Acte III, se. V
à la révolte pour ne pas prévenir par un coup de main le retour d'Amurat. La fin de la tragédie est sanglante. Aucun des personnages principaux ne survit. Bajazet est tué par ordre de Roxane. Roxane périt assassinée par l'émissaire du sultan. Cet émissaire est égorgé par les soldats du vizir. Atalide se perce le sein à la nouvelle de la mort de Bajazet. M"*® de Sévigné n'entrait pas dans la raison de cette grande tuerie. Nous verrons qu'elle s'explique.
L'action est donc simple, quoiqu'on lui ait souvent fait le reproche d'être compliquée et traînante i. Un examen un peu rapide a pu seul déterminer une aussi fausse opinion. Un amant placé entre deux femmes, dont il n'aime qu'une, consentant à tromper Tautre par complaisance pour la première, puis renonçant à feindre plus longtemps, bravant la mort qui l'attend, et qu'il préfère à une dissimulation trop peu noble pour sa fierté : voilà toute la pièce 2.
L'action se passe entre quatre principaux personnages
4. Bajazet a été souvent fort maltraité. La HAiq>E l'appelait « une tragédie du second ordre, qui n'a pu être écrite que par un auteur du premier. » Un autre écrit :
« Malgré tout l'art d'un si grand maître, cette pièce me paraît toujours non seulement hors d'état d'être représentée telle qu'elle est sur le théâtre de la Réforme, mais, de plus, je ne crois pas possible de la corriger quand même je connaîtrais quelqu'un d assez hardi pour réformer M. Racine. On trouve à chaque instant dans Bajazet les expressions les plus vives et les plus touchantes ; elles sont pour ainsi dire l'âme de la pièce, qui par conséquent ne peut jamais faire dans l'âme des spectateurs d'autres impressions que celles de la mollesse et de la corruption ; je ne la crois donc point susceptible de correction, ni digne en aucune matière du théâtre de la Réforme. » (Rigcoboni. De la Réformation du théâtre.) Il faut se défier des réformateurs. Platon chassait Homère de sa république, et Riccoboni n'est pas Platon.
Stendhal est encore plus sévère : « Quel est l'homme un peu éclairé qui n'a pas plus de plaisir à voir aux Français la Marie Stnart de M. Lebrun que le Bajazet de Racine? » {Racine et Shakespeare^ p. 18.) La bizarrerie même de la comparaison nous renseigne sur sa justesse. Depuis 1823, Marie Stuart a bien perdu de sa vogue. Qui la connaît aujourd'hui?
2. Après 1672, le même sujet a été repris en 1687 par Giraultde Sainville dans une nouvelle égyptienne Philadelphe^ plate traduction en prose des vers de Racine. Voltaire l'a traité à nouveau dans sa médiocre tragédie de Zulime. On
Îjeut rapprocher encore de Roxane la Camargo de Musset, dont la situation est a même, et aussi la Catarina Rragadini disputant à la Tisbé le cœur de Rodolfo. La princesse Georges d'Al. Dumas fils (1869), est le drame de Racine renouvelé. « Loin de vouloir piller Racine, dit l'auteur dans sa préface, je voulais au contraire, si quelqu'un s'avisait de l'analogie, montrer, comme je l'ai dit, la dififérence des sentiments entre une maîtresse et une épouse, entre une musulmane et une chrétienne, entre la passion et l'amour. » Lire un intéressant parallèle de M. Sarcey {Le Tetnps^ 11 avril 1887) entre les deux pièces de Racine et de Dumas, où l'on notera quelque injustice et même quelques erreurs en ce qui concerne Bajazet ; celle-ci par exemple : « Rajazet se trouve entre deux femmes... Il va de l'une à l'autre, les trompant toutes deux. » 11 trompe Roxane, mais jamais Atalide, à qui il reste toujours fidèle. S'il fait une déclaration à Roxane, c'est par l'ordre d' Atalide, qui le supplie de songer avant tout à son salut, pour l'amour d'elle-même.
