LES SOURCES DE « BAJAZET ». — « BAIAZET » ET L'HISTOIRE
Racine, dans l'édition. de 1672, disait au lecteur : « Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans aucune histoire imprimée, il est pourtant très véritable. C'est une aventure arrivée dans le sérail, il n'y a pas plus de trente ans. Monsieur le comte de Césy était alors ambassadeur à Constantinople. Il fut instruit de toutes les particularités de la mort de Bajazet. et il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent de les lui avoir entendu conter, lorsqu'il fut de retour en France. Monsieur le chevalier de Nantouillet est du nombre de ces personnes. Et c'est à lui que je suis redevable de cette histoire, et même du dessein que j'ai pris d'en faire une tragédie. >»
Quatre ans plus tard, en 1676, il complétait par quelques détails historiques ces renseignements un peu rapides : « Sultan Amurat ou sultan Morat, empereur des Turcs, celui qui prit Babylone en 1638, a eu quatre frères. Le premier, c'est à savoir Osman, fut empereur avant lui, et régna environ trois ans, au bout desquels les janissaires lui ôtèrent l'Empire et la vie. Le second se nommait Orcan. Amurat, dès les premiers jours de son règne, le fit étrangler. Le troisième était Bajazet, prince de grande espérance; et c'est lui qui est le héros de ma tragédie. Amurat, ou par politique, ou par amitié, l'avoit épargné jusqu'au siège de Babylone. Après la prise de cette ville, le sultan victorieux envoya un ordre à Constantinople pour le faire mourir. Ce qui fut conduit et exécuté à peu près de la manière que je le représente. Amurat avoit encore un frère, qui fut depuis
1. Cette tuerie est d'ailleurs un des rares traits de mœurs turques dans cette tragédie. 11 est très admissible sur une scène où l'on ne murmurera pas de voir périr les uns après les autres tous les personnages d'Hamlet.
le sultan Ibrahim, et que ce même Amurat négligea comme un prince stupide, qui ne lui donnait point d'ombrage. Sultan Mahomet, qui règne aujourd'hui, est le fils de cet Ibrahim, et par conséquent neveu de Bajazet. »
Voilà tout ce que Racine nous fournit sur l'histoire. Ces indications sommaires ne suffisent pas, et force nous est de chercher ailleurs les détails que nous voulons connaître sur le sultan Murad, sa famille, son règne, et en particulier l'épisode de Bajazet.
Les faits sont peu connus et peu sûrs. Il plane sur eux une certaine obscurité; ils ne' sont guère sortis de la pénombre du sérail. Le sultan que Racine appelle Amurat fut Murad IV, surnommé Errhazi{le Victorieux). Il succéda à Mustapha, son oncle, en 1623. Il réduisit les Druses révoltés, pacifia la Transylvanie, attaqua la Perse, et s'empara de la ville de Revan. Une maladie l'empêcha d'aller châtier les Cosaques, qui s'étaient emparés d'Azof. Il fit capituler Bagdad en 1638. Il mourut en 1640, épuisé par l'excès des liqueurs i. Bajazet était son frère. L'histoire de ce malheureux prince est si incertaine, que non seulement sa mort violente, mais son existence même, ont été contestées.
Au lendemain de la première représentation, de Visé, dans son Mercure galant, se faisait fort de prouver que dans Bajazet tont était pure invention, tout, jusqu'au nom même du héros. En vérité, le mal ne serait pas si grand, et il n'y a là rien qui pût empêcher la tragédie de Racine d'être une belle œuvre dramatique. Mais de Visé tenait à ses preuves, et il les développa au public : « Voici en deux mots ce que j'ai appris de cette histoire dans les historiens du pays, par où vous jugerez du génie admirable du poète qui, sans en prendre presque rien, a su faire une tragédie achevée. » L'ironie manque de finesse et de justesse. On a vu des pièces « achevées » qui n'avaient « presque rien pris ») à l'histoire. L'inexactitude historique n'est pas ce
i. Voici la liste de ses successeurs jusqu'à nos jours :
Murad IV (1623-1640) ; — Ibrahim (1640-1649): — Mahomet VI (1649-1687) : — Soliman III (1687-1691) ; — Achmet II (1691-1695) ; — Mustapha II (1695-1703) : — Achmet III (1703-1730) ; — Mahmoud W (1730-1754) ; — Othman Ifl (1754-1757) : — Mustapha III (1757-1774);— Abdoul-Hamid (1774-1789); — Selim III (1789- 1807) ; — Mustapha IV (1807-1808) ; — Mahmoud II (1806-1839) ; — Abdoui-Medjid (1839-1861) ; — Abdoul-Azis (1861-1876) ; — Mourad V (1876) ; — Abdoul-Hamid II (1876).
