quinze, le quinze décembre !

Quinze décembre ! Cette date dans son cœur retentissait comme un glas ; et, tandis que Nell pérorait, effleurait d'une phrase pressée les sujets ordinaires de sa conversation, Maxime, incapable de s'écarter de cette fatale route, descendait vers les* cryptes tendues de deuil où dormaient ses morts, s'arrêtant aux détours habituels et vénérés. Ce livre de souA'enirs qu'aux soirs de silence il aimait à feuilleter, il fut donc forcé de le rouvrir ; et, à la fois, comme en lisant une ligne, on se rappelle toute une liistoire, un flot d'images confuses roula dans son esprit. Avec ferveur, une cà une, il les considérait lentement, s'enivrant du parfum discret qu'exhalaient ces fantômes ; il revécut ainsi le temps où sa mère

était à côté de lui; humble et simple, il l'aperçut, enTcloppée du chàle noir qu elle portait toujours, depuis que sur sa vie les chagrins s'étaient entassés, n'y laissant plus de place pour la joie ; et les heures de fêtes anciennes s'évoquèrent, illusoires et angoissantes : les promenades dominicales, aux carillons des vêpres, dans les rues étroites de la vieille A'ille ; les longues causeries d'été par les allées intimes d'un jai^din que léguèrent les ancêtres ; puis le travail sous la lampe, le travail rendu facile par la douce présence, le travail devenu déHcieux sous les augustes et pacifiques regards qui, d'un ouvrage d'aiguilles ou d'un vétusté eucologe, se levaient vers lui, pleins d'affectueuse protection. Dans l'aveuglante lumière d'une réalité trop précise, trop minutieusement imaginée, l'instant terrible revint ; devant ^é^1Dcation du mallieur, il souffrit de nouvelles affres. Tout le passé ressuscitait : le visage contracté de sa mère, — si soudainement frappée qu'elle n'avait pu lui dire adieu, — la torture interminable de renterremcnt parmi l'insouciance des foules, et la rentrée dans le logis vide, au milieu des meubles fidèles à la disparue, où semblait se réflécliir son ombre. A cet assaut de pensées désolantes Maxime

succombait, s'abandonnant aux reproches d'une douleur jalouse et scrupuleuse. Où était sa résolution de garder en lui-même, loin des éphémères liaisons, un autel à cette mémoire ? Ah t comme il se reprochait son oubli, et quelle pitié il éprouvait pour cette amie des premiers jours dont il négligeait la tombe et que remplaçait une récente tendresse !

— Pourquoi pleures-tu ? fit Nell, étonnée. Un sanglot lui répondit. Elle se leva,

prit la tête de Maxime entre ses mains câlines, puis, sous de lents baisers, elle essayait de tarir ces larmes. Il se sentit alors un peu soulagé, reconnaissant de cette compassion ; et, malgré son horreur des épanchements, dans ce sein bienveillant il confessa ses peines, d'une voix tremblante parla de la défunte, tâcha de faire chérir à Nell son portrait déjà pâli, aux contours incertains de vieux pastel

— Allons, mon pauvre ami, console-toi, tu sais combien je t'aime.

Au ton tranquille de ces paroles, Maxime regarda sa femme en face : il l'aperçut, les yeux immobiles de regrets, fixés sur une assiette abandonnée où, dans une crème au chocolat, floconnaient des œufs à la neige.

— Mon Dieu ! pensa-t-il, je l'ennuie avec ce chagrin qui l'empêche de manger son dessert

et de songer à la représentation prochaine, à laquelle, par convenance, elle refusera peutêtre d'assister. Pauvre enfant ! Elle a grand tort. A quoi bon dissimuler son Lonlieur et son indifférence ?

Et, sans un mot, il la quitta, n'ayant jamais compris, autant qu'en cette funèbre matinée, — parmi tant de joies bruyantes, de grossiers appétits, — la solitude des âmes.

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IMPLACABLE dans ses recherches, avec le sang-froid d'un médecin qui ne craint pas de diagnostiquer une maladie sans espérance, Maxime, en analysant son chagrin, arrivait à le mépriser, à y retrouver l'égoïsme de tous nos sentiments. Le bizarre plaisir qu'on éprouvait à pleurer et qui dissimulait nos amertumes, était-ce simplement la satisfaction d'accomplir un devoir, de payer aux morts un juste tribut de reconnaissance ? Evidemment l'orgueil d'une situation exceptionnelle, — puisque toute douleur un peu haute n'est accessible qu'aux Imaginatifs et aux intellectuels, — y entrait aussi. On avait la

fierté de ces larmes que tant dètres ne connaissent pas.

D'ailleurs, dans nos deuils les plus désintéressés nous ne nous lamentions que sur nousmêmes ; nous regrettions l'affection qui nous charmait, nous déplorions le départ de ce compagnon de chaîne qui nous avait allégé l'existence, mais nous ne pensions pas que pour cet ami, c'était la fin des soucis, des angoisses, des maladies qui le suppliciaient. Toujom's, en effet, quelle entr'ouvre aux esprits chrétiens un ciel dastres et de concerts séraphiques. ou, aux incroyants, la nuit calme et l'éternel repos des tombes, la Mort est de chacun l'attendue libératrice.

CEPENDANT Maxime, malgré ses raisonnements, se délectait à étreindre l'image à demi effacée de sa mère, au rappel exquis des années vécues dans une amitié sans nuage. L'iiiémal soleil du Passé projetait sur son âme ses rayons obliques et doux auxquels il réchauffait sa solitude ; il trouvait à ces moments un tel charme dans la foi, qu'oublieux des métaphysiques, il s'immobilisait des heures devant un vieux crucifix jauni, aux yeux de souffrance, au corps tordu par l'agonie et baigné de sang, devant lequel il avait prié autrefois. On se l'était passé de génération en génération ; la

bouche des mourants en avait baisé la rude sculpture, et pendant la Révolution, alors qu'il fallait se cacher afin d'entendre la messe, il avait servi, en de pauvres chambres, au saint sacrifice et consolé les fidèles courageux qui bravaient la mort pour abriter sous leur toit le culte proscrit. Aussi, à cause de tous les souvenirs qu'il suggérait, avec sa polychromie enfantine, son art simple de primitif, ce Christ angoissait Maxime davantage que les hypocrites images de la piété moderne ; et, dans ce retour momentané à la religion de sa jeunesse, dans ce muet entretien avec l'Absente, il lui semblait voir s'ébaucher au ciel, sur des lèvres aimées, un sourire de gratitude.

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TIENS ! Charles !

— Maxime ! Qu'il y avait longtemps qu'on ne s'était vu.

Comme à regret pour lui donner une hésitante poignée de main, Charles interrompit sa course, mais heureux de la rencontre, Maxime l'interrogeait, voulait savoir ses occupations actuelles. Enfants, ils se connurent au collège et se jurèrent d'héroïques dévouements.

Des livres lus ensemble, des échanges d'idées au contact nouveau des choses, de communes surprises devant le Mystère, tant de souvenirs précieux liaient à jamais leur existence. Cependant Maxime tout d'abord

aoG BAISERS d'ennemis

eut une déception : il apprit que Charles travaillait dans une maison de commerce. Jadis une belle passion l'attirait vers la musique, et il écrivit très jeune une sym phonie que des maîtres jugèrent remplie d'inspirations élevées. Riclie et libre, il lui eut été facile de satisfaire ses goûts. Mais ses rêves dormaient avec beaucoup de volontés impuissantes, d'espoirs désarçonnés, au milieu de ces vastes nécropoles où les jeunes gens se débarrassent, avant d'entrer dans la vie sérieuse, des fardeaux inutiles et gênants.

Dans le monde, l'éducation artistique de Charles lui servait seulement à jouer des valses tapageuses ou à couvrir de consonnants accords les fausses notes d'une cantatrice. Il parlait d'ailleurs de tout cela sans colère, accoutumé de longue date à considérer d'un œil froid la déchéance intellectuelle d'un être qu'en son adolescence il souhaita si grand. Peut-être aussi goùtait-il un grossier plaisir à quitter les hautes régions et à se promener négligemment dans le compartiment populaire des vulgarités et des lieux communs. Ah! comme elles étaient loin, ces causeries passionnées, ces discussions de philosophie et d'art prolongées jusqu'à l'aube et ces nobles an-

DAISERS D ENNEMIS 20^

goisses qui le tourmentaient comme Jouffroy à ridée de l'Au-delà. Il vivait à présent dans un paisible sommeil de pensée, sans doute ni certitude, délivré à la fois des enthousiasmes et des désirs superflus.

Maxime s'affligea d'entendre de pareils propos d'une voix qui lui sembla naguère, en ses évocations, si berceuse et si caressante. Ainsi, c'était notre destinée de voir disparaître les rares personnes que nous avions chéries, celles-ci dans la tombe, celles-là dans l'indifférence. On était habitué à une à aie comme à une vieille demeure familiale ; on en connaissait les coins secrets, les chambres d'ombre et de soleil; et, lorsqu'après une longue absence, on voulait y rentrer, on ne retrouvait plus sa place au foyer intime, et tout vous y était étranger. Le cœur d'autrefois, tel qu'un mobilier démodé, avait été remplacé par un de ces cœurs ordinaires et convenables à l'usage des gens du monde, qui vous donnait, à votre retour, le dégoût d'un hôtel garni aux meubles prostitués, le froid d'un logis sans maître ouvert aux passants.

— Qui sait, se répétait-il, tout en marchant à côté de Charles, qui sait si ce n'est pas à sa femme qu'il faut attribuer ce changement ? Nell ne me transforme-t-elle pas

à son gré? Suis-je Fliomme que je voudrais être ? Si encore, au prix de tant de ruptures et de sacrifices, on se conquérait une solide affection ! . . . Mais non ! Le mariage est presque toujours la ruine des liaisons anciennes au profit d'ime union égoïste d'ennemis, enfermés dans une prison sans issue pour s'y tourmenter du matin au soir.

Puis il songeait à son oublieux compagnon. Pendant des années son ami intime, Charles, maintenant, le reconnaissait à peine, l'abordait d'un geste banal et pressé ; alors, à l'idée de son abandon, de cette marche solitaire parmi des gens qui vous ignorent et ne se soucient pas de votre existence, il s'épouvanta : et il se demandait si nous n'étions pas de vains fantômes, des ombres falotes qui se mouvaient sans se voir sur un théâtre inexplicable, pour disparaître ensuite, comme ces marionnettes de foire dont un inconnu s'amuse à remuer les fils.

Mais déjà Charles, prenant une autre direction, lui avait dit adieu en souriant ; et Maxime le regarda s'éloigner, dans la fumée d'un londrès, sur le trottoir sec où sonnait son pas tranquille.

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^^Mmi

IL y a dans les Caprices de Goya une satire douloureuse et grandiose. Au tronc d'un arbre un homme et une femme sont attachés. La femme se lamente, lève les bras, implore le secours du ciel ; l'homme qui lui tourne le dos, se penche, tend les reins, essaie, de toute son énergie, de rompre les cordes qui le retiennent. Efforts et pleurs inutiles ! Les malheureux restent liés ensemble ; et, pour que le servage soit encore plus rude, un oiseau grotesque et terrifiant : — luxure? habitude ? préjugé ? — les géhenne de ses impitoyables serres.

— Jamais, se disait Maxime, 'on n'a rendu

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avec une si imposante maîtrise la nécessité fatale et ridicule du mariage, la lassitude réciproque de deux personnes enchaînées pour toujours. De combien de couples cette eauforte est-elle l'image !

En vain nous espérons nous affranchir de notre isolement et nous assurer jusqu'à la mort une compagnie : nous ne réussissons qu'à introduire chez nous un bourreau. Pourtant sans cesse nous avons sous les yeux le résultat des plus sortables unions ; même à notre foyer nous voyons comment les êtres les meilleurs, pris à part, deviennent, en troupe, hargneux et révoltés ; à quels continuels combats, par exemple, donne lieu le rassemblement, sous le manteau de la cheminée, de la bonté du chien et des gentillesses félines. Mais nous n'apercevons pas, dans notre aveuglement, le caractère d'universalité de ces guerres entre animaux, et nous ne songeons pas que nos âmes sont, bien plus que les leurs, différentes les unes des autres, et que, moins facilement encore, elles parviendront à fraterniser!

Depuis quelques mois, la présence de Nell apportait à Maxime une souffrance sans arrêt et variée. Lorsqu'en ses moments de bonté et de douceur elle acceptait ses idées, il s'irritait contre cet esprit qui, au lieu de le

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compléter, reproduisait le sien, et qui, en abdiquant son originalité, n'avait plus une raison d'existence. Au contraire, par ses contradictions, elle troublait son intellect, inquiétait sa timidité, l'épouvantait de la société d'une étrangère.