que nous séparerons ici pour donner à chacun sa physionomie propre et son caractère ^ : Atalide et Roxane, Bajazet et Acomat. Un cinquième personnage ne paraît pas : sans cesser d'être invisible et présent, il exerce sur l'action une influence terrible. C'est le sultan, le féroce Amurat, dont le caractère se résume en deux traits : soupçonneux et cruel. De Bagdad, il tient le fil de toutes ces existences qui s'agitent dans l'ombre du sérail, et l'épouvante de son nom emplit ces voûtes, ces « détours » où brillent à chaque porte les piques de ses muets.
Atalide n'est pas ordinairement considérée comme le premier rôle de femme dans Bajazet"^, On réserve cet honneur pour Roxane, surtout à notre époque où le souvenir de M"® Rachel confirme singulièrement les titres de la sultane à la prééminence. Et pourtant l'opinion publique pourrait bien, ici encore, se tromper. Le rôle d'Atalide vaut celui de Roxane, si même il ne le surpasse pas. Une assez forte raison de penser ainsi serait déjà que Racine pensait de même. A sa meilleure actrice, à celle qu'il estimait on sait comme, la Champmeslé, il confia le soin de représenter non la sultane, mais son humble rivale. Si la célèbre artiste
1. L. Paulhan, De Vinterprétation des types littéraires, « Revue Bleue » 14 mai 1887.
« Tout lecteur est un collaborateur de l'écrivain qu'il lit... Lorsque nous avons entendu prononcer un certain nombre de paroles par une personne que nous rencontrons quelquefois, de ces paroles et d'autres nous nous faisons, mèn^e involontairement, une certaine idée du caractère et des habitudes d'esprit de cette personne... Nous faisons de même avec les héros d'un roman ou d'un drame. A mesure que nous les voyons agir, leur caractère se révèle à nous. » Voir dans ce même article quelques aperçus ingénieux sur la liberté dans l'interprétation.
2. Dans ses remarquables études sur Racine, M. Deschanel accorde les deux premières places à Roxane et Acomat, pour reléguer dans une demi-ombre Bajazet et Atalide, les deux soupirants. Rien n'est plus juste que ce classement, quand on se place au point de vue particulier de la couleur locale. Il est incontestable que, de ces quatre personnages, les deux derniers sont moins Turcs, et qu'Acomat est bien le plus Turc de tous : sera-ce une raison pour faire d* Acomat un personnage du premier plan? On a voulu à tout prix trouver très turque une tragédie qui l'est médiocrement. Le costume, le langage, les coutumes sont encore bien un peu celles de Versailles. On a objecté : « Sans doute, on ne trouve
f>as dans Bajazet tout le bric-à-brac des Orientales ou de Delacroix; mais toute a turquerie est d'abord dans l'action, puis dans les caractères. » L'action est turque, il est à peine besoin de le dire. Quant aux caractères, si Acomat est Turc, si Roxane l'est encore assez. Atalide et Bajazet le sont beaucoup moins, et pourtant tout l'intérêt va de Bajazet à Atalide, cjui sont bien les protagonistes du drame. Racine leur a refusé la turquerie, mais il en a fait des premiers rôles. Avec Bajazet, nous ne sortons pas de la manière ordinaire de Racine et de ses contemporains : c'est un nouveau chef-d'œuvre qui prend place dans la galerie des tragédies amoureuses.
« Au XVII» siècle, le théâtre en France et en Espagne est surtout consacré à exprimer l'amour et par conséquent aussi la jalousie. » (Saint-Marc Girardiit, Cours de littérature dramatique, tome V, page 340.)
joua quelque temps Roxane, Racine ne lui laissa pas ce rôle, et la fit revenir à celui d'Atalide. Ce serait déjà une sérieuse présomption en faveur de cette manière de voir que l'avis de Tauteur en personne. Elle s'accorde d'ailleurs avec les résultats d'un plus ample informé.
