Tome XI, p
2. Candie fut prise le 5 septembre 1669 par le grand vizir Achmet Kiuperli.
Paraît, et c'est la vérité, Un acteur expérimenté.
Quant aux femmes, on sait qu'Atalide et Roxane étaient la Champmeslé et M"«d'Ennebaut, mais on a hésité sur le rôle de chacune d'elles. Robinet ne nous renseigne pas.
Sans avecque de grands adverbes Décrire les habits superbes Dont chacun d'eux est affublé.
D'Ennobaut et la Champmeslé Entrent dedans leur caractère D'une force, d'une manière A toucher les cœurs les plus durs, Fussen^ils plus Turcs que les Turcs, Et iusqu'à donner de la crainte Qu elles aient, poussant trop la feinte, Le sort des quatre grands acteurs Morts des fureurs de leurs auteurs.
Les frères Parfaict font un récit qui, pour être compliqué, peut être vraisemblable. « Avant la première représentation de Bajazety Racine avait destiné le rôle d'Atalide à M*^® Champmeslé, et celui de Roxane à M^^* d'Ennebaut. Dans la suite, il changea de sentiment, et trouva que cette dernièrejouerait mieux Ataiide, etM*^«Champmeslé Roxane. Enfin, après avoir repris et redonné ces rôles, il revint à son premier dessein, de sorte que M^'« Champmeslé joua Ataiide, et M*^® d'Ennebaut Roxane. » 11 résulterait de ce témoignage que, si la Champmeslé fit Roxane, ce fut par occasion et pendant peu de temps : son vrai rôle fut celui d'Atalide. Cette hypothèse ne contrarie nullement les renseignements fournis par Robinet, qui ne nomme pas leurs rôles. Elle se trouve au contraire confirmée et vérifiée par un passage de M"*« de Sévigné, ingénieusement cité par M. Bernardin : « Les manœuvres de la Champmeslé pour conserver tous ses amants, sans préjudice des rôles à'Aialide, de Bérénice et de Phèdre, font passer cinq lieues de pays fort aisément. » (24 août 1689. }
Cette constatation n'est pas sans intérêt pour l'interprétation générale de la pièce. Elle montre quelle importance Racine a prétendu accorder au rôle d'Atalide, dont il fait un premier rôle à l'égal de Roxane^.
i. Elle justifie la dernière interprète de ce rôle contre M. Sarcey, qui écrit : « Je n'aurais qu'une critique à adresser à M"" Hadamard, et il est bien probable qu'elle tournera cette critique en compliment; car ce que ie lui reprocherai d'avoir fait, c'est justement ce qu'elle a voulu faire et ce qu'elle a très bien fait. Elle a essayé de tirer Ataiide au premier plan, et il peut bien se faire qu'elle eût eu raison il y a deux siècles. » {Le Temps, 11 avril 1887.)
Le succès de Bajazet fut éclatant, malgré la résistance du parti de Corneille. Cette tragédie inaugurait brillamment Tannée. « Tout le bel air », comme dit M°*« de Sévigné, y fut et y applaudit. Les cornéliens cette fois n'osèrent protester, même contre M. de Tallard, qui proclama ce jour-là l'immense supériorité de Racine sur tous ses rivaux, y compris Corneille. De Visé ne sait trop que faire, la représentation ayant eu trop de retentissement pour n'en point parler, et le succès étant trop évident pour le con • tester. Il se contente d'accueillir la pièce par quelques sourires maussades et quelques traits d'une ironie plus envieuse qu'heureuse : « On représenta ces jours passés sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne une tragédie intitulée Bajazety et qui joassa pour une tragédie admirable. » Il eût mieux valu avoir moins d'esprit et faire une phrase plus correcte. Il ne trouve que des boutades de mauvaise humeur; sa plaisanterie tient du dépit. « Le sujet de cette tragédie est turc, à ce que rapporte l'auteur dans sa préface », ou : « Le mérite de l'auteur est si grand qu'aujourd'hui l'on ne peut trouver sur le Parnasse une place digne de lui être offerte. »
Les autres témoignages, pour être plus sincères et de meilleure grâce, ne sont pas moins éiogieux. Robinet annonce
Que Bajazet à turque trogne Triomphe à l'hôtel de Bourgogne,
et que Racine
A fait un spectacle pompeux,
Le plus beau qui soit sous les cieux.
M™* de Sévigné, tout en reproduisant les reproches qu'on fit â la pièce de n'être ni assez turque ni assez mouvementée, accorde à Racine des louanges d'autant plus précieuses qu'elles devaient plus coûter à cette vieille amie de Corneille. Elle n'était pas à la première; elle ne fit pas à Racine cet honneur. Mais la pièce fit tant de bruit que force lui fut d*y prendre garde. Ce n'est que le 13 janvier qu'elle en informe sa fille. Ce retard déjà constate un enthousiasme un peu froid. D'ailleurs, elle ne parle que par ouï-dire : « Racine a fait une comédie qui s'appelle
Bajazety et qui enlève la paille; vraiment elle ne va pas en empirando, comme les autres^. M. de Tallard dit qu'elle est autant au-dessus de Corneille que celles de Corneille sont au-dessus de celles de Boyer : voilà ce qui s'appelle bien louer; il ne faut pas tenir les vérités cachées. Nous en jugerons par nos yeux et nos oreilles.
Du bruit de Bajazet mon âme importunée *
fait que je veux aller à la comédie. »
Elle y alla. Au retour, il a bien fallu admirer avec tout le monde, la Champmeslé est si parfaite. « Ma belle-fllle (Charles de Sévigné, le fils de la marquise, entretenait des relations avec la Champmeslé), ma belle-fille m'a paru la plus merveilleuse comédienne que j'aie jamais vue; elle surpasse la des Œillets de cent lieues loin; et moi, qu'on croit assez bonne pour le théâtre, je ne suis pas digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. » Voilà pour l'actrice ; voici pour le poète : « Baya^e^ est beau : j'y trouve quelque embarras vers la fin. Il y a bien de la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice, Je trouve cependant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas Andromaque, » Voilà une restriction qui n'est pas une mince louange, puisqu'elle met de pair les deux chefsd'œuvre. La pièce forçait son admiration, et comme elle contrariait un peu sa piété cornélienne, elle se consolait par des louanges à Corneille des louanges qu'elle donnait à Racine. « Pour ce qui est des belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus que votre idée était au-dessus de... Souvenez-vous de cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera (je ne dis pas surpassera) des divins endroits de Corneille. » Après cette satisfaction accordée à ses vieilles sympathies, elle pouvait se permettre de jeter quelques grains d'encens sur un autre autel. « Cependant je voudrais, ma bonne, que vous fussiez venue avec moi, après dîner; vous ne vous seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de vingt. »
L'éloge, pour discret qu'il soit, n'en est pas moins pré-
i . Ces autres, si sévèrement traitées, sont Britanmcus et Bérénice. 2. Réminiscence d'Alexandre, de Racine, l, 2.
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cieux; au contraire, il prend d'autant plus de prix qu'il est moins volontaire. Il constate le plein succès de la pièce lors de son apparition.