A la fin, ce lui fut un supplice atroce que cette perpétuelle gardienne dont il sentait, — prisonnier sans espoir, — l'attentive et jalouse surveillance. Elle ne consentait pas à disparaître ; si un moment elle s'effaçait, c'était, il le savait ! par quelque magique pouvoir, mais elle demeurait près de lui, dissimulée par cette tapisserie ou cachée dans la chambre voisine : elle allait survenir ! elle allait le surprendre !

Aux heures d'extase, quand il jouissait, les regards vers les nuées, de la paix solennelle du crépuscule, elle arrivait pour se mêler à son rêve ou l'interrompre.

Elle arrivait aux instants des hontes physiques et des défaillances spirituelles, et il retrouvait ses pudeurs d'enfant élevé par des prêtres devant cette jeune femme à l'àme légère qui voulait inspecter ses plaies et entendre ses confessions.

Elle arrivait au milieu des échafaudages de ses pensées, parmi les pierres en tas et sans ordre de ses songes, et elle s'égayait que déjà

il n'y eut pas un monument, détruisant de ses sourires l'œuvre commencée.

Elle arrivait quand il interrogeait les Choses, et elle exigeait qu'il lui donnât de suite la solution des plus ténébreux problèmes.

Elle arrivait, Mntruse ! le jour, la nuit, à chaque minute .^Elle arrivait ! ou plutôt elle était toujours là, devant, derrière, à côté, dans sa vision ou dans son rêve.

Alors il eut l'effroi de cette Espionne qui ne le quittait pas, il eut l'effroi de ces Yeux qui voyaient tout de lui-même, jusqu'aux misères de son corps, jusqu'aux faiblesses de son intelligence.

Plus elle ne lui sembla la Nell d'autrefois, mais un être entièrement nouveau qui, grandi à son ombre et nourri de sa pensée, se révélait à présent ainsi qu'un adversaire connaissant le côté faible de l'ennemi et ayant ses entrées dans la place.

Il se mit en garde contre elle. Son supplice augmenta, mais il s'acharnait à le multiplier. Elle ne me connaîtra pas davantage, se disait-il. Et il se masqua, s'ingéniant à se faire autre.

Tantôt elle s'étonnait, découvrait presque la fraude ; tantôt elle acceptait comme réel le personnage qu'il jouait, et il se plaisait à

BAISERS d'ennemis 2i3

la tromper, il était heureux de l'ignorance où il la laissait de son véritable moi. Un jour elle sollicitait une confidence.

— Maxime, je veux savoir ; j'en ai le droit.

— Vous avez le droit ?. . . En vérité ! . . . répondait-il sur un ton de raillerie et d'infini mépris.

A ces méchantes paroles, les yeux de Xell se remplirent de larmes ; Maxime, alors, regretta d'avoir affligé cette pauvre femme, irresponsable en somme de la continuelle torture qu'elle lui infligeait ; il lui prit la main et lui demanda pardon. Comme elle ne se calmait pas, il l'assit doucement sur ses genoux, — enfant malade et misérable plutôt qu'épouse aux chairs victorieuses! — tachant, par d'affectueuses paroles, de la consoler. Mais très ému lui-même, au lieu d'apaiser son chagrin, il le prolongeait et s'attristait avec elle.

Ainsi pleuraient-ils ensemble sur eux, sur les autres, sur l'immense détresse de tous.

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COMME Maxime rentrait, Nell Tembrassa, et, très joyeuse :

— J'ai bien ri, babillait-elle, je me suis bien amusée. Tu connais le père Boniface, le mendiant qui vient sans cesse ici ?... J'avais recommandé aux domestiques de ne lui rien donner, mais le bonhomme est entêté comme une vieille mule. Aujourd'hui, pour la centième fois, la femme de chambre Ta prié de s'en aller ; il a répondu qu'il t'attendrait, que tu lui avais promis une aumône toutes les semaines.

— Il n'a pas menti.

— J'en étais sûre !,.. Tu n'as que des idées

semblables... Un de ces jours, nous allons voir tous les loqueteux de la ville monter nos escaliers... Tu comprends qu'Henriette ne l'a pas écouté, elle l'a poussé par les épaules et a fermé la porte sur lui, mais le comique, c'est que le pan de sa veste s'est trouvé pris entre les battants et qu'il est resté sur le palier une bonne demi-heure, au grand divertissement des domestiques qui l'entendaient de l'antichambre tempêter dans le vestibule. Le bonhomme, cependant, n'osait pas trop crier, redoutant beaucoup la police ; d'un autre côté, il n'essayait pas de se dégager, de crainte de déchirer son vêtement qui était assez propre, de sorte qu'il ne changeait pas d'attitude, immobile comme une statue, avec l'air de ces Neptunes dépeints qui ornent la proue des navires. Et quand je suis arrivée... quelle tête! mon Dieu! quelle tête!... il ouvrait de grands yeux... C'était à mourir de rire.,.

— Et... tu lui as donné quelque chose?

— Ah! non, par exemple!... Je lui ai dit que c'était bien fait, qu'il n'avait que ce qu'il méritait... Un vieux coquin, ce père Boniface. La personne qui habite avec lui, tu sais, n'est point sa fcinnio... D'ailleurs, la directrico de la Société de Bon-Secours, à qui j'avais parlé de lui, m'en a raconté de belles sur son

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compte : il n'a droit à aucune pitié. Il ne va pas à la messe..., il s'enivre..., enfin il a tous les vices.

Elle parlait, dédaigneuse et souveraine, avec, dans ses gestes, la liberté, le calme d'une cons cience en repos.

Maxime songeait tristement :

— Comme les êtres font peur quand on descend en eux ou qu'ils se montrent dans leur tragique nudité ! Quand je pense que peut-être je suis pareil et quelle me voit ainsi que je la vois ! Au moins, par respect pour l'Humanité, de même que nous dérobons certaines fonctions malpropres du corps, devrions-nous tenir loin des regards toute cette sentine du sentiment, mettre à lombre ces parties infâmes de notre âme. Comment, après ces paroles, retrouver pour elle quelque naïf enthousiasme ! Je vais, je m'imagine, davantage encore, la prendre en aversion... Oui ! il faudrait nous cacher les uns des autres, ne pas chercher à nous contempler à découvert. Cette double position de juge et d'accusé est pour chacun un trop grand et trop réel sujet de confusion.

O O C COQ oooooooooooo o ooo o o

DANS l'album gardien des heures fuyantes, où Maxime fixait, pour la vie, la joie ou le chagrin présent, on trouvait cette page :

« Petite sœur aux beaux yeux en fête, que je rencontrai sur mon chemin, et que j'aimai pour sa jeunesse vive et compatissante, petite sœur qui devais illuminer mes soirs de tes sourires et de tes grâces, ma pauvre enfant de jadis !

Je suis allé vers toi, pour en ton être contempler le mien épuré et meilleur, mais il n'a point renvoyé mon image : dans son miroir rien ne se réfléchit.

Mon brutal baiser a-t-il tué l'ingénue et la bonne ou si celle-là n'existait qu'en mon âme, apte, tu t'en doutes, à édifier toutes illusions?

Ma douce s'est enfuie, s'est sauvée comme, en la gare des rapides existences, mes Amantes d'une minute ; les Belles dont, à la vitre d'un wagon, me ravit souvent le regard, les Belles qu'emportèrent vers l'Inconnu les folles locomotives.

Hélas ! j'eus tort de croire qu'une aube d'azur clair et de joie fleurie serait éternelle, j'eus tort de ne pas accepter, dans sa brièveté, le moment unique qui ne doit jamais revenir.

Laisse-moi cependant pleurer sur celle que tu fus naguère, sur la petite morte que j'aimais.

Peut-être, toi aussi, en une seconde miraculeuse l'as-tu revue, la fillette du Passé, de ce Passé que maintenant tu méprises et tu railles.

Ah ! l'Eté des fiançailles, des herbes hautes et des horizons calmes !

Nell, te rappelles-tu le soir où nous étions ensemble au Bois- Joli, le soir où les corneilles se lamentaient dans les vieilles cimes?... »

UN joui, après une longue course, il s'asseyait dans un café désert.

A dessein, pour ce repos de quelques minutes, il avait choisi cette salle retirée que dédaignaient la plupart des passants. Grosse gaieté des satisfaits, nonchalances endormies, tapage de tant d'existences animales, toutes les habitudes de ces établissements le choquaient. Il lui semblait que là, plus qu'ailleurs, l'Homme abdiquait ses titres, consentant, sans raison, à cette inutile somnolence de pensée devant des cartes ou un petit verre. Quand la Vie s'enfuyait si vite et que les Bibliothèques recelaient tant de siècles de rêve, pouvait-on

sans remords, accepter un tel suicide? Aussi, en hâte buvait-iL son grog lorsqu'une voix sourde, pareille à un chuchotement, mie voix d'au-delà fit auprès de lui :

— Comment vas-tu, Maxime ?

Et, ne recevant pas de réponse, la voix reprit :

— Tu ne me reconnais pas, mon ami?

Qu'eut-il pu reconnaître en cette face ouvragée de rides, en ces yeux dont les lueurs paraissaient mourantes ? Fantôme sans doute d'une hallucination perfide, l'un de ces spectres qui parfois épouvantaient ses veillées, que lui voulait cette ombre plaintive ?

De nouveau elle lui adressait la parole.

— Tu ne te souviens donc plus de Lucile ? Ce nom, comme un magique vocable, tira

aussitôt le voile des anciennes années. Maxime se rappela des baisers, des promenades, des parties lointaines ; il se vit auprès d'une joyeuse jeune femme passant aux soirs d'été, triste de la fuite du jour, au milieu de campagnes voilées et recueillies où viennent mourir leurs chansons de fête.

Alors, regardant le corps maigre, le pâle visage du pauvre être qui s'allongeait près de lui, il ne put s'empêcher de s'écrier :

— Comment,. c'est toi ! c'est toi î

— Je suis Jonc bien changée, dit-elle.

Elle lui prenait les mains dans ses mains en deuil, et les approchait, croyant réveiller de gais souvenirs, de son corsage défraîchi.

Puis, de sa voix faible comme un souffle, elle lui raconta sa vie. Détresses et triomphes, moments de misère et de plaisir, elle acceptait, sans murmure, ces étranges alternatives.

— J'ai eu du malheur, ajouta-t-elle en terminant, mais j'espère m'en tirer : il y a un noble très riche qui me fait la cour.

Ainsi, cette misérable, qui ne savait même pas, à l'aide de fards, dissimuler sa vieillesse, dans sa robe tachée et poussiéreuse, avec son chapeau de plumes antiques, songeait encore aux galants que devaient charmer ses membres anguleux et ses chairs desséchées !

C'eût été pour Maxime d'une immense bouffonnerie, s'il n'avait retrouvé dans ces paroles tous les vains espoirs de Thumanité, ce désir d'existence et de paradis qui sommeille au fond du cœur des misérables, et dont s'amuse, sans le détruire, l'éternelle Illusion. Plein donc de compassion pour cette sombre incantatrice d'un Passé meilleur, au moins essaya-t-il de soulager son infortune, la forçant d'accepter le contenu de son porte-monnaie.

222 BAISERS d'eXNÈMIS

— Adieu, dit-il enfin, s'arracliant à de funèbres songeries.

Mais tandis qu'il revenait chez lui, l'image triste et grotesque de tant de grâces naguère admirées suivait sa marche hâtive, et dans son âme plus affligée, retentissait, telle qu'une phrase d'adieu, le vers magnifique, le vers navrant de Plante :

Cerle ea est, quam in Epidauro pauperciilam memini corn-

[primera.

Cortège douloureux de lamentations et de regrets ! Ah ! comme était loin Epidaure et les soirs pacifiques d'azur et de soleil, ces soirs où l'on n'entendait pas en soi, ainsi que des remords obsédants, sonner et passer les heures. Par bouffées les jardins de jadis lui envoyaient leurs mélancoliques fleurances. Parfums qui l'embaumaient maintenant, parfums qu'il ne voulait pas respirer, il tentait vainement de se soustraire à vos évocatoii'es griseries ! Toute sa jeunesse de rêves par les beaux ciels de juin, toute sa jeunesse de projets sublimes et avortés chantait en lui, accompagnée de plaintifs et désespérés orchestres. Mais à ces enivrants mirages succédait l'apparition trop réelle de tout à l'heure. Sur les gerbes fauchées des joies anciennes elle se tenait, avec son visage de cire, son chapeau

terni, ses nippes poudreuses, — symbole effrayant de l'existence écoulée.