Atalide est le rôle important de la pièce, et peut-être le plus nécessaire. Toute l'action repose et évolue sur elle. Qu'on se rappelle la première péripétie. Roxane vient trouver Bajazet pour lui dire : « Il faut en finir; nous n'avons plus de temps à perdre, épouse-moi. » Bajazet n'hésite pas, il refuse. « Donnez-moi le trône sans vous, ou prenez votre victime. » La réponse de Roxane dépitée est un arrêt de mort :
Du sultan Amurat je reconnais l'empire.
...Que tout rentre ici dans l'ordre accoutumé.
Voilà une conclusion. Amurat peut revenir. Il trouvera tout en état de le recevoir. La pièce pourrait finir; mais il n'y aurait pas eu de pièce.
Il s*agit de faire revenir Bajazet sur sa détermination. Acomat le tente sans succès i. Atalide seule y réussit, et voilà toute la tragédie lancée d'un autre côté sur une simple prière de la jeune fille. Ce que Bajazet avait refusé à Acomat par fierté, il l'accorde à son amante par tendresse, parce qu'il ne peut faire autrement, parce qu' Atalide se tuera s'il ne consent lui-même à conserver ses jours :
Elle {Roxane) aura plus de soif de mon sang que du vôtre,
Et je pourrai donner à vos yeux effrayés
Le spectacle sanglant que vous me prépariez.
Il faut bien se résoudre. Il n'y va pas seulement de l'honneur de Bajazet, il y va de la vie d'Atalide. Atalide sera obéie.
A ce moment, voici où en sont les choses. Roxane est persuadée que Bajazet l'épouse, qu'Atalide épousera Acomat; il ne reste plus qu'à perpétrer ces différents hymens et à préparer à Amurat un retour aussi désagréable qu'inattendu. Mais la pièce ne peut finir ainsi. On plaindrait trop la malheureuse Atalide sacrifiée, et trop de doutes planeraient sur le ménage de Bajazet et de Roxane,
i . Acte II, scène in.
On se fierait peu à ce mariage de raison. Qui va créer la péripétie nouvelle? Qui va relancer l'action du côté opposé ? C'est encore Atalide. Une fois le danger passé, elle se laisse aller à la jalousie ; elle ne peut supporter ridée que son amant se soit agenouillé devant une autre qu'elle. Sa tendresse alarmée lui exagère la démarche qu'elle-même a ordonnée, qu'elle redoutait déjà même avant de l'avoir demandée :
Penses-tu mériter qu'on se perde pour toi?
Peut-être Bajsizet, secondant ton envie, Plus que tu ne voudras aura soin de sa vie.
Aussi quel accueil quand elle revoit son trop docile amant. ♦ Perfide, lui dit-elle, ne pouvais-tu m'épargner cette honte d'aller parjurer notre amour aux pieds de ma rivale! » C'est son « Qui te l'a dit? » .
La jalousie d' Atalide fait un revirement complet dans l'action, qui revient à son point de départ. Bajazet renie sa feinte momentanée, il renouvelle à Roxane l'aveu de son indifi'érence, et cette fois la pièce finit comme elle aurait déjà pu finir au second acte, par la vengeance de la sultane 1. La pièce a viré surelle-même, et c'est Atalide, c'est sa passion, ses retours, ses remords, sa jalousie, qui ont fait ainsi pivoter le drame. Atalide mène Bajazet et Bajazet détermine la colère ou l'amour de Roxane : si bien qu'Atalide les conduit tous. De ce point de vue la pièce se déroule, nette et simple, comme il convient à un chefd'œuvre du xvii*» siècle 2.
