LE COSTUME
M™® de Sévigné, conquise par « Tadorable » talent de la Champmeslé, qu'elle appelait lestement sa belle-fille^ et entraînée dans le courant de Topinion publique, avait commencé par applaudir des deux mains à Bajazet. Le jeune héros se présentait si hardiment et si fièrement que la malveillance déconcertée s'était tue d'abord. Mais avec le temps l'émoi de ce rapide et complet triomphe s'apaisa; on se remit, on prit le temps de respirer et de réfléchir, ce dont personne n'avait eu le loisir dans Tenivrement général du premier enthousiasme. La cabale, d'abord démontée, reprit ses droits, et ne resta pas inactive. Il y paraît assez au ton des lettres de M""® de Sévigné deux mois après la première. Corneille y regagne largement le terrain perdu, et Bajazet n'a plus le même mérite : « Voilà Bajazet y écrit-elle à sa fille. Si je pouvais vous envoyer la Champmeslé, vous trouveriez cette comédie belle. Mais, sans elle, elle perd la moitié de ses attraits. Je suis folle de Corneille. Il nous redonnera Pulehérie^ où Ton verra encore
...la main qui crayonna La mort du grand Pompée et l'amour de Cinna. »
Quelle déchéance! Bajazet qui, deux mois avant, égalait Andromaque, mis au-dessous de Pulehérle! Les griefs s'accusent, se précisent. M™® de Grignan reçoit un jour le réquisitoire complet. «Je voudrais vous envoyer la Champmeslé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées. Ils ne font point tant de façons pour se marier. On n'entre point dans la raison de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui
font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine; sentons-en la différence. Il y a des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin q\i^ Alexandre et qu'Andromaque. Bajazet est au-dessous du sentiment de bien des gens, et au mien, si j'ose me citer, Racine fait des pièces pour la Champmeslé, et ce n*est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n*est plus jeune, et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi ; en un mot, c'est le bon goût, tenez-vous-y. »
Cette palinodie violente n'était que l'écho des critiques faites par les ennemis de Racine, critiques sévères, mais souvent justes. Elles se réduisent à deux chefs, que M"*® de Sévigné résume : le personnage de Bajazet est glacé; les mœurs des Turcs y sont mal observées. Despréaux ajoutait, en régent du Parnasse un peu jaloux de voir son disciple s'émanciper, que la versification en était négligée.
De ces reproches, le plus grave, celui qui fut bientôt le lieu commun de toutes les critiques, n'est qu'un docile écho du mot célèbre de Corneille, rapporté dans le Segraislana : « Étant une fois sur le théâtre à une représentation de Bajazety il me dit : « Je me garderais bien de le dire à d'autres que vous, parce qu'on dirait que j'en parlerais par jalousie; mais prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans le Bajazet qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a à Constantinople; ils ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la France. » Segrais ajoutait : « Il avait raison, et l'on ne voit pas cela dans Corneille; le Romain y parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol i. » Ce thème servit aux variations
1. « Corneille cependant ne s'est pas fait faute, lui tout le premier, de mettre à la française ses tragédies romaines pour les faire bien venir. Dans Horace^ par exemple, la liste des persoimages, ou des acteurs, comme on disait alors (ce qui ne voulait pas dire comédiens), donne les indications suivantes :
« Curiace, gentilhomme d'Albe ;
« Julie dame romaine.
« Dans PoLyeucte :
« Néarque, seigneur arménien.
« Dans HéracLius :
de tous les critiques. Robinet complimente Champmeslé qui joue Bajazet « en Turc aussi doux qu'un Français, en musulman des plus courtois ». On sait le persiflage de de Visé : « Le sujet de cette tragédie est turc, à ce que rapporte l'auteur dans sa préface. » Un an après il y revient encore, et dans son compte rendu de Mithridate il ne manque pas de faire cette allusion à Bajazet : « Quoiqu'il ne se soit quasi servi que des noms de Mithridate, de ceux des princes ses fils et de celui de Monime, il ne lui est pas moins permis de changer la vérité des histoires anciennes pour faire un ouvrage agréable, qu'il lui a été d'habiller à la turque nos amants et nos amantes. »
Ce n'était pas la première fois que des contemporains, et même des Turcs, paraissaient au théâtre. L'histoire moderne avait fourni la donnée du Cid, Bien avant le Cid, au XV® siècle la Prise de Grenade de Charles Verardi était une actualité. Elle eut un grand succès dû aux souvenirs récents qu'elle rappelait. On y voyait Boabdil envoyant ses députés à Ferdinand, et celui-ci regardant de loin avec le cardinal Mendoza la prise de la ville (1492).
Chanteloup fait jouer un Coligny peu de temps après l'assassinat de l'amiral par Maurevel (1572).
La Guisiade de Pierre Mathieu parut un an après le meurtre du duc de Guise (1588) ; la Mort d'Henri lll de Claude Billard, deux ans après le meurtre de ce roi (1589) ; Marie Stuart fut décapitée le 8 février 1587, et V Ecossaise ou Marie Stuart de Montchrestien est de 1605 1.
Quant aux Turcs, ils n'en étaient pas à leur première apparition sous les chandelles de nos théâtres.
La Soliane de Gabriel Bounyn, représentée en 1554 et
a Léontine, dame de Conslantinople.
a Franciser ses héros, c'était demander pour eux droit de bourgeoisie à son public. Mais alors pourquoi donc reproche-t-il si fort à Racine d'user plus ou moins du même procédé? » (E. Dësghanel, Racine^ t. I, p. 270.)
