‹ Bajazet; tragédieChapitre 11 sur 161 · Jean de La Haye, ambassadeur de France à Constantinople · texte numérisé non relu

Jean de La Haye, ambassadeur de France à Constantinople

en prêtant une grande attention, on finit par découvrir les principales lignes d'un tableau qui pourrait être fort pittoresque, s*il était autre chose qu'une vague ébauche à peine indiquée. Si le poète eût poussé davantage sa peinture, on eût pris plaisir à contempler les murailles sévères du sérail qui plongent dans le Bosphore, et s'ouvrent sur l'eau par une porte secrète ,* on eût parcouru ces longs corridors que peuplent un troupeau d'esclaves et de gardes i. Un janissaire appuyé sur sa longue hallebarde nous eût interdit l'entrée de « ces lieux dont l'accès est même interdit aux yeux ». Voici la sombre légion des muets :

Orcan et les muets attendent leur victime.

Leur main est armée de la corde du supplice, un peu trop déguisée sous les noms plus nobles de « nœud fatal, nœuds infortunés ». Un nègre les conduit, ou plutôt, pour parler plus congrûment, un serviteur

Né sous le ciel brûlant des plus noirs Africains.

Ce sont des sultans^ des sultanes, des vizirs, des janissaires qui habitent le sérail ; on y précipite au fond de VEuxin, c'est-à-dire la mer Noire, l'esclave qui a le malheur d'être messager d'une mauvaise nouvelle 2; Tamour fraternel n'est pas la grande vertu des despotes de céans :

Le frère rarement laisse jouir ses frères

De l'honneur dangereux d'être sortis d'un sang

Qui les a de trop près approchés de son rang.

Ils se font

... une superbe loi De ne point à l'hymen assujettir leur foi.

Le recrutement du sérail se fait entre mille beautés dont l'Europe et l'Asie dépeuplent leurs États; c^est bien là qu'ont vécu Soliman et Roxelane, leur souvenir est encore présent dans ces murs, on parle d'eux, on y cite leur exemple, comme aussi on y raconte .

Le meurtre tout récent du malheureux Osman.

1. Racine ne parle pas des eunuques, ces pauvres gens que M"»« de La Fayette appelait « les incommodés ».

2. Voyez au musée du Luxembourg un beau tableau do M. Lecomte du Nouy, Les Porteurs de mauvaises nouvelles. Le sultan, couché sur de riches coussins en haut de sa tour, observe l'horizon, et attend des nouvelles. Cinq esclaves' sont déjà montés lui en porter, mais leurs cadavres étendus sur les dalles et le cimeterre du sultan rougi de sang, constatent que les nouvelles étaient mauvaises. C'est une Orientale sombre et d'un effet saisissant.

Voici

... la porte sacrée D'où les nouveaux sultans font leur première entrée.

Au sommet des murs crénelés, flotte soudain aux yeux du peuple épouvanté le fameux drapeau vert, tragiquement dénommé

Du prophète divin l'étendard redouté.

Sans doute, tout cela est turc, et nul n'y contredit. Mais ces quelques traits épars, — on aurait peine à en trouver d'autres, — dont quelques-uns sont à demi effacés, suffisentils à nous donner l'impression d'un pays qui n'est pas la nôtre?

Nous sentons-nous en Turquie? Avons-nous, même très faible, la sensation de cet Orient étrange et attrayant avec ses longues murailles blanches fermées sur les corridors du harem, ses draperies aux mille couleurs, ses costumes si riches, ses armes et ses meubles incrustés de nacre, ses mœurs spéciales, la femme recluse, l'odalisque « qui végète au soleil, sur des tapis de Smyrne, en mâchant des parfums et en effeuillant des sélams »i? Où sont les paysages de la Turquie, les masses de verdure trouées par les dômes étincelants, les minarets où chantent les muezzins, les rues sales où passent les femmes voilées, où se vautrent les chiens vagues et les percnoptères, les bazars mettant sur leur devanture le fouillis multicolore de leur étalage, et les caroubiers se penchant sur l'eau bleue du Bosphore, et les caïques aux voiles blanches rasant la mer? Où les splendides mosquées aux murailles de dentelle, où prient agenouillés les mahométans à l'ample robe de couleur, à la ceinture de soie, au tarbouch artistement roulé sur la tête, aux babouches de cuir rouge dont les pointes se relèvent? Qui reconnaîtrait dans « l'étendard redouté du prophète » le drapeau vert de Mahomet, tapis de prières qui lui servait jadis ? Et comme Amurat est une pâle figure du sultan, « l'ombre de Dieu sur la terre! » En un mot, quelle prodigieuse distance de Bajazetsiux Orientales de V. Hugo, de Delacroix ou de Benjamin Constant!

Ne demandons pas à Racine ce qu'il n'a pu ni voulu faire. M. Deltour est d'avis que Racine « a marqué heu-

i. P. de Saint-Victor, les Deux Masques, les Femmes savantes^ t. III, p. -454.

reusement par quelques détails habilement placés la civilisation où il nous transporte »» ^ C'est être satisfait à bon compte. Le mieux est, croyons-nous, de ne pas chercher dans Racine la couleur locale. Elle n*y est pas, et le mérite n*est pas mince au poète d'avoir parfaitement su se passer de cette aide en somme facile qui pourtant fait le meilleur fonds de plus d'une œuvre moderne réputée chef-d'œuvre.

Non, il n'y a dans Bajazet ni ulémas ni kaimakanSy ni topidjis, ni chatii-sehérifs, ni bostandsehibasehi. Bien plus, avant Lekain, la Clairon ou Rachel, les Turcs de la pièce n^ont ni tarbouchs, ni babouches, ni poignards circassiens; ils paraissent dans un costume de convention. Pour Bajazet^ on a légèrement enturqué cet habit. Corneille leur trouve des sentiments français « sous un habit turc » 2. Aussi peu turc que possible, apparemment, car Marmontel signale dans ses Mémoires ^ la première apparition du costume véritable avec M*'® Clairon.

La question du costume au théâtre est importante, parce qu'elle est étroitement liée à la question du jeu et de la déclamation des acteurs.

« Les costumes tragiques ont été conçus depuis Louis XIII dans quatre systèmes différents; à chacun de ces systèmes correspond un système distinct de déclamation et de mi-

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