Après ce rapide examen, il serait inutile d'insister longuement sur le caractère de cette jeune et aimable princesse, si passionnée, si charmante. L'amour emplit son cœur, un amour délicat, bien délicat pour une Turque de harem, un amour que la simple apparence de partage offense et blesse, la passion ardente d'un cœur vierge qui réservait à son bien-aimé le trésor intact de sa tendresse longuement couvée, et que la moindre blessure brisera. Atalide ne pouvait survivre à Bajazet. Elle sans lui n'est
1. Il n'en va pas au théâtre comme en morale, où Vauvenargiies appelle char^ latans « ceux qui nouent ainsi les choses pour avoir le mérite de les dénouer ».
2. M. Krantz, dans sa thèse sur V Esthétique de Descartes^ a finement marqué ce caractère de simplicité dans les chefs-d œuvre du xvii*jsiècle.
plus qu'un corps sans âme, et le dernier soupir de son agonie n'est que le dernier cri de son amour i.
Alfred de Musset a nettement tracé en quelques lignes le caractère de Roxane : « Roxane est une belle esclave devenue sultane par caprice, amoureuse par les sens seulement, furieuse sans ironie, dissimulée par boutade, lascive et emportée, mais surtout jalouse. » Uamour* — ou plutôt le désir, — irrité par la résistance, exaspéré par la jalousie, fait de cette femme une figure originale, qui se dessine, grande et terrible, sur un fond de tapisseries orientales, une main sur son cœur, etTautre sur la garde de son poignard. Quelle conception puissante, celle de cet amour effréné, tyrannique, purement sensuel, qui s'offre brutalement, qui survit aux refus comme aux affronts î La belle esclave devenue sultane ne connaît point les délicatesses de l'amour ou de la pudeur. Vendue à l'encan sur quelque
1. Atalide gêne M. Sarcey, qui la malmène fort peu galamment, il la traite d' « intolérable gêneuse », de « plaignarde maîtresse ». Âtalide serait effectivement gênante dans une tragédie où le principal personnage serait un profond diplomate comme Acom^t, et où le principal intérêt serait une graye question de politique. Mais pourquoi aemander à Racme ce qu'il n'a pas voulu nous donner? Racine n'a vu dans l'aventure de Bajazet qu'un thème à variations de psychologie amoureuse, où il excellait. Que resterait-il donc dç la pièce, si on en ôtait ce que M. Sarcey appelle les « considérations d'amourettes »? — Il y a longtemps que La Harpe avait déjà formulé le même reproche : « Il me paraît que dans cette
Ï»ièce Racine s'est trop laissé aller au plaisir de peindre les délicatesses de 'amour qu'il entendait si bien, et ces petites choses qui tiennent une si grande S lace dans le cœur des amants. Elles étaient parfaitement bien placées dans érénice^ où il ne s'agit que d'une séparation ; mais il a oublié qu'elles ne l'étaient pas dans une pièce où tous les personnages périssent, excepté Acomat. Ce n'est pas par des idylles qu'il faut amener des meurtres. » Et pourquoi pas ? Les drames âe l'amour sont aussi sanglants que d'autres. De plus^ reprocher à Racine d'avoir sacrifié à une intrigue amoureuse les intérêts politiqiies de la Turquie, c'est oublier le rôle prépondérant que joue l'amour dans la littérature du xvii* siècle, où il est le principal ressort des romans, des œuvres dramatiques, comme aussi la grande occupation des ruelles. Racine a préféré un sujet d'amourettes à une étude moins banale de la politique turque. Peu lui importait la banalité du sujet : il ne mettait son originalité que dans la façon de le traiter, et en cela il était bien de son temps. « L'invention dans les arts est de nos jours la qualité que nous estimons le plus. Le xvii» siècle ne semble point en avoir fait autant de cas
aue nous. La Fontaine n'a pas inventé le sujet de ses fables; il l'a pris çà et là... s entendent l'invention d'une façon fort différente de leurs prédécesseurs. Ils ne s'inquiètent pas de l'invention des événements : ils s'attachent surtout à la peinture des caractères et des passions... Ce genre d'invention, qui est le plus élevé de tous, se confond avec l'expression; non pas avec l'expression qui signifie seulement l'art des mots, mais avec l'expression qui tient à la force des sentiments et des pensées, à leur choix, à leur ordre, au style en un mot, car le style veut dire tout cela dans la littérature comme dans la peinture... Prenez, dans la peinture italienne^ les sujets : quelle monotonie I Prenez l'expression des figures : quelle variété et quelle abondance I Nos poètes dramatiques du xvii^ siècle, comme peintres de l'amour jaloux, ont au suprême degré ce don de l'expression inventive. » (Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique^ t. V., p. 409.)
