Temple du Goût
Et Corneille avant lui. Non, sans doute, il n*est pas assez Turc. Un Turc n'y mettrait pas tant de façons. Il dirait à Roxane : « Je t'épouse, » et une fois maître de la ville, de Tarmée et de l'empire, il la ferait coudre dans un sac. Il serait tout simplement odieux i.
Ce grief écarté une fois pour toutes, est-il vrai que ce rôle soit indécis et faux? « Bajazet, â-t-on dit, n'a pas un instant de franckise. A Roxane, qui lui demande sa main, il ne répond ni oui ni non ; ce sont des réticences, des silences, des restrictions mentales à la façon d'Escobar; Bajazet tombe sous le coup des railleries de Louis de Montait; qu'il parle donc une bonne fois sans tergiverser, on n'attend que cela. » Voilà qui va fort bien, mais qu'on nous permette deux considérations.
D'abord, si Bajazet n'avait pas quelque motif d'ordre majeur, il ne se tairait pas, il parlerait franchement. Que risquerait-il? La mort? Mais il ne la craint nullement. Il s'offre de lui-même au bourreau : « Prenez votre victime ; * et sa fin, quand il tombe sur les cadavres qu'il a faits, est la fin d'un brave.
S'il hésite à parler, c'est donc qu'il est retenu par quelque sérieux motif. Ce motif, c'est son amour pour Atalide. C'est ce que Geoffroy avait déjà parfaitement senti. Ce n'est nullement pour sa vie qu'il craint, il l'offre à tout moment: c'est pour la vie de celle qu'il aime. Il sait tous les dangers qu'elle court si jamais Roxane découvre leur ruse; il ne s'est pas fait illusion; la condition mise par Roxane détrompée à la vie de Bajazet, c'est la mort d' Atalide :
Dans les mains des muets viens la voir expirer.
Et le premier soin de Bajazet est de continuer à protéger
1. Aussi a-t-on quelque peine à suivre M. Sarcey malgré la verve amusante et communicative de son argumentation : « Nous ne pouvons plus aujourd'hui écouter sans sourire les déclarations troubadouresques dont Bajazet enguirlande Atalide; nous ne comprenons pas qu'il s'attarde comme un dessus de pendule à ces amours enrubannées. Comment, voilà un jeune gaillard qui a la mort à fuir, un trône et de la gloire à gagner; qui est engagé par ses promesses envers Acomat; sur la tête de qui reposent les espérances de nombreux conjurés, vainqueurs s'il marche à leur tète, étranglés net s'il les abandonne ; et ce grand nigaud s'arrête à des considérations d'amourettes; il craint de faire de la peine à sa petite cousine qui pousse des soupirs ! — Eh 1 mon ami, va de l'avant, pousse ta pomte et triomphe I et tu verras bien ensuite ce que tu auras à faire des deux femmes qui te resteront sur les bras. Il y en aura une qu'il faudra poser par terre. Ce sera là un choix à faire, mais plus tard, après la bataille gagnée. »
son amante comme il n*a cessé de le faire au prix de sa fierté et de son honneur :
De mes emportements elle n'est point complice.
Voilà le secret de ce silence, de ces réticences : qu*on juge si une pareille discrétion est faite pour diminuer un caractère. Pour l'homme de cœur, lequel est le plus facile de se laisser aller à un mouvement généreux, ou d'y résister par dévouement? Bajazet est un homme de cœur sans cesse arrêté par l'amour. D'ailleurs, il ne descend jamais jusqu'à la bassesse. Il ne ment pas, il se renferme dans un mutisme équivoque, qui coûte, on le sent, à sa fierté. Si Bajazet avait besoin d'être justifié, il suffirait de rappeler ces vers pleins d'une ardeur jeune et généreuse, ce cri d'un cœur délivré d'un faix pénible, au moment où Atalide regrette que Bajazet ait trompé la sultane :
ciel ! combien de fois je l'aurais éclaircie, Si je n'eusse à sa haine exposé que ma vie, Si je n'avais pas craint que ses soupçons jaloux N'eussent trop aisément remonté jusqu'à vous !