Et Maxime pensait à Nell et Maxime découvrait l'iVyenir : ils étaient des vieillards et des malades, chaque jour ils lisaient sur leur visage leur mutuelle ruine, chaque jour s'émiéttait un peu du rêve qu'ils avaient formé d'eux-mêmes ; et ils ne pouvaient plus, devant de si repoussantes réalités, imaginer les douces heures d'autrefois.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-il, redevenu croyant dans une minute d'infinie détresse, mon Dieu, faites-moi la grâce de bientôt mourir !

iéi î^/4 ?*f ?t/î î^/4 ?t/; jst/« î^ ?t/; ?t/î ?st/4?*5 î^/l^ îvt/; ;^

APRÈS avoir perdu l'espoir de trourer en sa femme le conseiller des instants de doute, lamie confiante des veilles cruelles, Maxime souffrait à présent de ce visage qui lui parut d'abord plein de grâces délicates, de ce corps qui rassasiait toutes ses fièvres voluptueuses. La laideur l'avait toujours tourmenté ; il gémissait de la rencontrer sans cesse : en lui-même, sur son passage, dans les êtres et les choses qui lentouraicnt. A la fin, Xell, qu'il voyait en déshabillé, dans ses toilettes préparatoires, dans les souillures secrètes de son sexe, le dégoûta; il découvrit à ses traits des imperfections

iîAISERS D ENNEMIS 22D

nombreuses ; et, son imagination les grossissant peu à peu jusqu'à la monstruosité, le ridicule de son amour l'obséda, il eut honte de sortir avec sa femme, il se piqua d'affecter à son égard des airs d'indifférence. Même la tendresse qu'elle lui témoignait ne faisait, — tant lui-même s'en jugeait indigne ! — que redoubler ses irritations.

— Est-ce que tu es malade aujourd'hui, s'écriait-il, animé d'une fureur qu'il cherchait vainement à dissimuler.

— Mais je n'ai rien, je suis comme à l'ordinaire, répondait Nell stupéfaite.

Et elle se regardait dans la glace, sans comprendre que c'était son teint plus pâle ou trop rousse, le déranijement de sa coiffure, le négligé de son costume qui le contrariaient ainsi.

Une fois il renvoyait un manteau d'hiver que la tailleuse apportait pour elle, ne pouvant en supporter la couleur fade et la coupe inélégante. D'autres jours, il se reprochait ces mouvements de violence, il essayait de se résigner.

— A quoi bon vouloir lutter contre la laideur, se disait-il, elle nous enveloppe, elle nous domine ; nous devons la subir chaque jour de notre existence. Répudiant les tissus

226 BAISERS d'eXNEMIS

fins et les nuances joyeuses, les modes ellesmêmes l'encouragent, convenables d'ailleurs pour nos races épuisées et eliétives que ruine encore un labeur sans merci... Il fut une époque pourtant, la sculpture nous l'atteste t où se modelaient, sous de nobles draperies, des formes barmonieuses...

Et avec un regret il songeait à ces temps divins de force et de grâce où l'amour s'avouait sur des lèvres fraîcbes, où la joie des sens était aussi celle de l'àme, où les bommes assouplis par l'orcliestique et les jeux de la palestre se développaient superbes et glorieux.

— Après tout, concluait-il, notre intelligence surcbargée et avide ne nous donne pas le loisir de penser à notre corps. Puis, à l'ancienne beauté des formes, notre siècle n'a-t-il pas substitué la beauté d'un rêve accessible aux seuls élus ? Ce nouvel idéal vaut bien l'autre. Qu'une femme consciente des pouvoirs latents de ses prunelles et de ses lèvres se prête à la complicité des Cboses et de l'illusion virile, et voici que plus belle que nulle déesse ne fut, dans les mystères des batistes et des soies, dans les ombres et les ors savamment combinés de ses cheveux, pour l'amour de l'homme elle s'évoquera. Mais qu'au moins elle sache respecter sa fragile erreur et l'en-

tretenir par des décors mensongers dont avec soin elle dérobe Tarrangement, persuadée que son corps n'a nulle yertu en soi auprès de ce merveilleux instinct qu'elle possède de deviner un caprice ou de le faire naître. Nell, en dépit des modes et même avec leur secours, arriverait à se créer pour moi une beauté. Son tort vient de la persuasion où elle est de naturellement posséder des charmes et d'avoir le droit de me les montrer sans déguisement. Elle devrait savoir, c'est élémentaire ! que l'amour ne subsiste entre deux êtres que s'ils veulent consentir à toujours s'ignorer.

Cependant leur passion à demi éteinte allait encore avoir un court réveil, fournir une réchauffante flambée, pour ensuite retomber à jamais dans la nuit, fumoter, ainsi qu'en des cendres tièdes, parmi les querelles quotidiennes, les continuelles piqûres de leurs âmes armées, ne pouvant s'approcher l'une de l'autre sans se causer de réciproques blessures.

DANS le clair renouveau des feuilles, la gaieté chaude d'un jour vernal. ils convenaient de s'aclicminer vers un château ancien qui, pour ses souvenirs, son abandon en pleine campagne, loin des routes fréquentées, à l'abri des curiosités banales de touristes, agréait à Tàme solitaire de Maxime. Laissant aux voyageurs hâtifs les promiscuités du chemin de fer, dans une calèclie à deux chevaux qu'égayait la livrée Ijleu-d'azur du cocher, ils allaient pailles chemins étroits et poudroyants, entre les haies fleuries et embaumées de chèvrefeuille, sous des frondaisons trouées d'or, ne. voyant de vivant que de temps à autre, par

les éclaircies du feuillage, comme en un cadre de verdure, l'apparition stupéfaite d"une fillette ébouriffée et d'un gros chien de berger qui aboyait à leur passage. Parfois, en sortant d'une voûte d'ombre, ils apercevaient à l'infini des champs tranquilles, palpillotants de lumière, se déroulant jusqu'à des horizons noyés d'une brume transparente, et, dans les sillons que Userait un duvet glauque, se levait une silhouette noire et difforme de paysan courbé, d'une immobilité de statue, enveloppée d'immensité.

Devant ces plaines et ces bois tous les deux s'enivraient de parfum de sève puissante qui remplissait l'air, et redevenus inconscients et heureux, ils s'étreignaient, mêlant leur àme à l'àme de la Nature, l'esprit envolé avec les oiseaux, exultants d'une émotion délicieuse et vague.

La voiture roulait déjà depuis plusieurs heures quand elle s'engagea dans une longue avenue que jonchaient d'énormes troncs d'arbres abattus. De chaque coté des fagots s'entassaient comme de mornes débris qu'on a négligé d'enlever, tandis que les pieds amputés, jaunes, hideux, demeuraient au ras du sol avec l'aspect d'une plaie inguérissable, d'une pourriture infamante, parmi le fouillis brillant

23o BAISERS d'ennemis

des hautes herbes et des fougères. Au fond, quelques ormes qu'on avait respectés étendaient leurs ramures magnifiques entre lesquelles le château apparaissait , modestement effacé , tel qu'un Tieillard qui accepte sa décadence.

Maxime était descendu de voiture, et pénétré d'un indéfinissable sentiment de tristesse et de pitié, il s'avançait dans cette désolation, respirant l'odeur de ruine qui s'exhalait de cette avenue dévastée. Après avoir franchi le pont jeté sur les douves, il se trouta dans la cour d'honneur où des I)eautés devisèrent à voix douce de leurs amours et qui maintenant était livrée aux indifférences et aux outrages des paysans.

— ^Madame et Monsieur désirent visiter, dit une fermière sortant d'une petite tour qu'ils n'avaient pas remarquée. Aussitôt elle courut chercher un gros trousseau de clefs, et elle les précédait par les escaliers tournants et étroits, ouvrant avec peine les grandes portes qui seml)laicnt ne pas vouloir céder à ses efforts , jalouses de garder ce mystère qu'on- allait violer. Ils traversèrent ainsi de grands salons vides et sonores, des chambres tendues de tapisseries en lambeaux.

Rapidement leur guile, peu instruit, leur donnait des explications erronées et som-

maires, soulevait les housses des fauteuils précieux, découvrait un cadre aux dorures ternies, leur montrait un portrait ennuagé dont la peinture était presque disparue. Un arôme de musc, une fragrance voluptueuse et subtile de fleurs flétries flottait comme un souvenir des ombres habituelles, et Maxime essayait de revivre les existences époulées dans leurs douleurs et leurs joies. Il imaginait, sous les vastes baldaquins, des caresses et des étreintes, il revoyait, dans les embrasures profondes de ces fenêtres, des fronts de jeunes filles rêvant devant le paysage de la vallée ou lisant pieusement quelque izi-quarto marqué de signets : — la Vie décote de Saint François de Sales ou l'Histoire des Père du Désert.

Dans une salle écartée qu'un couloir séparait des autres appartements, un dais était suspendu au plafond et les murs s'ornaient de souriants visages de princesses : Marie Thérèse, Mademoiselle de la Yallière, la marquise de Montespan, parmi lesquelles une tête sanguine aux bajoues lourdes, à la bouche lippue, vous regardait de ses prunelles dures et arrogantes. ^,

— La chambre de Louis xiv, fit respectueusement la femme.

Quelle était donc la magie de celte personne

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royale pour qu'après deux siècles cette fermière prononçât son nom avec cet accent ému et admiratif ? et Maxime songeait à l'arrivée du Souverain, aux fêtes que lui offrit cette noblesse paisible et provinciale, sommeillant loin de Versailles, en d'ignorantes idylles, au milieu de ses paysans. Il eut voulu fouiller dans les chartes poussiéreuses, reconstituer les gestes de ces obscurs gentilshommes qui n'avaient même pas pris soin de laisser leur souvenir dans la mémoire de leurs tenanciers.

— Qui sait quels événements se passèrent ici? pensait-il ; peut-être des actions héroïques, peut-être des crimes étranges.

Longtemps sa curiosité le tint immobile devant les figures endormies de ces grands seigneurs anonyme,s dont il ne connaissait rien. La sensualité d'une bouche, la cruauté, l'intelligence d'un regard l'inquiétaient. Mais tout lui prouvait le néant de son désir. Il semble que contre certaines maisons les hasards se soient ligués pour les noyer dans l'Oubli. Les archives du château avaient brûlé pendant la Révolution, et de la famille qui Toccupa des siècles il ne restait plus qu'un seul descendant, im jeune iiomme insouciant et frivole, qui jamais n'habitait le manoir, et qui, à court d'argent, avait fait abattre les

ormes de ravenue, sans doute pour payer des dettes de jeu ou satisfaire le caprice d'une maîtresse. Ainsi méprisée des archéologues et des liistoriens, abandonnée du dernier propriétaire, la vieille demeure s'en allait dans la Nuit avec les fantômes qui dormaient à l'abri de ses hautes murailles, mais jusqu'à la fin elle conserverait les parfums évocateurs du Passé, la trace de tant d'existences évanouies, jusqu'à la fin à ceux qui simplement et pieusement lui demanderaient le secret des anciens jours, elle donnerait le germe de vie, comme un sol funèbre ensemencé par la mort qui, l'été, se couvre de fleurs et regorge de fruits.

— Ces ancêtres, se disait Maxime, de la tombe nous instruisent encore. Quel enseignement que cet oratoire près de la Chambre nuptiale, que ce crucifix devant cette alcôve aux chastes draperies ! Ils ont vécu, ils ont aimé, ils sont partis en priant. Humbles, ils se sont reposés des inévitables péchés, des quotidiennes faiblesses dans la confiance en Dieu ; et des infamies qu'ils purent commettre ils ne firent point des idoles. S'ils négligèrent d'inscrire leur nom dans les annales, c'est que, dédaigneux des cours , ils passèrent leurs années dans leurs terres, acceptant les modes-

a34 B\ISERS D'EXNEMIfi

tes devoiiis, les modestes plaisirs de leur condition, sans souci de vaine gloire, sans cliimérique orgueil. Mais, mieux que leur roi illustre, ils nous IcE^uent les mots de la Souveraine Sagesse : Suivez la Nature et soumettez-vous sans murmurer.

Ainsi, un moment soustrait aux hantises des civilisations, Maxime s'exaltait à rêver pour lui les primitives jouissances. Maintenant sortis, la gardienne éloignée, ils erraient enlacés dans le parc. Ils crurent entendre le conseil des Ombres. Des Voix chantaient aux charmilles, et le faune ridé et noirci souriait dotons les aveux entendus. A l'écart ils s'assirent, encore qu'ils n'eussent point besoin de ténèbres. Comme ces barbares qui, obéissant à l'obscur instinct de la Réparation, mêlaient, sur les champs de bataille, le sang des viols au sang des meurtres, de même , devant cette mine d'une maison naguère puissante, Maxime répondit à l'appel brutal de sa virilité, il repoussait de sa mémoire des années de science et de réflexion, et dans une volupté mélancolique et fière à la fois, dans un souhait d'unions fécondes, iI|embrassaitXell,qui n'était plus à ses yeux l'amante jolie ou laide, l'amie spirituelle ou stupide, mais cet être immense : la Femme ! offrant son ventre aux parturitions futures, dressée

devant la Mort en un éternel défi, montrant à tous le Sexe qui, pour l'avenir, créerait des artistes, des penseurs, des savants, des saints... Lorsqu'ils remontèrent en voiture, le soir était venu, le ciel sanglant à l'horizon s'ouvrait au-dessus de leur tête, d'un bleu doux piqué de pâles étoiles, traversé de légères nuées roses et or ; et, dans l'ombre grandissante, dans le roulement assourdi de la voiture sur les gazons, contre son sein il la pressait, et tous les deux contemplaient le sommeil des choses sous le silence infini d'en-haut.

