Livre V
mique. » (Em. Lamé, le Costume au théâtre). Au xvii® siècle, le costume et la déclamation sont de pure convention.
Il faut feuilleter la jolie édition des gravures de A Guil- LAUMOT, les Costumes de la Comédie- Française, dans la savante édition de M. G. Monval, archiviste de la Comédie-Française, pour se rendre compte du costume turc sur la scène française au xvii® siècle. Voici, d'autre part, quelques détails intéressants sur le même sujet :
« Il ne faudrait pas quitter les costumes tragiques du xviie siècle sans dire quelques mots des Turcs. Les Turcs ont souvent été mis au théâtre, en comédie, en musique et en tragédie. Il faut entendre par là non seulement les Turcs proprement dits, mais les Arabes, les Juifs, les Persans, et généralement tous les Orientaux» Mithridate et Assuérus sont un tant soit peu Turcs, Gengis-Khan et Mahomet le seront tout à fait. Nous voyons à la gravure de VAmant libéral de Scudéry des Turcs Louis XIII, il y a aussi le Turc Louis XIV et le Turc Louis XV. Le Turc tragique, sous Louis XïV, indique sa qualité de Turc par un turban empanaché ou surmonté d'une corne comme celui que porte Zizime dans les Noces de Cana^ par une grande ceinture et un sabre recourbé : toujours la perruque, la belle jambe tendue, les souliers à rosette, la cravate à nœud de satin, les manches à crevés et toute la petite oie; si le Turc est un homme tout à fait sérieux, comme Acomat, et non un jeune premier, comme Bajazet, il porte sur le costume ordinaire une ample pelisse qui fait queue par derrière. Les femmes aussi se mettaient sur la tête des turbans ou quelque coiffure extraordinaire, qui indiquaient suffisamment aux spectateurs qu'elles étaient princesses turques et non princesses grecques ou romaines. Corneille disait à Segrais, à une représentation de Bajazet : « Il n'y a pas un seul personnage dans ce Bajazet qui ait les sentiments qu'il doit avoir, et que Ton a à Constantinople ; ils ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la France. » Nous qui n'avons pas les mêmes raisons que le grand Corneille pour être jaloux de Racine, nous trouvons qu'à des Turcs si bien vêtus le sentiment français ne messied pas. » (Em. Lamé, le Costume au théâtre.) — La déclamation était majestueuse, on voulait faire valoir les vers, on les chantait sur une mélopée de tradition; on n'avait souci que de réciter pro-
prement des couplets. Marmontel est un des premiers qui s'insurgèrent contre ce système faux et purement conventionnel. Il ne cessait de recommander à M"« Clairon la simplicité et le naturel. Ses conseils remportèrent enfin. « Elle venait, nous raconte-t-il, jouer Roxane sur le petit théâtre de Versailles. J'allai la voir à sa toilette, et, pour la première fois, je la trouvai habillée en sultane : sans panier, les bras demi-nus, et dans la vérité du costume oriental; je lui en fis mon compliment. — Vous allez, me dit-elle être content de moi. Je viens de faire un voyage à Bordeaux; je n'y ai trouvé qu'une très petite salle; il a fallu m'en accommoder. Il m'est venu dans la pensée d'y réduire mon jeu et d'y faire l'essai de cette déclamation simple que vous m'avez tant demandée. Elle y a eu le plus grand succès. Je vais en essayer encore ici sur ce petit théâtre. Allez m'entendre. Si elle réussit de même, adieu l'ancienne déclamation. L'événement passa son attente et la mienne. Ce ne fut plus l'actrice, ce fut Roxane elle-même que Ton crut voir et entendre. L'étonnement, l'illusion, le ravissement furent extrêmes. On se demandait : Où sommesnous? On n'avait rien entendu de pareil. Je la revis après le spectacle; je voulus lui parler du succès qu'elle venait d'avoir. — Eh ! ne voyez-vous pas, me dit-elle, qu'il me ruine? Il faut, dans tous mes rôles, que le costume soit observé ; la vérité de la déclamation tient à celle du vêtement; toute ma riche garde-robe du théâtre est dès ce moment réformée ; j'y perds pour mille écus d'habits; mais le sacrifice en est fait. Vous me verrez ici, dans huit jours, jouer Electre au naturel, comme je viens de jouer Roxane. » (Marmontel, Mémoires.) Ce soi-disant costume observé et vrai était encore un costume bien conventionnel, mais il y avait progrès. Pour les hommes, les costumes se divisèrent en trois catégories : costumes turcs, costumes moyen âge, et costumes antiques. Les signes distinctifs du costume turc étaient le turban avec plumet, aigrette et croissant, beaucoup plus petit que celui du XVII® siècle, et la pelisse, dont la queue est le plus souvent ramenée par devant et passée dans la ceinture. Joad, en sa qualité de prêtre, porte un haut chapeau pointu, pareil à celui des médecins de Monsieur de Pourceaugnac \ costumes de satin très riches, et d'une vraisemblance suffisante pour qu'on pût les accepter aujourd'hui encore. De
nos jours, le costume des Turcs de Racine offre toute l'exactitude et toute la richesse désirables. L'œuvre du poète y a-t-elle gagné? c'est douteux. Elle y perd peut-être un peu d'attention. On examine les détails du costume, la richesse de l'étoffe, l'art du plissage, le petit poignard qui pend à la ceinture des femmes, la garde en bas et la pointe en l'air. Pendant ce temps les tirades se déroulent, et elles échappent au spectateur trop curieux. La tragédie veut une attention soutenue. Ces accessoires la gênent, plus qu'ils ne la servent; M. Taine a proposé le remède dans une page aussi spirituelle que connue :
« Si j'avais le plaisir d'être duc et l'honneur d'être millionnaire, j'essayerais de rassembler quelques personnes très nobles et de grandes façons : je secouerais toutes les branches de mon arbre généalogique pour en faire tomber quelque vieille parente dogmatique qui aurait conservé dans la solitude de la province la dignité et la politesse de l'ancienne cour, et je la prierais de m'honorer de ses conseils. J'ornerais quelque haut salon de panneaux sculptés et de longues glaces un peu verdâtres, et j'engagerais mes hôtes à se donner le plaisir de représenter les mânes de leurs aïeux. Je me garderais de leur serrer les mollets dans des maillots et de faire saillir leurs coudes pointus pour imiter la nudité antique; je laisserais là les malheureux travestissements grecs que Lekain, puis Talma, ont imposés à notre théâtre ; je leur proposerais de s'habiller comme les courtisans de Louis XIV, d'augmenter seulement la magnificence de leurs broderies et de leurs dorures, tout au plus d'accepter de temps en temps un casque à demi antique, et de le dissimuler par un gros bouquet de plumes chevaleresques. Je demanderais en grâce aux dames de vouloir bien parler comme à leur ordinaire, de garder toutes leurs finesses, leurs coquetteries et leurs sourires, de se croire dans un salon d'une vraie cour. Alors, pour la première fois, je verrais le théâtre de Racine, et je penserais enfin l'avoir compris. » {Nouveaux essais de critique et d'histoire, p. 197-198).
Serait-ce un remède? Ne serait-ce pas un mal pour un autre mal puisque enfin ce serait remplacer un costume par un autre costume? L'habit Louis XIV, pour nous autres gens du xix® siècle, est encore un costume historique dont la restauration comporte, tout comme l'autre, la recherche
et le respect de la couleur locale. Pour les contemporains de Racine, c'était à peine un costume, c'était, à peu près, le vêtement de tout le monde, la mode du temps i. Voilà peut-être ce qu'il faudrait surtout se rappeler.