Et cette éloquente expression du dégoût que lui inspire la duplicité à laquelle Atalide l'a condamné :
Je me parjurerais? Et par cette bassesse...
Ah ! loin de m'ordonner cet indigne détour, Si votre cœur était moins plein de son amour, Je vous verrais sans doute en rougir la première.
Ne voilà-t-il pas parler en brave cœur? Et qui reconnaît là ce faux caractère forgé par l'imagination des critiques qui ont fait son procès à ce « jésuite » de Bajazet?
Acomat est le plus original des caractères de Bajazet. Voltaire l'avait en profonde estime. Quand il refit la tragédie de Racine dans sa modeste Zulime, il n'osa refaire Acomat, et put ainsi rejeter avec plus d'illusion que de vérité, sur l'absence de ce rôle, l'échec de sa pièce.
« Malheureusement, dit-il, la pièce paraît avoir quelque ressemblance avec Bajazet; et, pour comble de malheur, elle n'a point d' Acomat; mais aussi cet Acomat me paraît l'effort de l'esprit humain. Je ne vois rien dans l'antiquité ni chez les modernes qui soit dans ce caractère, et la beauté de la diction le relève encore... Enfin, ce rôle me paraît
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d'autant plus admirable qu'il se trouve dans la seule tragédie où on pouvait l'introduire, et qu'il aurait été déplacé partout ailleurs.
(Dédicace de Zulime à M»« Clairon, 17S0, Ed. Garnier t. IV, p. 7.)
Une profonde expérience au service d'une grande ambition, servie par un admirable sang-froid, que les dangers n'étonnent pas plus que les scrupules ne le gênent : tout Acomat est là^.
Ce n'est pas un ambitieux vulgaire, et ses visées sont hautes. Le ministre veut être et rester de fait le maître de l'Empire, sous un sultan qui sera sa créature. Il tient tête à ce grand seigneur sous qui tout ploie, dont le geste tue. Amurat soupçonneux le laisse inoccupé dans la ville, l'éloigné des janissaires dont il a su conquérir la faveur? Acomat n'est pas homme à subir ces loisirs en courbant l'échiné. Il n'ignore pas qu'Amurat a juré sa ruine : mais il a juré de son côté de la prévenir, dût-il briser sous ses pieds ce maître redouté :
J'ai su lui préparer des craintes et des veilles, Et le bruit en ira bientôt à ses oreilles.
1. « Acomat est, par ses principaux traits, le type même d'une certaine espèce d'hommes politiques et, en même temps, un Turc fort vraisemblable. Ses desseins sont bien ceux d'un vizir expérimenté et du ministre d'un despote soupçonneux et jaloux. Ils n'impliquent aucune préoccupation de l'intérêt public, et le vizir ne compte, pour les réaliser, que sur l'intérêt personnel et immédiat de ceux qu'il y associe. Ce plan est hardi et assez compliqué. Comme il sait qu'Amurat, à son retour, le fera probablement étrangler, il veut lui substituer son frère, qui est doux, charmant et de bonne mine. Roxane, souveraine maîtresse au sérail, a reçu l'ordre de faire tuer Bajazet; mais Acomat lui montre ce beau jeune bomme, et elle prend feu. Bajazet épousera Roxane, sera sultan, — puis fera d'elle ce qu'il lui plaira. Acomat épousera la cousine de Bajazet et restera le véritable maître de l'empire. Il est bien sûr de son affaire ; l'intérêt de Bajazet et de Roxane lui répond du succès. Mais il a compté sans la fierté du jeune prince, et surtout sans son amour pour Atalide. Il n'a pu soupçonner que cette petite fille irait mettre tout ce grand ouvrage à néant. La finesse d' Acomat est bien ce que nous entendons par « finesse orientale » ; elle est courte par un côté; elle ne fait pas la part du désintéressement possible dans les actions humaines. Mais, au reste, ce dessein, difficile, audacieux et cependant sans grandeur, le vizir en poursuit l'accomplissement avec sérénité. Ce vieil homme rusé qui a déjà eu l'esprit de survivre à plusieurs sultans et qu'une barque secrète attend toujours dans le port en cas de malheur, envisage tranc[uillement la mort, et comme il en a la duplicité légendaire, il a bien aussi la résignation, le majestueux fatalisme des hommes de sa race. S'il débitait çà et là quelques versets du Coran, et s'il émaillait ses propos de quelques métaphores incohérentes, il nous paraîtrait Turc avec intensité de la tête aux pieds. » J. Lemaitre {Journal des Débats, 12 avril 1887.) Il est certain que, si tous les personnages de Racine étaient de la trempe d' Acomat, M. Lemaître n'aurait pas de peine à établir sa thèse, qui est : Rien n'est plus turc que Bajazet.