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UN moment Je soleil, de joie natui'elle avait suffi pour leur faire oublier les mauvais jours et retrouver la foi jeune de lem^s fiançailles. Une courte absence de Maxime, puis quelques semaines passées ensemble en des campagnes tranquilles, fortifièrent encore leurs impressions.

Ce fut Tété glorieux et fou de leurs amours.

NoU po\ivait s'écrier, comme la Panteleïa de Catulle Mendès :

Et je m'abhnerai dans le délice énorme

D'être tout le désir et toute la beauté.

Fondus dans la sjjlendeur tinique de ma forme.

BAISERS d'FjXNEMIS i'^'J

Elle eut pour Maxime les attraits variés des Heures et des Choses : la grâce rieuse de l'Aube et la solennité des Midis , les langueurs du Soir et l'inconnu de la Nuit, Il l'aimait par les ciels voilés, quand son visage empruntait je ne sais quel charme lointain et étranger, et que, pâle et mate, elle apparaissait songeuse, vêtue d'une robe mauve bordée de valenciennes. Il l'aimait aussi dans le triomphe de sa gaieté, sensuelle, espiègle et fleurie, fée en l'ombre glauque et les rais d'or des chemins creux.

Les journées leur semblèrent brèves. Ils lidssaient la pleine lumière surprendre leur enlacement, et. lents à s'habiller, ils se rassasiaient des mille plaisirs de sens neufs et affinés, s'amusant d'eux-mêmes et du décor qui les entourait.

Maxime ne pensait plus à la fuite du temps ; après mille efforts il se reposait dans son tardif bonheur , sans savoir qu'il en était l'unique ouvrier. Qu'il fallait peu maintenant pour combler son désir ! Voir Nell à sa toilette, graduellement, par des gestes adroits, se transformer et s'embellir, jouir de ses coquetteries et de ses badinages, contempler le drame complexe de sa physionomie, c'était assez pour lui causer de continuels enchantements,

Dans leurs promenades ils ne regardaient rien du paysage : ils en traversaient de plus magnifiques,— contemplant toujours ces îles enchantées des amants où les vagues allanguissent leurs caresses, où sous un feuillage musical

Toute fleur s'étale plus large

Après de folles marches ils s'arrêtaient, choisissaient un abri pour leur repos , se sentant davantage à eux-mêmes entre les murailles vertes et devant l'offre captieuse des mousses, où le bois mettait comme une ombre d'alcôve. EtXell renflammaitdavantage, échauffée par la course, aux prises avec les branches, lorsque les malicieuses épines retenaient sa robe et que les genêts lui fouettaient le visage.

Le Crépuscule venait, et avec lui l'affranchissemenl des Ames, l'apaisement des gaietés brutales et des jolis babillages. Les ténèbres pour Nell créaient une beauté plus haute, voilant d'elle ce qui pouvait encore allumer les sens, tandis que seuls restaient visibles des mains spirituelles et de grands yeux pleins de tendresse. Maxime, assis près d'elle, la contemplait, inquiet et ravi d'une grâce si multiple et si changeante, se demandant

BAISERS d'ennemis ^'ic)

quelle magicienne rendait, selon les heures, ses prunelles naïves ou sombres, graves ou railleuses.

Soudain, se levant :

— Je vais aux étangs ; qui m'accompagne ? disait-elle. Et. elle s'ensauvait, légère et rapide, pendant qu'il suivait la course de sa blanche robe dans les gazons vaporeux. Haletante, à petits pas, elle retournait enfin, sa taille mince dressée dans le soir, ses cheveux blonds auréolés, délicate et grandie. Et Maxime voyait dormir des étangs glauques et ombragés, des floraisons étranges, des mondes de fête se refléter dans ses yeux.

Cependant ce nimbe dont il la magnifiait disparut. Un jour l'entendant rire aux éclats, il voulut savoir la cause de sa gaieté ; elle lui montrait alors le livre qu'elle lisait et lui racontait quelques grossières aventures.

— N'est-ce pas que c'est drôle ? faisait-elle. Mais dui'ant son récit, pour la première fois,

Maxime remarquait toute la vulgarité de son visage et les intonations communes de sa voix. Pourtant, loin de s'apercevoir de l'effet qu'elle produisait, à plusieurs reprises elle reparla du conte.

— Ah ! s'écria Maxime impatienté, tu aurais pu choisir un thème moins stupide.

Xell répondit que ses livres valaient bien les siens, qu'en tout cas ils étaient moins soporifiques. Puis elle émit des jugements sur Tart et la littérature, s'embrouilla, débita mille sottises. Chaque parole trahissait peu à peu son àme plébéienne, détruisait pièce à pièce sa beaut(\

Maxime, le lendemain, réveillé dès l'aube, aperçut dans le jour jaune d'un matin pluvieux, parmi des boucles épaisses, une face bouffie qui respirait bruyamment au-dessus des draps gonflés. Avec douleur il considéra cette petite masse de chairs. Tout son rêve venait de s'écrouler.

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Entr'eux s'était rallumé, plutôt qu'une réelle passion, un désir voluptueux et maladif. Aleurinsu.ils avaient vécu leurs songes : ils découvrirent qu'ils n'étaient que les acteurs de leurs propres comédies. Mais pleins encore du souvenir de ces belles journées, ils essayèrent de rappeler le bonheur évanoui. Aussi voulurent-ils se créer des illusions nouvelles.ne songeantpas que nos émotions sont toujours pénibles quand elles ne naissent pas spontanément. Ils eurent donc recours aux apprêts, aux assaisonnements des unions libres, consumant les derniers vestiges de leur amour et marchant, sans le savoir, à de proches satiétés.

Nell se plut à fréquenter les restaurants de filles, à dîner en tête à tète avec Maxime en des salles discrètes où les glaces portaient des noms de femmes encadrés d'arabesques et d'ityphalliques inscriptions. Là, parmi les coupes mousseuses du Rœderer, c'était une jouissance pour elle de se figurer impudique ; et égayée de l'apparence d'une faute, comme un amant qui l'aurait séduite, elle embrassait son mari. Lui-même, sans vouloir se l'avouer, lieureux de ce changement qui la rendait plus charmante, encourageait ces goûts de courtisane, oubliait ses respects d'autrefois, et se mettait à lui lire, dans le repos du lit, les contes joyeux du xvi^ et du xviii-^ siècle qu'elle écoutait, amusée et rieuse, se délectant aux phrases grivoises.

Esclaves à présent de leurs sens , ils évitaient tout sujet de querelle et cherchaient mutuellement à se satisfaire. Tantôt c'était un bracelet que Nell trouvait à son réveil sous son oreiller, tantôt un livre rare, longtemps souhaité, que ^Maxime, en rentrant de son bureau, apercevait sur sa table de travail. Mais, avec ces artificielles tendresses, la jalousie s'était révélée chez tous les deux, dans les mêmes soupçons extraordinaires, dans les mêmes folies ridicules, comme si en leurs bai-

BAISKRS d'ennemis !2^3

sers mêlés, dans l'enlacement de leurs corps, chacun s'appropriant les vices de l'autre, ils avaient échangé un peu de leur caractère et de leur personnalité. Nell, sans raison, se fàclia avec une amie que son mari lui paraissait courtiser; de son côté Maxime arrivait à ne plus pouvoir souffrir un acteur que sa femme au théâtre écoutait avec plaisir, et rompit avec un jeune peintre dont elle vantait le talent.

Bientôt cette exaltation fugitive, qui n'avait que les apparences de la passion, s'éteignit tout à fait. Leur amour agonisait depuis longtemps, dans la réciprocité des désillusions, dans l'opposition des goûts, des croyances, des jugements ; un souffle de volupté lui avait donné une apparence de rie ; mais, comme une ruine peinte et récrépie, comme un meuble brisé et dont on a recollé maladroitement les morceaux, le moindre choc suffisait à le» détruire complètement. Le désir même était mort chez Maxime ; si un changement d'humeurs de sa femme avait pu un moment le tromper làdessus, il n'en constatait que mieux à présent l'irrémédiable indifférence à son égard de ses sens et de son imagination. Elle n'était pas assez belle ni assez habile, il vivait trop près d'elle, dans une familiarité trop étroite pour

244 BAISERS DENXEMIS

qu'il l'aimât comme les maîtresses de ses vingt ans ; et. à vouloir jouer ce rôle, elle avait perdu à ses yeux son dernier attrait : le charme et la dignité de la femme honnête. Nell, il est vrai, conservait pour lui un caprice charnel, mais comme il n'était accompagné ni d'amitié ni de tendresse et qu'il ne prenait aucun soin d'y répondre, ce caprice devait à la fin succomber sous les coups répétés de leui s égoïsmes. Un événement le leur montra.

Maxime à une vente mit toutes leurs économies à acheter un tableau exquis du xviii*^ siècle, attribué à Pater, — une galanterie rustique sous de grands ond)rages, où ça et là, dans la verdure, éclate la blancheur d'une s'atue de faune ricanant. Quchpie temps après. Nell souhaita, pour son petit salon, un bonheurdu-jour laqué qu'elle avait aperçu cliez un antiquaire.

— Tu sais bien, lui dit Maxime, que notre bourse est vide en ce moment.

— C'est cela, répondit-elle, tu achètes un tableau qui te plaît, mais quand un objet me fait plaisir, même s'il coûte dix fois moins, tu me le refuses.

Et pendant une semaine elle se montrait irritée et boudeuse.

Malgré tout, ils restaient enchaînés l'un à

BAISEHS d'ennemis 2^ô

l'autre. Maxime avait horreur des soucis du ménage et s'en déchargeait surNell qui, au contraire, trouvait son plaisir dans ces mille ennuis. Puis il redoutait la solitude avec son cortège de craintes étranges qui le tourmentaient la nuit, ces hantises d'il ne savait quel mystérieux danger. Parfois le soir, avant son mariage, quand il était seul, assis devant sa table de travail , des frissons . des peursi inexplicables le lancinaient. Dans les tentures vastes, dans les ombres que ménageaient les meubles , il croyait apercevoir des yeux de maléfice , des prunelles railleuses dirigées sur lui. En vain essayait-il de se raisonner, en vain promenait-il la lumière sur tous les recoins obscurs pour bien se démontrer quil n'y avait rien ; quand il revenait s'asseoir , l'angoisse le saisissait , une froideur subite glaçait ses membres, et alors précipitamment, avec la sensation de mains visqueuses qui le frôlaient, il s'échappait vers sa chambre pour s'y barricader. Mais les yeux le suivaient jusque-là, illes voyait encore dans ses rideaux et ses glaces, il les voyait encore quand il avait éteint les flambeaux briller d'un éclat inquiétant au milieu des ténèbres, et s'il ne parvenait à s'endormir, durant les longues heures d'insomnie, les yeux

demeuraient là devant lui à le torturer, ainsi que les éternels remords d'une faute qu'il ne connaissait pas, d'un crime commis peut-être dans une vie antérieure. Sa femme, par sa seule présence, le protégeait contre ces terreurs, et comme d'un doigt magique conjurait ces hallucinations. Aussi lui était-il reconnaissant de ce service , qui pour être involontaire ne lui en épargnait pas moins ces coutumières affres en lui rendant la paix de l'esprit nécessaire à ses veilles et en assurant à son sommeil des songes tranquilles.

Une autre lien plus fort l'attachait aussi à Nell ; en dépit de ses dégoûts, de sa complète indifférence, il lui fallait les festins nocturnes de la chair ; à leurs courtes extases il tenait comme on tient à une liabitude invétérée qui ne vous donne aucune satisfaction, mais à laquelle toutefois on ne peut se soustraire. Dédaignant les joies sensuelles, descendu au fond des laideurs et des souillures muliébrines, il avait besoin de Nell comme de la concubine accoutumée et précieuse qui se trouve toujours là pour rassasier votre faim, ignorante des raffinements, mais sachant accommoder à vos appétits de convenables et assouvissantes venaisons. Autant celle-là qu'une autre, voici ce qu'il pensait sans vouloir, dans son hypo-

crisie, se le confesser franchement. Toutefois malgré ses lucides et scrupuleuses analyses, il lui arrivait souvent de ne plus se remémorer les basses et honteuses causes de sa fidélité à sa femme, et il se figurait l'aimer, mais les réveils de ces fausses tendresses étaient doublement cruels.

— Si nous sommes ignobles, se disait-il, et nous devons fatalement l'être, du moins ayons le courage de reconnaître notre ignominie.

Et Xell ne comprenait rien à ses airs farouches, aux railleries de ses regards et de son sourire, qui semblaient envelopper dans un pareil mépris le monde et lui-même.