4. Malgré tous ces précédents, le drame national n'a commencé qu'assez lard à devenir un genre littéraire. Au xviiie siècle, le président Hénaut présente coninae une nouveauté son François 11^ où il mettait à la scène le règne de ce roi, à la façon de Shakespeare, qu'il venait de lire dans le Théâtre anglais de LAPI.ACE. Les règles des unités, les exigences de la dignité tragique et du vocabulaire spécial aux grandes tragédies ont retardé l'avènement de ce genre aujourd'hui accepté et reconnu. « Les règnes de Charles VI, do Charles Vlli, du noble François l" doivent être féconds pour nous en tragédies nationales d'un intérêt profond et durable. Mais comment peindre avec quelque vérité les catastrophes sanglantes narrées par Philippe de Commynes, si le mot pistolet ne peut absolument pas entrer dans un vers tragique ? » (De Stendahl, Racine et Shakespeare.)
38 BAJAZBT
imprimée en 1561, était le récit du meurtre commis Tannée précédente par Soliman le Grand sur son fils Mustapha. Le même événement inspira au siècle le Grand et dernier Soliman ou la mort de Mustapha^ par Mairet, l'illustre auteur çle la Sophonisbe. La pièce turque fut jouée dès 1630. C'était une imitation d'une tragédie italienne imprimée à Venise en 1619, il SolimanOy de Bonarelli délia Rovere, qui fut imitée encore en 1637 par Dalibray dans le Soliman. Puis, en 1643, c'est la Roxelane de Desmares, qui raconte comment l'habile favorite de Soliman parvint au trône; puis, en 1647, le Grand Tamerlan et Bajazety de Magnon; enfin, un essai plus heureux que toutes ces tentatives avortées, TOsman de Tristan THermite, l'illustre père de Mariane. Osman fut joué en 1647. Ce n'est pas absolument une tragédie médiocre. La fille du muphti est un caractère de passion assez heureusement étudié. Mais ce qui rend cette pièce intéressante, c'est surtout la tentative très sensible d'introduire dans la fable la couleur orientale qui manque trop chez Racine. Le ton et de décor y ont une convenance curieuse, si l'on songe combien peu jusqu'alors on y avait pris garde. Osman dit à son peuple, qui Tentoure en tumulte :
Qui vous fait assembler pour me donner conseil ? L'ombre est-elle en état d'éclairer le soleil ?
N'est-ce pas là le ton qui convient au despote oriental ? Et le court tableau qui suit n'éveille-t-il pas quelques sensations fugitives de ces couleurs chatoyantes qui éclatent sur les meubles, les armes, les tentures de l'Orient :
Quarante Capigis le {Osman) suivaient seulement, Et six pages d'honneur, dont Tun portait sa trousse, Et les autres tenaient les cordons de sa housse. Dessus ses brodec[uins et sur sa veste encor Eclataient des rubis, des perles et de l'or; Et dessus le fourreau d'un riche cimeterre De larges diamants brillaient de tous côtés.
Malgré tout, l'exemple était rare, et Racine crut devoir se justifier par Téloignement du pays et par l'exemple des Perses d'Eschyle, d'avoir osé mettre sur la scène des faits si récents : « On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo révèrent la. L'éloignement des pays réare en quelque sorte la trop grande proximité des temps.
Car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à
mille lieues C'était à peu près de cette manière que les
Persans étaient anciennement considérés des Athéniens. Aussi le poète Eschyle ne fît point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxès, qui était peutêtre encore vivante, et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse, après la déroute de ce prince. Cependant ce même Eschyle s'était trouvé en personne à la bataille de Salamine, où Xerxès avait été vaincu. »
Le souci de la couleur locale et de la vérité historique entra pour une part dans son travail. Lui-même l'affirme. « La principale chose à quoi je me suis attaché, c'a été de ne rien changer ni aux mœurs ni aux coutumes de la nation. Et j'ai pris soin de ne rien avancer qui ne fût conforme à l'histoire des Turcs et à la nouvelle relation de l'Empire ottoman, que l'on a traduite de Panglais ^ Surtout je dois beaucoup aux avis de M. de La Haye 2, qui a eu la bonté de m'éclaicir sur toutes les difficultés que je lui ai proposées. »)
Ainsi, Racine a lu ses auteurs, a causé des Turcs avec des gens qui arrivaient de Turquie, s'est enquis de leurs mœurs, de leurs usages. A vrai dire, il y aurait exagération à prétendre qu'il y paraît beaucoup dans sa pièce. Il apparaît que la grande affaire de Racine a été de démêler et de conduire savamment des passions contraires, de les faire passer par toute une série de retours, de revirements habiles qui mettent en pleine lumière l'admirable délicatesse du psychologue, bien plus que de montrer aux Parisiens de vrais Turcs.
Regardons-y de près. Essayons de reconstituer d'après Racine la société turque au xvii« siècle. Il manquera bien des traits à la peinture. Nous voici dans un empire où la capitale est non Constantinople, mais Byzance, plus commode pour le vers. Le sultan guerroie contre une ville qui continue à s'appeler Babylone, bien qu'on la connaisse généralement sous le nom de Bagdad. Entrons au sérail :
1. Histoire de rétat présent de l'Empire ottoman, contenant les maximes politiques des- Titres, traduite de l'anglais de M. Ricaut par M. Briot. (1 vol. in-4« Paris, chez Mabre-Cramoisy, MDCLXX.)