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Amurat, quoique tout-puissant, apprendra qu'il s'attaque à plus fort que lui. Le vizir, en dépit du sultao, restera vizir. C'est une mâle figure, énergique et sombre, ce ministre qui brave ainsi son maître, et sait lui soustraire ses moyens de défense, les gardes de son sérail, les janissaii*es de son armée. Sa tactique est admirable. Un mariage avec une fille de sang ottoman serait pour lui un grand honneur et aussi une sérieuse garantie. Atalide sera donc le prix qu'il demandera pour son dévouement à Roxane. L'intérêt et le calcul sont les seuls mobiles à sa démarche, dont l'amour est bien absent. L'amour est chose trop frivole pour de si profonds politiques. Ses flèches s'éraoussent contre la cuirasse du vieux guerrier.
J'aime en elle le sang dont elle est descendue. Par elle, Bajazet, en m' approchant de lui, Me va contre lui-même assurer un appui.
Acomat en sait long, n'a besoin de personne, ne se fie à personne, ne consulte que lui-même. Les circonstances l'ont amené à mettre sa fortune aux mains de Bajazet et de Roxane, dont il use comme d'instruments commodes à ses desseins. Mais, quand la combinaison aura échoué, quelle humiliation, quels remords d'avoir remis à d'autres qu'à lui le soin de réussir :
Prince aveugle ! ou plutôt trop aveugle ministre ! Il te sied bien d'avoir en de si jeunes mains, Chargé d'ans et d'honneurs, confié tes desseins, Et laissé d'un vizir la fortune flottante Suivre de ces amants la conduite imprudente.
Comme Roxane et Bajazet sont peu de chose à ses yeux 1 Quel dédain pour ces amants^ ces jeunes mains ! Il les
traite en enfants. .,,... „
L'expérience du vizir ne se borne pas a la politique : elle s'étend à l'amour. « Je connais peu l'amour »>, dit-il. Il le connaît assez pour démêler avec une sûreté surprenante ses effets et ses hésitations. Lors même que Roxane a prononcé l'arrêt de Bajazet, avec quelle pénétrante sagacité il sait lire au cœur de la sultane, observer ses regrets, sa douleur, son amour toujours persistant et toujours triomphant à travers son dépit et ses fureurs.
Il {Bajcaet) n'est pas condamné, puisqu'on veut le confondre.
Voilà un mot bien profond.
Ce qu'il connaît le moins, ce sont les scrupules. Il a un profond dédain pour de pareilles timidités. Le mensonge ou le parjure sont de bonne guerre, quand il les croit utiles. Pour entraîner la ville à la révolte, il fait courir le bruit que le sultan est mort. Mais cette feinte est bien pardonnable. S'il n'était Turc et ministre, on se montrerait plus sévère sur ses procédés en d'autres circonstances. Ses maximes ne sont pas toujours de la plus haute morale. Il pense déjà, comme plus tard Voltaire, que « la politique n'est que l'art de mentir à propos^ ».
Ne rougissez point. Le sang des Ottomans Ne doit point en esclave obéir aux serments... ... D'un trône si saint la moitié n'est fondée Que sur la foi promise et rarement gardée.
On comprend qu'avec de pareilles théories il qualifie les hésitations de Bajazet à duper Roxane de « scrupule timide ».