marché public, jamais on ne lui a fait la cour, jamais elle n'a connu les timidités de la première résistance. Elle ne connaît de Tamour que la volupté.
Le sultan était absent depuis quelque temps déjà. On parle à Roxane d'un beau jeune homme que recèle le sérail. C'est celui même qu'elle a ordre de tuer. On lui vante ses charmes, et aussitôt une curiosité malsaine trouble les sens de la sultane.
La sultane éperdue, N'eut plus d'autres désirs que celui de sa vue.
Elle le voit, il ne détrompe pas son attente, et déjà elle le désire. C'est un caprice dangereux, elle le sait bien. Un mot d'Amurat la perd, s'il apprend quelque chose. Elle risque sa tête sans hésiter, avec un mépris du danger qui la rend héroïque et qui mériterait un meilleur sort.
C'est elle qui fait les avances, avec toute l'impudeur d'une houri faite pour le plaisir, avec aussi toute la cruauté féroce d'une sultane qui peut faire tomber une tête à chaque coup de son éventail. Elle s'offre brutalement : c Prends-moi, ou meurs ! »
Ce cri, elle le répétera bien des fois avant la catastrophe finale. Elle menacera souvent, sans oser agir. C'est sa manière à elle de dire : « Je t'aime ! » Avant d'accomplir sa menace, elle différera toujours, refusera de croire à l'évidence, rivée à l'espérance devoir céder un jour l'indifférence de son amant, et ne pouvant se décider à perdre pour jamais les restes de ses dernières illusions. Jamais passion ne fut plus tenace.
Bajazet l'a repoussée une première fois. La sultane rugit de dépit, il semble que tout soit bien fini :
Ah ! c'en est trop enfin, tu seras satisfait. Holà ! gardes, qu'on vienne.
■^ Déjà Ton voit Bajazet chargé de fers, ramené dans son cabanon, un lacet au cou. Et point du tout. Si l'on a fait venir les gardes, c'est pour leur dire que le sérail soit désormais fermé. La sultane se retire sans donner d'ordres contre lui. Il demeure là tranquillement, à causer avec Acomat, puis avec Atalide. On a eu plus de peur que de mal.