Ci^po

SI Maxime, en ses moments de frayeur folle, en ses accès de volupté, était heureux de la présence de Nell, parfois il en souffrait profondément. La compagnie obsédante d'une femme ne vous quittant pas aux heures de repos, voulant être de moitié dans vos plaisirs, lui avait toujours été insupportable ; mais ses l)eaux raisonnements s'étaient brisés contre d'inflexibles résolutions. X^ell n'admettait pas qu'il désirât sortir seul, passer la nuit dans son cabinet, disposer de la soirée sans lui demander conseil : ces instincts de célibataire lui paraissaient un attentat à la fidélité conju-

BAISERS d'lXXEMIS Q^Q

gale : et jamais elle ne les laisserait se développer librement. Elle ne se doutait pas qu'avec ce système elle entravait la vie intérieure de son mari, et que, peu à peu, elle étouffait son intelligence.

Contrairement à certaines personnes quin'ont desprit qu'en troupe. Maxime ne pensait, ne voyait, ne jouissait des choses que dans la solitude ; pour lui la société, en forçant les gens à se mettre au même diapason, en interdisant tout coup d'aile, était la ruine des individualités, et les visions suprêmes d'une âme d'artiste ne devaient atteindre leur grandeur qu'à la condition de ne pas être regardées à travers de rapides et changeantes causeries, polluées par d'indiscrètes révélations à des oreilles indifférentes. Plus encore que d'autres, les conversations de sa femme l'écœuraient de leurs invariables banalités. D'abord il s'amusa de ce babillage d'oiselle, de ces vives réparties, avec une passion de psychologue il essaya de surprendre les ressorts de cette petite àme féminine , mais son plaisir ne dura pas longtemps ; vile il eût démonté, de toutes pièces, son cerveau simple et sans complication, vite il eut découvert le mécanisme primitif qui les faisait jouer : il prévoyait ses questions et ses réponses, ses admira-

20O BAISERf=^ D ENNEMIS

tions et ses haines , il savait de quels mots elle se servirait dans telle et telle circonstance. Alors elle Tennuya et il se proposa de se soustraire , autant qu'il lui serait possible , à sa continuelle société. A la fin, malgré ses défaillantes volontés, cédant devant un regard irrité de sa femme, il résolut de se promener et de travailler comme il lui plairait, délivré des contrôles importuns, et un soir que l'on représentait une sotte piécette, à laquelle Nell voulait l'entraîner, il profita du moment où elle s'habillait, pour sortir, avec cette brusquerie que mettent les êtres faibles à éviter les obstacles devant lesquels pourraient fléchir leurs désirs.

Il allait assister à cette féerie grandiose : la Nuit des Villes.

Les Ailles, il les aimait, comme un poète aime un mystère vivant, une bête d'ombre monstrueuse ; la Nature restait morte, insensible aux douleurs et aux joies humaines ; elle noyait la pensée dans son indifférence plutôt quelle ne l'exaltait ; mais ces rues où tant de drames inconnus s'étaient joués, où tant de gé»nérations de larmes et d'espoirs avaient vécu, ces rues bâties par des hommes étaient pour l'esprit une suggestion perpétuelle d'images, une source intarissable de songes. Le matin, c'était le silence énorme d'une nécropole, les

BAISERS D ENNEMIS QOI

toits découpés dans l'aurore qui se levait comme une suite infinie de tombes, où les funestes esprits du sommeil planaient au-dessus des hommes sans défense, soufflant pour Tavenirles rêves criminels ou prêtant leur ombre à la débauche épuisée ; peu à peu le jour venait, éveillait pour la lutte en des rires inconscients l'armée des travailleurs, l'hymne rauque des usines et des fabriques, le roulement sourd des chariots, la course sifflante des locomotives, la bataille des intérêts et des ambitions. Et la journée s'écoulait ainsi dans l'oubli des âmes, dans la poursuite affolée du salaire, dans un travail farouche et barbare, puis aux incendies du ciel, aux apaisements en sourdine des bruits et des clameurs, s'annonçait le soir, et pour de nouveaux chagrins naissait l'Illusion. Comme un ostensoir offert aux adorations d'esclaves, livrant son sexe en d'intelligibles regards menteurs de félicités, la Femme, aux agonies de la lumière empruntant son sacre, rayonnait divine, et passait au milieu des foules, solennelle, hiératique, vraiment maîtresse des Heures. Mais le moment suprême était proche, le moment des affolements et des brutalités, où des couples d'ennemis reniant leur pensée en une étreinte d'épileptique essayaient d'atteindre un bonheur qui toujours

202 iîAisi::ts 1) i:n*xi'mis

nous échappe, et sous les étoiles du ciel immense, dans ces demeures à six étages drapées de noir, des générations naissaient d'un baiser fatal pour la Douleur et pour le Péché.

Ces murs abritant le Mystère prenaient, alors aux yeux de Maxime, des apparences funèbres, se tendaient de draperies bizarres, s'illuminaient de merveilleuses nuances, dans une magie de clartés, de pénombre et de ténèbres. Aussi ne s'expliquait-il guère comment les villes , naturelle inspiration du poète moderne, avec ses labeurs, ses luxures grandioses, étaient méprisées par les peintres.

AVhistlcr célébra la rue en fête, transformée la nuit en un pays de rêve par des gerbes de feu et des pluies de flamme. Forain, Degas dirent magnifiquement les décors sataniques de la Débauche, Raffaëlli évoqua la banlieue et les faubourgs, mais tous, à part le peintre Luce et laqua-fortiste Buliot négligèrent le changeant et comi)lexe drame des cités, la nonchalante fantaisie du Boulevard, la colère laborieuse et contenue des quartiers ouvriers, et les ruts furieux du Soir, tandis que le gaz, les lampes électriques jettent sur l'orgie des lueurs folles.

Pourtant ceux-mèmes qui ne comprennent pas le monde moral et dédaignent ces pauvres feuillages maigres et poudreux où se reposent

BAISERS d'eWEMIS 253

tant de milliers de regards, eussent dii sentir l'effrayante poésie, l'étrange beauté de la multitude et de la pierre, et ces soleils couchants dont la beauté est plus éclatante ici que partout ailleurs, — nullement atténuée par les arbres, faite de notre haine de la Terre et de nos plus assoiffées aspirations, — les soleils couchants royaux ! quand le ciel envahit tout, quand masures et monuments, humiliés dans une même brume violette, s'effacent devant la gloire d'en haut et les paradis de nuages que bâtissent nos nostalgies. Mais ces merveilles avaient pour spectateurs des aveugles. Éternellement on peindrait des nudités rosées de femmes sur un orazon vert véo^étal , des entrées au port par une mer orageuse et des premières communiantes dînant en famille. C'était plus touchant î

Quant à Maxime, il chérissait également ces longues et majestueuses percées de capitales qui, à certaines heures, muettes et désertes, paraissent s'enfoncer dans un fantastique royaume aux étoiles de leurs réverbères, et ces impasses tortueuses de province où chaque maison a son individualité propre : affable et modeste avec ses fenêtres basses, ses portes entrouvertes , montrant l'intérieur comme pour inviter à y entrer, ou lugubre et tragique

Î254 BAISERS d'ennemis

en sa solitude mal écpiilibrée, en sa haute stature dressée dans le ciel noir.

Heureux donc de pouvoir se promener sans sa femme;, il avait résolu de contempler ce soir-là Nantes nocturne. Après avoir erré quelque temps sur la place Graslin, laissant les cafés et les cercles où, derrière les vitres, des ombres falotes et nua^çeuses dans la fumée des cigares, penchées sur des tables de jeux, battaient des cartes, il pénétrait dans une brasserie dont la grande salle, gemmée de globes de gaz, traversée du va-et-vient affolé de trois garçons aux vestes courtes, au grand tablier blanc, s'emplissait dune foule compacte de commis-voyageurs, d'étudiants, de sousofficiers et de filles. La mousse débordait des bocks le long des tables de marbre ; les verres d'eau-de-vie et de chartreuse trop pleins poissaient, et l'on entendait, au milieu des cris, des coups de poing, du gros tapage de gens qui s'amusent, l'argentine chanson des cuillers sur les carafes. Parmi les noirs vêtements des hommes, au milieu des bouquets de plumes et des jardins de fleurs des chapeaux féminins, rose et poupine, d'un nuage de tal)ac enveloppée comme d'un nimbe, aspirant en guise d'encens l'odeur âpre de la bière, la madone du lieu s 'arrondis-

sait, figée dans un geste unique devant la large glace, entourée des flacons dorés du Champagne , des flûtes graciles des grenadines ainsi que d'une armée polychrome d'ex-votos. Maxime passait de là dans un couloir où donnaient de petits salons protégés par des rideaux mal tirés, qui laissaient voir des accouplements grossiers, des retroussis et des déboutoniicments grotesques. Des odeurs infectes émanaient des cabinets d'en face ; et de temps à autre une fille s'échappait de la grande salle, désireuse de s'alléger l'esprit pour la lutte amoureuse et allait remplacer dans le secret confessionnal une autre qui le quittait, battant la porle violemment, rajustant, jupes levées, sur les bas de soie noire, ses blanches culottes.

Sorti de cet affreux magasin de chait humaine ouvert à tous et qui n'avait pas même, comme le vulgaire lupanar, le secret de ses hontes, Maxime retombait dans une autre prostitution, la galanterie en plein air des fillettes de magasin, et les quarts vigilants de la femme surveillée. C'étaient parmi les encombrements du trottoir, les chairs enfarinées, les gestes lents des pierreuses et le galop affolé des ouvrières qui, surexcitées par la longue journée de travail et de claustration, déambu-

laient dans un balancement de tournure, ou s'immobilisaient, au passage d'un jeune homme, devant les ors et les fulgurances des joailliers, avec des papillonnements qui craignent et désirent à la l'ois les brûlures de l'amour.

Cependant, à mesure qu'il s'éloignait du centre, la ville devenait plus calme. Bien qu'il fut à peine neuf heures, Saint-Pierre, le quartier de la piété, de la noblesse provinciale, des bibliopoles religieux, des vendeurs d'imageries saintes, somnolait doucement, ses devantures fermées, le gaz éteint, recueilli dans le repos familial ou la prière du soir, opposant aux rues vicieuses et bruyantes l'exemple de son paisible bonheur. Mais derrière l'église Sainte- Croix , accolées aux nmrailles consacrées comme un lierre dévorateur, des ruelles infâmes se croisaient et s'enlaçaient, bâties de vieilles maisons aux murs couverts d'ardoises, aux étages surplombants, aux toits en poivrière, exhalant un capiteux relent de moyen-àge. Jadis la juiverie s'y cantonnait, et Maxime se rappelait des phrases de Michelet et de Renan, songeait aux jours disparus, au trafic mystérieux et proscrit de cette race détestée, jouet des rois et des multitudes, réléguée en des cavernes malsaines, et qui,

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animée d'une volonté toute puissante, triomphant des persécutions et des mépris, arrivait, par l'argent, à la conquête du monde. Maintenant de petits commerces s'y étaient échoués qui vivotaient là doucement , à l'ombre du Passé, en des boutiques basses et étroites, — des antres difformes et bizarres aux carreaux absents, aux vitrages de papier, des chambres où il n'y avait rien, où parfois seulement on apercevait dans un coin un paquet de vieux parapluies ou de grosses pelottes de ficelle pendues au plafond. A la lueur d'une lampe à pétrole, un vieillard, en un bruit sec de marteau, garnissait de clous d'antiques souliers, ou bien dans les profondeurs et la pénombre d'une arrière-boutique, encombrée de choux ventrus et d'énormes fromages, des commères de Rabelais péroraient ensemble.

Des existences semblables s'écoulaient là depuis des siècles, léguant à d'autres leur immortelle monotonie, demeurées étrangères dans une ville marchande et voyageuse à tout renouvellement de mœurs, à toute invasion d'idées modernes.

A la façon d'un botaniste qui observe les familles des plantes, Maxime se plaisait à ces contrastes d'extérieur qui révélaient tant

d'habitudes , tant de caractères différents ; et, aussi curieux de pittoresque à la Callot que d'études morales, en traversant ces culs -de -sac obscurs où se mouvaient des ombres ébouriffées, des raccrocheuses malpropres, il eut le désir de* pousser sa promenade plus loin , jusqu'aux bouges mal famés de Saint-Félix.