Il a étouffé sa sensibilité. Son cœur de fer est inaccessible aux sentiments ordinaires qui troublent le commun des hommes. Pas un trait ne bouge sur ce visage froid et impassible. Il ne cesse jamais d'être maître de lui 2. L'amour ne l'aveugle point ; la jalousie, moins encore. «Moi, jaloux? » dit-il à Osmin. Allons donc, ce sontlàmièvreries dont il n'est pas capable. Rien ne l'émeut ni ne le touche, fût-ce un péril imminent. Osmin, effrayé, veut fuir. Le vizir l'arrête avec placidité :
Bajazet vit encore : pourquoi vous étonner?
Les situations se dessinent dans son esprit avec précision et simplicité. Il ne voit jamais trouble. Il dédouble et envisage les faces d'une question avec sûreté et une logique toujours solide. Si Amurat fuit, dit-il à Roxane,
S'il fuit, que craignez-vous? S'il triomphe, au contraire, Le conseil le plus prompt est le plus salutaire.
1. Voltaire, Annales de CEmpire, Ferdinand III, paix de Westphalie.
2. « Acomat, calme au milieu des dangers qui l'entourent, conduisant une conspiration avec un sang-froid imperturbable, calculant l'avantage quje son ambition peut retirer des passions violentes des personnages qu'il met en jeu pour son élévation, ne peut être rendu que par un comédien habile, qui réunisse dans sa diction l'art qui convient au conspirateur, la finesse propre au courtisan, et l'énergique franchise des vieux guerriers. » (Ricord aîné. Fastes de la Comédie' Française^ p. 175.)
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Un événement imprévu dérange ses plans ? Un autre aussitôt les remplace. Il sait parer à tout avec une agilité que rien ne surprend. Il faut fuir, conseille Osmin.
J'approuvais tantôt cette pensée, Mon entreprise alors était moins avancée.
Mais il m'est désormais trop dur de reculer.
Et aussitôt un plan de résistance s'organise dans sa tête, et remplace le projet de fuite.
Roxane lui apprend à Timproviste que Bajazet la trompait et qu'il va périr. Le coup est terrible, au moment où tout est préparé pour le triomphe si longtemps espéré. C'est merveille de voir le calme avec lequel il reçoit cette nouvelle. Sa main ne tremble pas en rendant à Roxane le billet de Bajazet qu'il vient de lire. Il comprend aussitôt que l'essentiel est de gagner du temps, de se faire charger, s'il se peut, du soin de cette vengeance ; avec la rapidité de l'éclair, il refait son plan déjoué; il feint l'indignation, il va lui-même aller tuer Bajazet pour venger la sultane, dans l'espoir qu'il pourra lui enlever à temps sa victime, mettre Bajazet à la tête de l'armée, et revenir confondre la sultane dans la ruine commune de l'empire d'Amurat.
Tout cet échafaudage se dresse en un instant, et le plan réussirait peut-être, n'étaient les délais que la trop amoureuse sultane veut encore apporter au châtiment.
Puis, quand tout s'est écroulé, quand toutes les issues sont fermées, quand tout espoir semble interdit, le vizir garde en face de la mort son impassible sang- froid. Son caractère grandit encore à cette heure suprême. Il ne se pique pas de « bénir son trépas » quand les sultans l'ont prononcé, et, crânement, il veut «' mourir comme un vizir ».
De tous ces personnages, nous l'avons vu, bien peu survivent. Le dénouement de Ba/a^e^ est lamentable. C'est une mêlée horrible dans les corridors du sérail, que le peuple envahit, conduit par Acomat, pour sauver Bajazet, le faire sultan, et l'opposer à Amurat qui arrive. Dans la mêlée, Roxane est tuée par Orcan, l'émissaire du sultan ; Orcan est assassiné par la foule ; Bajazet meurt Tépée au poing sur un monceau de morts et de mourants; à cette nouvelle, Atalide se plonge son poignard dans le sein; Acomat, trompé dans ses espérances, monte sur ses vaisseaux pour s'enfuir. Sultan Amurat peut arriver : il ne trouvera
plus personne. M"** de Sévignô n'entrait pas dans « les raisons de cette grande tuerie ^ » . Les survivants, s'il y en avait eu, n'auraient pas longtemps différé leur mort. Le sultan se serait chargé à son arrivée de cette grande tuerie, s'il ne l'avait trouvée toute faite.