Plus tard, la sultane, un instant dupée, se voit repoussée de nouveau. Cette fois, les choses ne peuvent plus se passer
si doucement, d'abord parce que c'est une récidive, et puis il n'y aurait plus de raison pour que la pièce ne continuât pas ainsi à perpétuité. Il va falloir sévir. Elle le fera, mais avec quelle lenteur! Comme elle prolonge l'instruction du procès, comme elle est peu pressée de voir tomber la tète du coupable! Et pourtant, le cas est bien plus grave. La sultane n'est plus seulement repoussée, elle est sacrifiée à une autre femme, et son dépit s'accroît de toutes les fureurs de sa jalousie. Eh bien ! non, le châtiment ne sera pas si prompt qu'on s'y attendrait. La sultane prend son temps; il faut voir avant d'agir. Elle dit à Atalide : « Je vais tuer Bajazet. » Celle- ci s'évanouit. Voilà au moins une preuve que Bajazet ne lui est pas indifférent. Cela ne suffit pas, il faut voir encore. « Observez ses regards, ses discours, » recommande- t-elle à ses esclaves. Et dans un monologue qui est un pur chef-d'œuvre, une étude admirable du cœur humain, elle s'interroge, s'ingénie tantôt à s'exciter, tantôt à justifier ses hésitations. « Qui sait? Peut-être Atalide aussi est-elle dédaignée? Il faut maintenant tenter Bajazet. Mais si mes soupçons étaient fondés ? Irai-je m'exposer encore à ses mépris? Allons donc, Roxane, ferme les yeux! Je veux tout ignorer! » C'est lorsqu'on sait trop, qu'on a besoin de s'exhorter à l'ignorance. Enfin, un billet de Bajazet à sa rivale ne peut plus laisser subsister en elle l'ombre d'un doute. L'évidence devient aveuglante. On attend cette fois l'ordre immédiat : A mort! — Pas encore. Acomat est pourtant là, le glaive en main. Un mot, et Bajazet meurt. Et c'est la sultane qui le sauve, qui diffère elle-même l'instant suprême :
Je perdrais ma vengeance en la rendant si prompte.
Acomat ne s'y trompe pas.
II n'est pas condamné, puisqu'on veut le confondre.
Roxane l'aime toujours, et l'indulgence plénière serait le prix d'un seul regard de l'inconstant. Elle oublierait d'autant plus vite que le souvenir d' Atalide ne gênerait nullement son cœur habitué au partage.
Il y a là une peinture énergique, expressive, de l'amour tel que Racine l'a rarement dépeint ^, l'amour sans idéa-
1. Roxane est bien différente d'Hermione, d'Ériphile ou de Phèdre, ces autres amantes malheureuses et jalouses.
16 BAJAZBT
lisme ni délicatesse ^. Il n'existe pas seulement en Turquie. De savoir si Roxane est Turque ou non, peu importe. Elle est vraie et humaine. Son rôle est une étude approfondie, une analyse délicate de la passion, exprimée dans le langage amoureux du xvii® siècle, entre gens bien élevés qui savent les convenances, et se disent « Seigneur », ou « madame », ou « princesse » 2,
L'amour ne remplit pas à lui seul le cœur de Roxane ; la possession de Bajazet ne lui suffirait pas. Il faut qu'il serve son ambition 3. Préférée par Amurat à ses compagnes, elle n'a pu le décider à l'épouser.
L'occasion se présente de monter sur le trône d'Othman. Le hasard lui met entre les mains un jeune homme condamné à mort, qu'elle peut sauver, qu'elle sauvera à une condition : il sera sultan et la prendra pour femme. C'est le rêve de sa vie, la seule gloire où elle aspirait qu'elle voit réalisée en un moment. Quel triomphe pour cette belle parvenue, de monter sur le trône d'où les femmes sont
1. Roxane en ses ardeurs sans frein, sans retenae, A l'orgueil d'une amante et d'une parvenue... De son jeune captif la beauté l'a séduite ;
Un amoureux transport et l'embrase et l'excite. Sur lui ses longs regards errant avec plaisir Doivent étinceler des flammes du désir.
(Samson, Art Théâtral, 1. 1. p, 87.)
Il y a du vrai sous cette exagération de Stendahl :
« Rien ne ressemble moins que nous aux marquis couverts d'habits brodés et de grandes perruques noires, coûtant mille écus, qui jugèrent, vers 1670, les pièces de Racine et de Molière. Ces grands hommes cherchèrent à flatter le goût de ces marquis et travaillèrent pour eux. » (De Stendahl, Racine et Shakespeare, p. 1.) Le théâtre reflète l'époque. « Lorsque la Révolution, qui a changé l'état social et politique d'un peuple, commence à se faire jour dans la littérature, c'est en général par le théâtre qu'elle se produit d'abord et c'est par là qu'elle demeure toujours visible. » (De Tocqueville, la Démocratie en Amérique.)
2. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que ce rôle de Roxane est le seul où l'ambition ne refroidisse pas l'amour, qu'ordinairement tout autre mélange refroidit ; c'est qu'ici l'intérêt de ces deux passions est le même, et qu'elles sont inséparables dans leur objet. Roxane ne peut épouser son amant qu'en le mettant sur le trône et en y montant avec lui. Le danger commun la justifie : c'est une des plus heureuses combinaisons dont Racine ait été redevable à la nature du sujet, et qui rendent la conception de ce rôle si tragique. » (La Harpe.)
« Roxane est agitée à la fois par l'ambition et par l'amour: mais avec ce trait caractéristique que l'amour, chez elle, est un emportement des sens, accru des fureurs jalouses qui fermentent dans le harem. » (E. Deschanel, Racine^ p. 278.)
3. M'i« Clairon dans ses Mémoires estimait que la passion n'entrait pour rien dans les calculs de Roxane. Elle en fait une parvenue ambitieuse qui ne voit dans Bajazet qu'un moyen commode d'arriver au trône. « Quand l'amour a précédé les vices^ il peut se soutenir encere quelque temps avec eux; mais |e ne crois pas qu'il puisse naître dans un cœur déjà vicié. Les intrigues du vizir et l'espoir de parvenir au rang qu'Amurat lui refuse sont les seuls motifs qui déterminent Roxane à voir Bajazet. La vue d'un homme plus jeune que son bienfaiteur et son maître excite une fermentation dans ses sens qu'elle prend pour de l'amour; mais tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle dit, prouve seulement une
toujours éloignées, que seules occupèrent la femme du grand Bajazet I®', et l'illustre Roxelane! Il convient de faire entrer pour une juste part ces espérances ambitieuses dans la ténacité avec laquelle Roxane s'attache à Bajazet : il n'est peut-être pour elle qu'un marchepied commode. Si elle hésite à le- faire disparaître, c'est qu'elle supprimerait d'un coup et pour jamais l'objet de son amour et l'instrument de son ambition : conception hardie e4 puissante; elle mérite l'hommage que lui décernait Voltaire en passant tandis qu'il commentait la Médée de Corneille :
« Quelle différence entre Roxane et Médée! Le rôle de Médée est l'essai d'un génie vigoureux et sans art, qui en vain fait déjà quelques efforts contre la barbarie qui enveloppe son siècle; et le rôle de Roxane est le chef-d'œuvre de l'esprit et du goût dans un temps plus heureux; l'une est une statue grossière de l'ancienne Egypte; l'autre est une statue de Phidias i. »
Passons du côté des hommes : Bajazet, d'abord, le héros et le parrain de ce drame.
Voilà un personnage que les sévères critiques ont bien malmené, à tort selon nous. On lui a fait, au total, deux reproches. Il n'est pas assez Turc, et il conserve une position toujours fausse 2.
Il suffit de s'entendre. Il n'est pas assez Turc : ceci est parfaitement vrai, mais nous passons condamnation sur ce reproche qui plane sur la pièce tout entière. Voltaire l'avait déjà dit ;
Racine observe les portraits De Bajazet, de Xipharès.
De Britannicus, d'Hippoiyte :
A peine il distingue leurs traits.
Ils ont tous le même mérite ; Tendres, galants, doux et discrets; Et l'amour qui marche à leur suite, Les croit des courtisans français*.
illusion voluptueuse et momentanée. Sa vanité blessée, son ambition trahie, sont les seules sources de ses larmes : le soin de sa grandeur remplit toutes les facultés de son âme. » {M"» Clairon, Mémoires.) Au fond, il n'y a peut-être là qu'une question de mots. L'amour qu'éprouve Roxane est bas et grossier, c'est, un désir sensuel, mais cela aussi s'appelle l'amour. Tout dépend de la définition qu'on donne à ce mot.