Sainte-Anne et Saint-Félix mettaient aux deux extrémités de Nantes une cour des miracles, une gueuserie de thaumaturges et de ramoneurs, d'acrobates, de mendiants et de balayeurs de rue. En ces faubourgs de la Grande Bohême, une populace de bas-bretons ne sachant pas un mot de français croupissaient en des caresses, des brutalités, des batailles de barbares. Maxime revoyait encore en imagination ces baraques enfouies en des bas-fonds, au milieu d'ordures qu'on ne ramassait jamais, abritant des viols, dos incestes, des promiscuités hideuses. C'était autrefois, quand il passait, des clameurs de combat, des hommes saouls se disputant le couteau à la main, des hurlements de femmes et d'enfants battus, et des conversations furieuses dans ce rauque et sauvage dialecte du Morbihan. Çà et là, au-dessus des masures, sur les collines, s'étendaient les murs des

BAISERS d'ennemis aSg

jardins bourgeois, de ces longs murs sans affiche, à l'unique réverbère, aux portes bien closes, devant lesquels les illustrateurs de romans-feuilletons aiment à placer leurs assassins. Mais il se souvint qu'on lui a^ait parlé de constructions récentes de ce côté. Tout devait être changé ; le vice pittoresque et curieux probablement s'était habillé d'un costume décent, laid et convenable, réfugié à présent en de hautes et vulgaires maisons, aussi incommodes que les anciennes, mais d'une uniformité plus rassurante.

Il se décida donc à revenir par les quais, s'aventura sur la Fosse. Elle se reposait, muette et tranquille, de la rumeur affairée des portefaix et des marins, des arrivées trompettantes de tramways, de la course majestueuse des trains. Sur un ciel léger, comme flottant , une pleine lune veillait , écaillant la Loire de minces argentures , parmi les longues fusées blondes du gaz ; et dans une brume d'encens et de nuées de tulle, une île apparaissait, — rêve d'idéal pays, — entre les fines flèches des goélettes, au-dessus du bras levé des grues énormes. Rien ne troublait ce recueillement des choses que le pas d'un douanier, heurtant de temps à autre une chaîne de fer qui jetait un crissement

qGo li\ISERS D ENNEMIS

prolongé et aigu. Soudain une loconiolive lancée à toute vapeur surgit, traînant une longue suite de wagons de marchandises, et Maxime regarda s'évanouir en vols de sylphides les grosses bouffées de fumée blanche, tandis que les trois yeux rouges pâlissaient, pâlissaient pour sévanouii' à la fin dans les ténèbres.

Il rentrait, s'aycnturant dans ces voies tortueuses où se réfugie la luxure des matelots. Au bout d'une de ces impasses, dans la nuit profonde, sur une maison aux volets tirés, une maigre lanterne clignotait, bavant sur un pavé rocailleux des zigs-zags de lumière tremblotante. A son approche sortaient de l'ombre des blancheurs de camisoles et do chemises , des gorges débordantes de géantes de foire, et des bras nus se tendaient, voulant l'attirer de force, au milieu du tapage et des vociférations de matelots qui buvaient de l'eau -de -vie en des bouges fumeux, tenant sur leurs genoux des chairs troussées. Enfin il aperçut des rues calmes ; il passa entre de grands murs de couvents, devant des porches surmontés d'une croix. Une colonie de pénitentes était établie dans ce quartier : les Dames-Noires, les Dames-Blanches, les Damesde-Chavagnes , les Sœurs-de-Marie-Répara-

BAISER? DKXXEMIS 261

tricc. Gaydc-iiialaccs ou mendiantes, institutrices des jeunes filles ourecluses. elles vivaient dans les prières et les extases, les charités et les

travaux manuels, délivrées par le son^e du ciel d'un monde qui leur semblait trop importun.

— Que de formes cVidées et de sentiments dans une ville, se disait Maxime. La plus riche des bibliothèques n'est pas plus évocati-ûre qu'une promenade lente et réfléchie à travers les rues d'une grande cité.

Alors, devant ces quartiers de prostitution et de cloîtres, d'industriels et de vieille noblesse, il eut la vision de la race à laquelle il appartenait, race mêlée et singulière, où se mélangeait le mysticisme breton, l'intelligence pratique de r Anjou, l'indolence et les courtes ardeurs de la Vendée. Elle avait eu toutes les enthousiasmes et toutes les folies, allant de l'adoration à la révolte, balancée entre la religion et la luxure. Le grand philosophe qu'elle produisit, Abailard, en était l'image excessive et géniale, en ses alternatives de soumission passive et de libre examen, d'amour et d'ascétisme - Animée d'un esprit fier et indépendant, elle s'était livrée, au moment de la Ligue, au despotisme de Mercœur ; catholique exaltée, elle avait acclamé la Révolution. Sa fortune n'était pas moins variable que son caractère.

262 BAISERS d'eXKEMIS

Saluant avec passion ce renouveau de commerce qui marqua le règne de Louis XYI, les Xantais, pendant un demi-siècle, avaient couru les mers, rapportant, au retour de leurs voyages, des biens considérables. Une aristocratie de richesses sctait ainsi créée peu à peu, dans les labeurs et les hasards, transformant la calme cité des ducs de Bretagne en une ville de plaisirs fous, de royales prodigalités. Xantes, comme Venise, avait eu ses grandes courtisanes, son carnaval qui, pendant deux jours, lui donnait l'apparence d'une salle de bal immense, dun théâtre ayant pour décor toutes ses maisons parées, pour acteurs tous ses habitants travestis. En ces temps-là un jeune homme, revenu avec une fortune des colonies, se ruinait en quelques mois, puis se remettait à travailler. Mais les Nantais avaient expié leurs beaux rêves par de cruels déboires. De même que Carrierlcurfit, avecsesnoyadcs. abjurer l'esprit républicain, ils renonçaient maintenant au commerce qui les a sait enrichis et ne leur laissait plus de quoi vivre, et rien n'était triste comme ce port où jadis se pressaient les nefs, se mêlaient les mâtures, vide, désert, silencieux au milieu de ses raffineries mortes, de ses usines abandonnées. Cette population ardente, guérie de ses songes, était

retombée aux langueurs de son climat tiède et humide, s'endormait dans une paresse de bourgade, n'osant plus rien, partagée entre une dévotion machinale et de misérables débauches.

Par un inévitable enchaînement de pensées, Maxime, en imaginant ses ancêtres, revoyait sa propre vie, son être instable, varié, subissant toutes les attirances, plein d'admirations et de dégoûts. Peut-être sa volonté personnelle étaitelle impuissante à lutter contre une habitude si invétérée en sa race d'obéir aux premières impulsions et de se laisser gouverner par une sensibilité mobile et factice ; peut-être aussi était-ce là l'explication de son mariage, la cause de ses premiers plaisirs et de ses ennuis actuels.

Au milieu de ses réflexions une horloge sonna lentement.

— Onze heures, déjà !

Brusquement il se rappela qu'il avait quitté Nell sans l'avertir, alors qu elle se disposait à l'accompagner.

— Gomme elle doit être furieuse, se dit-il épouvanté, avec un remords.

Mais il cherchait à se rassurer , il voulait s'excuser. Sa conduite n'avait rien d'extraordinaire, tous ses amis mariés sortaient le soir, allaient au cercle ; il ne pouvait rester de la borte l'esclave de sa femme. Toutefois une

promenade si inaccoutumée surprendrait Nell. Jamais elle ne croirait la vérité ; avec son esprit soupçonneux, sa jalousie facilement éveillée, elle se figurerait une aventure d'amour, la rencontre dune jolie fille qui. attirant son mari chez elle, l'aurait gardé tou'.e la soirée dans son alcôve.

A grands pas il s'acheminait vers sa demeure, arrivait en courant, montait quatre à quatre les escaliers, appréhendant une orageuse réception.

En ouvrant la porte, il se trouva nez à nez avec son beau-père.

— Vous èles un miséraljle. s'écria M Daubry î... Rentrer maintenant !... Voici quatre heures que ma fille vous attend... D'où venezvous ?

La robe de soie de M"'^ Daubry frou-froutait dans le cori'idor et bientùt clic apparut, tenant à la main un sucrier.

— Vous rendez ma pauvre enfant nuilade, dit-elle d'un ton plein de colère.

Sans rc[)omlrc. il ])cnctrait à sa suite «lans la chambre à couclicr où. jct«e snv un fauteuil, Nell, les paupières rouges et gonflées, essayait à petits tamponnements <lc mouchoir d'arivter ses larmes.

La crise de pleurs reprit à son arrivée.

— Ma chérie, ne te désole pas, et bois : cela te réconfortera.

M"'^ Danbry, en un niouvenientlent et solennel de cuiller, comme s'il s'agissait d'unemystérieuse pratique, avait fait fondre dans un "^ erre trois morceaux de sucre qu'elle arrosa de quelques gouttes d'eau de mélisse des Carmes ; elle remua le breuvage et le présenta à Xell. Dans son abandon et son clia2:rin, elle était redevenue aux yeux de sa mère l'enfant qu'il fallait toujours consoler, la fillette aux robes courtes qui se lamentait des journées entières quand par hasard sa poupée était tombée dans la vase ou avait perdu un de ses beaux yeux de verre.

Mais tout à coup, par un de ces caprices inexplicables des tempéraments féminins, Xell s'essuya les yeux, son front s'éclaira, et, repoussant sa mère, elle éclata d'un rire clair, sonore, prolongé.

— Ah ! mon pauvre ami, disait-elle, que je suis contente de te voir ! Je craignais qu'un accident ne te fut arrivé.

Et elle l'attira pour l'embrasser, taudis que les parents, subitement réconciliés, prêts à pleurer de joie eux aussi, contemplaient ce spectacle avec une émotion profonde. Ils partirent enfin, et sans écouter les explications que leur

a66 BAISERS d'exxemis

donnait leur gendre pour se disculper, ils lui souhaitèrent un cordial bonsoir.

— Mais songez-y, cette pauvre enfant est très nerveuse. Prenez garde de la contrarier. La moindre chose peut la rendre malade.

— Oui, prenez bien garde, Maxime.

Heureux d'échapper à la scène redoutée, déjà

il revenait dans la chambre conjugale, lorsque Nell s'écria :

— Où es-tu allé ? dis-le moi.

Le soupçon qui ne lavait pas même effleurée jusque-là, remplaçait sa première inquiétude. Alors Maxime jugea qu'il devait mentir pour apaiser ses craintes, et il imaginait la rencontre d'un ami de collège qu'il n'avait pas vu depuis longtemps et qui l'avait entraîné très loin.

— Ce n'est pas vrai, fit-elle, méfiante.

— Je t'assure...

— Ti^ savais pourtant que j'allais au théâtre.

— Mais je n'y pensais pas.

— C'est aiuiable de ta part de me laisser ainsi... Ah! je suis heureuse avec toi... Toujours seule ! toujours abandonnée à la maison. Uegardo mes connaissances : elles sortent avec leur mari ; c'est un bonheur pour eux d être auprès de leur femme ; pour toi, c'est

un supplice. Ah ! je suis heureuse ! Oui, bien heureuse !...

Au lit, le feu croisé des reproches continua. Maxime se défendait mollement, mais Nell, surexcitée par la lutte, 1q provoquait ellemême, quand elle le voyait sur le point de déserter le combat et de s'avouer vaincu. Enfin, lorsqu'elle eut exposé tous ses griefs, jeté toutes ses plaintes :

— Ce n'est pas le moment de me raconter tout cela, dit-elle en lui tournant le dos, comme oublieuse de son rôle dagresseur ; je suis fatiguée d'entendre tes histoires. Laissemoi au moins reposer.

Et cette nuit-là encore, ils s'endormirent ennemis.

D'uni: touulie légère de plumes sur les meubles, rose, de larges hanches et les dents claires montrées dans un sourire, le ling:e net et fin du tablier et du bonnet sur le corsage noir, Henriette atteignait aux coins perdus la poussière, et, de vigoureux frottis, faisait, aux angles, jaillir des fhimmes. Maxime, entré dans la l>ildiolhè(jue j)()ur relire cU^s pages oubliées, leva les yeux vers cette fraîche travailleuse, et, délaissant le livre, il s'oubliait à suivre l^s mouvements de son corps souple et robuste.

Hrus({uement la porte s'ouvrit cl Xell parut. Mlle surprit le regard de son mari.

BAISERS d'eXXEMIS 269

— Henriette, dit-elle sèchement, allez donc mettre le couvert. Le déjeuner ne sei'a pas encore servi à riieure.

Et, quand la servante fut sortie, s'adressant à Maxime :

— Je croyais, ajouta-t-elle. que vous aviez meilleur goût.

Le soir même, sous un futile prétexte, elle la renvoyait.

Chaque jour, ce furent, de part et d'autre, de semblables jalousies. L'amour de l'être spirituel ou physique, ni le désir dune complète possession n'en était la cause, mais uniquement la vanité défiante et en i;arde, qui redoute le df shonneur d'une trahison. Au lieu de souffrir comme autrefois dans leur amitié, leur amourpropre seul les tourmentait.

