‹ Bajazet; tragédieChapitre 31 sur 161 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Et des jours de son frère arbitre souveraine, 130

Roxane, au moindre bruit, et sans autres raisons,

Le fît sacrifier à ses moindres soupçons i.

Pour moi, demeuré seul, une juste colère

Tourna bientôt mes vœux du côté de son frère.

J'entretins la sultane, et, cachant mon dessein, 135

Lui montrai d'Amurat le retour incertain,

Les murmures du camp, la fortune des armes;

Je plaignis Bajazet, je lui vantai ses charmes 2,

Qui, par un soin jaloux, dans Tombre retenus,

Si voisins de ses yeux, leur étaient inconnus. 140

Que te dirais-je enfin ? La sultane éperdue

N'eut plus d'autres désirs ^ que celui de sa vue.

OSMIN

Mais pouvaient-il tromper tant de jaloux regards

Qui semblent mettre entre eux d'invincibles remparts ?

ACOMAT

Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle 145

De la mort d'Amurat fit courir la nouvelle.

La Sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer.

Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer^.

Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent ;

De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent ; 150

1. Un des grands mérites do cette exposition est la vraisemblance de ces confidences : « La première condition du drame, c'est que l'action se passe dans une salle dont un des murs a été enlevé par la baguette magique de Melpomène, et remplacé par le parterre. Les personnages ne savent pas qu'il y a un public, p De Stendaiil, Racine et Shakespeare.

2. « S/rx charmes : Cette expression est remarquable. Partout ailleurs que dans cette pièce, Racine ne s en serait pas servi, et je n'en connais mémo aucun autre exemple. On dit bien d'un homme qu'il est charmant, mais on ne parle guère de ses charmes : c'est une expression que notre langue a réservée pour les femmes, tant les nuances du langage tiennent aux mœurs. Celles du sérail autorisent l'expression de Racine : on sentira aisément, sans que j'en dise les raisons, qu'on peut parler des charmes d'un homme dans un pays où les femmes sont esclaves et renfermées. » La Harpe. L'explication est peut-être un peu bien subtile. La Harpe ne connaît pas d'autre exemple de ce mot appliqué à un homme. Cependant Racine avait déjà dit, dans Alexandre-le-Grand (1665) :

Mais, seigneur, cet éclat, ces victoiies, ces charmes. (111, 6.)

Ce terme s'explique assez naturellement sans avoir recours aux finesses de la Harpe, ni aux insinuations indécentes de Jules Janin.

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