Maxime s'affligeait daulant plus qu'il essayait de cacher aux autres son inquiétude et qu'il la raisonnait et lui trouvait un fondement. Se sentant capable de tromper Xell. il >ongeait que l'infidélité de sa femme n'aurait rien d'impossible, et il avait beau invoquer riionnèteté, les senliments religieux, le souci de l'opinion, le mépris des adultères, si vivace chez elle, il ne parvenait pas à se rassurer. Quand elle prolongeait ses courses, il s'effrayait à l'idée qu'elle élait belle aux yeux

de beaucoup, et qu'en visite, à la promenade, elle pouvait rencontrer un ami ; un ami qui le remplacerait, un ami qui le narguerait, les lèvres collées à ses lèvres.

Heureusement, ces vaines préoccupations ne le privaient pas de sa liberté de jugement et il avait le bon goût de voir son état et de condamner ses extravagances.

— En somme, se disait-il, quels droits ai-je sur Nell? On ne possède qu'un objet inférieur à soi. Comment un esprit posséderait-il un esprit? Il peut y avoir union des deux, mais non empire de lun, dépendance de l'autre, car si un être parvient à vous dominer,- c'est qu'il vous rend inférieur à lui-même, par conséquent qu'il anéantit en vous l'esprit ; qu'importe, après cela, qu'il reste au vainqueur le vain simulacre de sa conquête : le corps?... Je sais que Nell m'a juré un attachement perpétuel, mais soumis aux mille contingences de la vie, de tels serments nous engagent-ils ? Nous avions promis à une âme entrevue dans un demi-jour, sommes-nous encore liés envers cette âme lorsquen pleine lumière nous l'apercevons différente ?,..

Pour mon compte, j'admire ces gens qui s*arrf>gent le droit de vie et do mort sur leur femme, sous prétexte (juelle leur appartient.

HAISERS 1) ENNKMIS 27I

Quelle absence, chez eux, de logique ! Car de deux choses Tune : ou la femme est un esprit, — un être libre sur lequel nous ne saurions prétendre raisonnablement exercer notre pouvoir, ou la femme est une esclave, sans âme, donc irresponsable et indigne d'être punie. Les plus amusants sont ceux qui mettent leur honneur entre les mains d'un autre et qui s'étonnent et gémissent ensuite de s'en voir dépouillés, comme d'une caisse d'or placée dans la rue et qu'emporte le premier passant. En vérité, ils eussent dû montrer plus de prudence et ne pas se débarrasser d'un bien si personnel ! sils pensaient qu'en ouvrant leurs bras à d'étrangères caresses, leur femme allait le laisser tomber. Mieux d'ailleurs ils auraient fait de s'avouer que pour si peu ne se perd le trésor, qu'eux-mêmes, sans cela, dès longtemps, ne l'auraient plus, et que si, de ces joutes amoureuses, leur libidineuse amie rapporte f[uelque pesant souvenir, ce n'est , après tout, que juste châtiment de leurs égoïstes paillardises passées et présentes, de l'émission trop fréquente en tous lieux de passage, d'une semence dont jamais ils n'ont eu souci. Et puis, est-ce donc un grand crime c[u'unc jeune femme daigne parfois bien accueillir d'aimables compliments, d'autant plus dange-

2^2 BAISKBS 1) ENNEMIS

reiix pour elle cjue hi voix qui les lui adresse est celle d'un inconnu ? Qu'y a-t-il là de tragique ? je ne vois qu'un sujet aple à distraire un public de Café-Chantant ou à inspirer (pielque Tabarin de faubourj;-. Mais il est évident que je ne triompherai pas de la mode : le succès appartient aujourd'liui aux maris assassins, et la galerie leur réserve tous ses applaudissements.

Ces paradoxes, Maxime aimait à se les répéter, comme pour se guérir de sa défiance ; mais le hasard se chargeait de mettre en désaccord ses actes et ses idées. Souvent, sur un soupçon absurde, il quitlait, en i)lein travail, son bureau, et il allait retrouver sa femme, inquiet jusqu'à ce qu'il l'eut rencontrée. D'autres fois, si, parmi les lettres que lui apportait le domestique, il apercevait sur une enveloppe à l'adresse de Xell, une écriture inconnue, il la gardait des heures sur lui, se demandant s'il devait la conserver, l'ouvrii* ou la lui remettre. Enfin il la lui rendait, inventant uiille ruses pour la lire, ne se tran({uillisant que lorsqu'il en connaissait le contenu.

Avec le temps le mal ne se calmait pas, s'augmentait plutôt, et il n'osait le considérer, l'étudier froidement, tant il en sentait le ridicule. C'était, — cette souffrance, — l'ennui

BAISERS d'ennemis '2'j'i

cViiiie violente démangeaison, d'un bourdonnement continu de mouches, et de temps à autre, comme le rire d'un cocu de Molière qui, de son immortalité, lui décochait des sarcasmes en pleine poitrine.

^SfS^

^4^SjZ,2^.s}X^2^ÛZ.

LE jour vint où Maxime sentit l'écrivain agoniser en lui. dans l'abandon de tout soutien, dans la solitude complète de son intelligence. Il eut souhaité l'intimitc, les conseils d'un mâle et sympathique esprit, mais combien peu s'intéressaient à l'art aujourd'hui, quel liomme y voyait autre chose qu'une coupe d'argent ou d'orgueil ? Depuis qu'il avait quitté Paris, ses amis l'oubliaient, plus soucieux de se déchirer les uns les autres, de se pousser, par tous les moyens, qu'à discourir fraternellement d'esthétique, à s'intéresser aux tentatives de chacun.

Un instant il posséda l'être d'élection qu'il

BAISERS D ENNEMIS IJÙ

souhaitait : un poète qui avait écrit des vers splendides, sans jamais vouloir rien publier, un successeur de Baudelaire et de Poe qui gardait ses manuscrits sous clefs, craignant de les exposer à l'admiration ou à Finsulte.

Puis, un jour, l'ami disparut. Ecœuré du monde moderne, il s'en était allé vers les pays aux fleurs larges, aux arbres géants, aux ciels immaculés : jamais plus on n'entendit parler de lui. Dès lors Maxime fut seul dans la nuit à se débattre avec les Idées , angoissé au moment décrire, tremblant de déformer par les maladresses de son style les chères visions qu'il portait en son àme. 31 ne devait pas songer à s'en rapporter au goût artistique de Nell ; cependant il avait un besoin si vif d'entendre une appréciation quelconque, qu'il lui lisait parfois les pages qu'il venait de composer. Ordinairement, elle ne tarissait pas de banales louanges, mais si une discussion s'élevait, aussitôt, aidée d'une excellente mémoire, elle savait attaquer à l'endroit faible les vers ou la prose et les barder des fines flèches de son ironie. Au fond, sa vanité de petite bourgeoise se trouvait flattée d'une union avec un homme qui écrivait dans les revues, mais son jugement étroit, aux vues mesquines, resté hostile à

3 7^3 BAISERS d'eNNRMIS

la Beauté, ne pouvait comprendre une œuvre un peu haute et partout rencontrait des défauts ou des ridicule^. Maxime souffrait beaucoup de ces critiques, même des moins méritées ; il était trop peu content de lui-même pour que le plus léger reproche ne le décourageât pas complètement.

Peu à peu le mépris que sa femme professait à l'égard de son œuvre le gagna. Il n'osait plus croire en lui. Pris par des occupations étrangères, des visites, le travail de son bureau, manquant pour l'exciter de l'émulation et des contacts intellectuels, privé de la concentration de pensée nécessaire aux artistes, il ne sut plus rien concevoir, et s'échoua, avec un râle lourd, sur les écueils de la vie conjugale.

En assistant à cette chute, son affliction fut grande, mais quand l'àme eut tenté son dernier effort, poussé sa dernière plainte, il lui sembla que Ihomme d'autrefois tout entier mourait en hii pour céder la place à un nouvel être abject et satisfait. Leur jalousie assoupie, désintéressés l'un et l'autre des querelles et des discussions, un bonheur béat coula dans ses veines, remplit son cerveau vide à présent de soucis : il éprouva des jouissances animales, une tranquillité de bonif ruminant dans l'herbage ; et le ménage ne fut plus qu'une série de

petits tracas et de vagues attendrissements dont il ne songeait même pas à mesurer la sottise.

Il comprit alors les joies infâmes de l'humiliation. L'amour les prodigue. Maintejiant Nell et lui en vivaient ; Xeli, de l'humiliation infligée, lui, de l'humiliation soufferte. Chez les êtres inférieurs, l'orgueil qui ne peut se satisfaire à créer, se satisfait à abaisser. Nell dominant son mari se prouvait par là sa personnalité. Maxime aussi exultait en toutes les parties basses de son moi, naguère muettes et soumises. Ah ! n'avoir plus de grands désirs cpii vous entraînent a ers les monts de neige et de glace, à travers les sentiers non frayés, se conduire et se réjouir comme les autres, ne sentir point sa volonté, se laisser mener, sans rien voir, par une main étrangère, n'est-ce pas le voni du plus grand nombre ?

Mais quand par hasard il entr'ouvrait un livre, sa pensée subitement s'attristait et il lui semblait voir dans le lointain des temps un roi de jadis dépossédé, auquel on a coupé les cheveux et ravi le diadème, et qui s'en va parmi les foules railleuses, sa pourpre déchirée, le front flétri, à la honte et à l'oubli du cloître.

OLR quelque absente solennité, le lustre de verroteries, les grands candélabres dépouillés des minces voiles auxquels les soumettait leur précautionneux propriétaire, garnis de bougies dont la flamme immobile paraît encore attendre le héros à sacrer de sa lumière. Les vieux fauteuils, sortis pour la première fois depuis des mois de leur housse habituelle, offrent à d'énormes charnures leur velours d'un cramoisi passé. Kt des glaces qui eurent jadis des ors et mirèrent sans doute des grâces , réfractaires maintenant à de nouvelles coquetteries, et des arômes de gâteaux, de liqueurs, de robes neuves, parmi

des parfums d'antique armoire, — des odeurs de deux siècles !

— Vous comprenez, Maxime, aditM.Daubry, vous comprenez qu'il fallait accepter l'invitation de notre parent. Le bonhomme n'en a pas pour longtemps à vivre, et vous seriez bien avancés, s'il vous déshéritait ! Oncle Arsène aime à donner des soirées littéraires où il lit ses A'ers ; je ne prétends pas que ce soit amusant, mais enfin, nous devons avou' des égards pour la vieillesse.

Il semble que chaque membre de ce public familial soit pénétré de ce devoir, car tous les visages luttent d'attention, toutes les mains sont comme à un concours d'applaudissements. Il y a dans l'auditoire des enfants, des fillettes, des jeunes gens, et personne ne chuchotte, personne ne fait un mouvement, personne ne détourne les yeux.

Un petit vieillard chauve, le dos voûté, vêtu d'une longue redingote antique et le cou guillotiné d'une cravate de soie noire débite des vers avec, après chacun, le geste d'un lutteur qui envoie un coup de poing à son adversaire.

Quand U printemps joyeux revient sur nos vallons, liose, j'aime à cueillir la rose de tes lèvres....

C'était le début d'une ode à quelque lou-

fiSo BAISEKS d'ennemis

peuse ou peut être simplement à un fantôme surgi dune lecture de feu Béranger. L'auteur y faisait un abus extraordinaire de miels et de ciels, de douleurs et de pleurs, tout en étalant fièrement devant la galerie ses prouesses de sexagénaire et sa victoire sur la villotière de ses vacillantes débauches.

0 Roue, belle enfant qui rends courtes nos nuils.

Oncle Arsène lança le vers avec un tremblement dans la voix. On comprit que ce n'était qu'à regret et pour satisfaire aux exigences de la rime, que sa suprême honnêteté verbale avait consenti à introduire dans un poëme chaste ce détail malsonnant. Mais son auditoire ne s'en indigna pas, au contraire ! et ce fut par un sourire reconnaissant qu'il approuva l'équivoque égrillarde qu'il croyait voir en ces mots et à laquelle, pourtant, le candide poète n'avait jamais songé. Le vieillard lut aussi la Mort du nourrisson, le Brave chaudronnier (histoire authentique), la Cage vide :

Petite, n'attends plus la tourterelle absente : Comme l'illusion elle ne revient pas.

— Charmant ! charmant ! chuchotaient les daines.

BAISERS d'eXXEMIS 281

— Voilà une noble pensée I s'écria un professeui* de belles lettres.

Les invités à lenvi vinrent complimenter l'auteur ; chacun essayait de gagner les faveurs de l'oncle à héritage ; les derniers enchérissaient sur les premiers ; et ceux qui avaient trouvé des flatteries plus fines, d'une portée plus sure, s'attiraient les regards jaloux et irrités des autres. Encouragé par ces approbations, le bonhomme, à la demande générale, récita sa grande pièce patriotique :

Quand le clairon sonnant l'heure de la Revanche, Nous dira qu'il est temps de vaincre l'Allemand....

L'enthousiasme surexcitait l'auditoire. Les derniers vers furent couverts de tels d'applaudissements, que l'oncle, pour la satisfaction de soi! public, consentit à les répéter :

Dans le torrent impur du sang des ennemis, La mort sera pour nous comme une fiancée....

Il y eut alors une tempête d'exclamations, comme un débordement de phrases raccrochées dans les journaux, de citations d'emprunt, de lieux communs courant les places publiques, de ces paroles qui gardent la souillure des bouches dégoûtantes qui les prononcèrent, — aphorismes mutilés, estropiés, boiteux, ayant

'2S'2 BAISERS DENNEMIS

l'air de vieilles broderies cousues à des oripeaux.

— Je ne comprends pas la poésie triste. Notre race dailleurs est essentiellement joyeuse. Ah! la gaieté! la vieille gaieté française !. .

— .... Les poètes de notre époque sont des impassibles. Ils ont la forme, nul sentiment. Musset la dit :

Frappe-loi le cœur, c'est là qu'esl le génie.

— .... A'ictor Hugo est un être indigne. Quand on a chanté tous les gouvernements...

— Et quelle immoralité ! Toutes ses maîtresses...

— Cependant vous estimez ces gens-là !... Des ivrognes comme Edgar Poe, des fous comme Baudelaire.

— Baudelaire ? Ah ! oui, parlons-en ! Un homme qui n'a produit dans toute sa vie qu'un volume de vers de trois cents pages. Un impuissant ! voilà tout.

Tristement Maxime écoutait ces importuns et ces sots se jeter à la tète des phrases dont ils ignoraient le sens, juger en deux mots des écrivains qu'ils n'avaient pas lus, répandre partout la bave hideuse de leurs critiques.

— Quand on songe, se disait-il. que pour

BAISEUS d'ennemis 283

trois francs cinquante le premier yenu a le droit de tutoyer le Génie. X'est-ce pas effrayant, cette prostitution du Poète à la foule, cet abandon à toute curiosité de sa pensée la plus intime, de son rêve le plus choyé. Certes, si cette foule venait vers lui, comme vient d'abord F Adolescent à la Femme, pour un mystère délicieux et troublant, cette prostitution serait un bienfait. Mais le passant vient dans l'œuvre de l'artiste en bottes de rustre et armé d'une verge de magister pour piétiner les gemmes et châtier le lapidaire. Aussi, quelle idée a t-il du Poète, mage institué par Dieu ? l'idée, hélas ! que lui en donnent les mauvais desservants du temple, — semblables à ces prêtres de Syria dont parle Apulée, — bande de luxurieux et de pitres, prêts à toute bassesse pour quelques pièces d'or. Oui ! aux yeux du peuple, le Poète, c'est cet homme qui, à volonté, prêche le carnage ou écrit de tendres choses sur l'album des jeunes filles ; le Poète, c'est ce vieillard voisin de la mort, qui, cjmiquement, nous entretient des malheureuses que la faim condamne à «es malpropres caresses.

— Allons, fit Nell en rentrant, tu dois être content : on a cnusé de ce que tu aimes.

Mais Maxime ne l' écoutait pas ; il lisait une

lettre apportée le soir même, où un ami lui racontait longuement un voyage en Bavière, lui retraçant ses extases devant les Primitifs allemands, ses élans religieux dans les vieilles cathédi'ales, aux villes où s'était décidé le sort des peuples ; il lui disait les merveilleux paysages de fleuves, de montagnes et de forêts, et tout l'étonnement du voyageur redevenu enfant devant la nouveauté, l'immensité d'un monde qu'il croyait connaître et dont à présent chaque pas lui révèle linfinie complexité. Cette lettre fut comme un coup de fouet au cheval qui s'endort. Sa vie actuelle, passée en travaux mesquins, en plaisirs médiocres, lui parut infâme ; il vit sa personnalité amoindrie et déchue.

— Oh! répétait-il, s'en aller, s'enfuir! Pratiquer cette vertu : la pensée ! Etre noble, ne pas se mépriser soi-même, sentir Dieu revenir en nous.

— Maxime, appela Nell, du lit où déjà, elle était couchée.

Dans les fines dentelles de l'oreiller le voluptueux et innocent visage féminin s'offrait, ce soir là, plus jeune et plus charmant, en un demi sommeil de sourire et d'attente.

Il s'approcha de Nell et l'embrassa, puis brusquement :

— L'cnjolcusc ! fil-il. eu se d<''g;igoant do son ctrciuto.

DÈS ce soir-là était abdiqué le consentement à de vulgaires carrouses et fini Fenlisement en ce marais aux dénudées rives. Un désir de départ agitait ses journées. Comment sortirait-il de cette existence ? il n'osait se le demander. Il avait Fimpatience des expectateurs, la crainte aussi d'inconnus changements. Mais il était décidé à en finir, bien qu'il ajournât la conclusiou. A présent, tout dans son existence lui était pénible : il souffrait de la tache imposée, des goûts de Nell, des conversations de M. Daubry. S'imaginant forcé de jouer une parade ridicule, de grimer son àme de gaietés communes et de

grossiers soucis, sans cesse il était irrité — des gestes des autres et des siens. Jusque-là doux, craignant le tumulte des longs débats et en sentant la complète inutilité, il entamait à présent à tout propos avec sa femme et son beaupère d'interminables discussions où il ne ménageait guère ses adversaires, froissé d'une parole un peu vive, furieux dune opinion. Puis, c'était à la suite de dîners orageux, de subites sorties, de grandes promenades dont il ne rentrait que tard, sans jamais dire où il était allé. A sa rentrée, Nell chez qui le doute commençait à s'établir, tantôt le pressait de questions emportées, tantôt fondait en larmes. Et les lendemains étaient mornes, de glace. Ces deux êtres qui l'un pour l'autre avaient autrefois représenté le bonheur, demeuraient des journées, face à face, sans une parole, sans un regard, comme honteux des tendresses anciennes et de leur défunte personnalité.

G EST une après-dînée, parmi les odeurs du café et du rhum, des sauces et des aromates. La table vide, Xell sortie, Maxime seul, sous le grand cercle lumineux de la lampe immobile et les coudes appuyés, relit avec Fétonnement que causent les bonnes nouvelles un paragraphe du Figaro : la semaine prochaine aura lieu, au théâtre de la Monnaie, la première de la Walkyrie.

De cette œuvre il n'a encore entendu que des fragments qui l'enthousiasmèrent ; et maintenant qu'on va représenter le drame en entier à Bruxelles, presquen France, il n'y assisterait pas !

Eli frottis Tagues, à la suite de pâles images, de remenbrances insidieuses de motifs, un dé sir s'ébauche ; puis, tout d'un coup, triomphalement dans son souvenir, la chevauchée des Walkiires avec ses éblouissants rappels éclate; comme un éclair, sur une cavale affolée, cheveux épars, passe Brùnnhilde, et devant ces héroïques fantômes, peu à peu s'édifie, massif et loiird, ferme sur ses assises, le solide édifice d'une volonté.

— J'irai, s'affirme-t-il à lui-même. — Eti)our ne pas céder à de vaines considérations, tremblant que sa résolution ne s'écroule : — ^ ce soir même je vais partir pour Paris.

Il éprouve déjà comme une délivrance, le bonlieur d'être reconquis par l'art, avec un avant-goùt de la jouissance qui l'attend là-bas. Enfin ! il va des hontes <le sa vie se purifier dans une émotion noble, échapper pendant quelques heures au milieu qui enferme sa pensée dans un cercle d'habitudes basses, d'inutiles préoccupations. Mais tandis que promptement dans sa malle il enUisse pêlemêle le linge et les vêtements, l'image de Nell surgit dans son esprit, et les algides regards de sa femme viennent glacer ses enthousiasmes. *\Iusque-là il n'a point songé qu'il est marié, esclave des caprices d'un autre être. Comment

faire ? S'il lui déclare son projet, elle y mettra obstacle, ou bien elle voudra raccompagner, et il devine déjà, s'il consent à ce voyage, ses remarques importunes, ses extases affectées dissimulant d'ennuyés bâillements et des lassitudes. Mieux vaudrait rester que d'écouter le drame de Wagner à son côté.

— Elle ne saura rien, voilà tout... Heureusement qu'elle est à rendre visite à une amie.

Alors à la liàte il trace un billet d'adieu où il s'excuse de son brusque départ, prétextant une dépêche qui l'appelle à Paris pour une affaire pressante. — Les nécessités de l'argent seules trouvent grâce à ses yeux et peuvent tout expliquer, se dit-il, pensant au caractère intéressé de sa femme.

Déjà le cocher a chargé la malle sur la voiture, et voici Maxime en route, craignant à tout moment de voir apparaître à la portière la figure irritée de Nell. Dans les tressaute ments du fiacre sur le pavé, le trottement doux de la \âeille haridelle, la fuite des réverbères étoiles, des étalages flambants, des maisons noires, des ombres qui s'effacent rapides, il se représente le spectacle auquel il va assister, il écoute en imagination les fragments entendus dans les concerts. Puis l'idée soudaine de Nell l'angoisse. Que va-t-elle penser ? se demande-

t-il. Mais sa rêverie dore d'apothéoses le spectacle futur, et il refrène promptement tout remords.

A la gare, mal éclairée de becs de gaz, les billets pris aux bureaux qui se dressent en des illuminations de chapelles en fête, pour distraire son cxpectation, il s'amuse à regarder parmi les poussées roulantes de colis, les groupes de voyageurs qui, çà et là, en des silliouettes noires, se massent.

Des soldats arrivent, le képi cassé, de gros sacs sur le dos : une sœur de Saint-Vincent-de- Paul, debout et immobile, rigide et jaune sous les larges ailes de sa coiffe, mêle le crissement assourdi du chapelet pendu à sa ceinture au frou-frou léger d "une jupe de coc(»tte attendant son amant, qui. impatientée, en des fragrances capiteuses s'agite : et c'est au milieu de la salle deux garçonnets au grand col de matelot, le derrière moulé en des culottes bleu-marine, recueillis entre leur père barbu et mélodramati«|uement sombre, la sacoche passée en bandoulière sur un long waler-proof , et leur mère , une dame eu deuil . qui de temps à autre se penche un instant vers son mari pour lui chuchoter à l'oreille trois paroles rapides.

— Tu m'écriras, n'est-ce pas, mon ami, à ton arri\ée?

'— Oui, je te le promets. Au revoir Blanche. Ils s'embrassent très tristes.

— Bonsoir papa, chantent deux voix claires. — Bonsoir Charles, bonsoir mon petit Pierre. Le père a^aisi l'enfant dans ses bras et l'élève jusqu'à sa barbe noire. Sourdement les instincts paternels s'éveillent en Maxime qui s'étonne de ce désir si nouveau, si contraire à ses souhaits habituels de pessimiste, puis une compassion lui vient pour ce jeune couple forcé de se séparer, une compassion aussi pour lui-même partant seul, sans avoir seulement le baiser d'adieu de sa femme, et il sïrrite contreNell.

— Comme si elle était cause de tout cela, comme si ma solitude n'était pas volontaire ! Et il s'accuse, riant de lui-même.

Une clef grince dans la serrure, une porte s'ouvre violemment dans un bruit de vitres secouées, et sous la casquette enfoncée jusqu'aux oreilles, une tête en bec de canne paraît et jette un cri.

— Les voyageurs pour Paris -Saint-Lazare en voiture.

Maxime suit la cohue qui s'étouffe à la porte et parvient à trouver un compartiment vide où il s'installe.

Aussitôt qu'il s'est assis, afflue, comme une plainte attristée de flots, la bande des

tardifs regrets. Il se remémore le confortable et la douceur tiède du nid conjugal où Teille la sollicitude dune amie, habile à prévenir ses désirs et à lénifier de soins caressants ses quotidiens dégoûts ; puis à la pensée de cette nuit blanche passée en Avagon, de ces soirs solitaires à Bruxelles, il s'épouvante.

— La pauvre enfant pleure peut-être en ce moment, se dit-il, rejetant avec hypocrisie son chagrin de Ihabitude quittée sur une fausse sensibilité. Et il imagine Nell, désolée et rose de larmes, en un touchant tableau de famille à la Greuze, entre son père qui maudit les vices de son gendre et Mme Daubry qui lui présente un verre d'eau de mélisse des Carmes. A bien considérer, en dépit de ses défauts, sa femme n est pas désagréable, et si, au retour, elle allait lui refuser le trésor de ses gâteries et de ses baisers, il serait en vérité fort à plaindre.

Cependant il ne peut retourner sur ses pas, jeter son billet de cinquante francs.

L'idée qu'il attache une importance à cet argent le remplit de mépris pour sa personne.

Alors, comme pour assurer sa variable volonté.

— Je vais descendre, fait-il.

Mais déjà l'employé a fermé les portières,

la locomotive souffle bruyamment, le train s'ébranle ; heureux de songer qu'il ne lui est plus permis de changer de décision, il allume une cigarette, et d'un regard distrait mais tranquille, suit les grands nuages de fumée blanche que, dans sa course à toute vapeur, l'express éploie sur les campagnes assombries.

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