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qui nuit le plus au beau drame d^Hernani, Mais poursuivons : « Amurat avait trois frères quand il partit pour le siège de Babylone. Il en fit étrangler deux, dont aucun ne s'appelait Bajazet; et l'on sauva le troisième de sa fureur, parce qu'il n'avait point d'enfants pour succéder à l'empereur. Ce Grand Seigneur mena dans son voyage sa sultane favorite. Le grand vizir, qui se nommait Mehemet- Pacha, y était aussi, comme nous voyons dans une relation faite par un Turc du sérail, et traduite en français par M. du Loir, qui était alors à Cens tan tin ople; et ce fut ce grand vizir qui commença l'attaque de cette fameuse ville vers le levant. A son retour, il entra triomphant dans Constantinople, comme avait fait peu de jours auparavant le Grand Seigneur, son maitre. Cependant l'auteur de Bajazet le fait demeurer ingénieusement dans Constantinople sous le nom d'Acomat, pour favoriser les desseins de Roxane, qui se irouve dans le sérail de Byzance, quoiqu'elle fût dans le camp de Sa Hautesse; et tout cela pour élever à l'empire Bajazet, dont le nom est très bien inventé. »
Il y a dans tout ceci une part de vérité, mêlée à Terreur.
Il est faux que Bajazet soit un nom d'invention ; d'autre part, il est vrai que la sultane et le grand vizir étaient, pendant le siège de Bagdad, non au sérail, mais sous les murs de Bagdad.
Louis Racine, dans son Examen de Bajazet, a rendu à son père le mauvais service d'expliquer comment il a effectivement existé à cette époque un Bajazet, petit-neveu et non frère de Murad. Fort du témoignage de Tavernier dans la Nouvelle relation de V intérieur du Sérail, il avance que « Bajazet n'était pas encore né lorsque M. deCésy était à Constantinople, où il ne peut avoir vu se promener à la pointe du sérail quTbrahim, qui y était enfermé pendant le siège de Bagdad »>. Racine n'a pas commis la confusion que lui impute son fils. Les deux Bajazet ont vécu, et c'est du seul frère de Murad qu'il suffit de prouver l'existence. Racine a ici pour lui des autorités suffisantes, qu'il eût invoquées lui-même s'il en eût senti la nécessité. C'est d'abord Mézerai, dans son Histoire des Turcs, tome II, page 165 : « Diverses maladies avaient ôté à Amurat tous ses enfants, et sa cruauté avait fait massacrer ses deux frères Orcan et Bajazet, n'ayant pardonné qu'à Ibrahim, parce qu'il lui paraissait imbécile d'esprit. >> Puis Du Ver
dier, dans son Abrégé de V Histoire des Turcs, imprimée en 1665 : « Amurat avait deux frères, nommés Bajazet et Orcan, princes assez bien faits pour lui donner de l'ombrage. Il envoya des ordres exprès au caïmakan de les faire mourir. jBajazet fut étranglé sans aucune difficulté; Orcan défendit sa vie jusqu'à tuer trois hommes avant de se laisser prendre. »> Enfin, toujours avant Racine, le chevalier de Jant, dans son Histoire du prince Osman^ parue en 1665, raconte de même le meurtre d'Orcan et de Bajazet par leur frère Amurat. Depuis, l'érudition moderne a confirmé ces assertions. Dans son excellente Histoire de V Empire ottoman^ puisée aux sources orientales, que M. Dochez a traduite de l'allemand, M. de Hammer nomme Bajazet, ou Bajesid, parmi les frères de Murad IV. « Des sept fils que laissa Ahmed, trois, Osman II, Murad IV et Ibrahim I®% montèrent sur le trône; les quatre autres, Mohammed, Suleiman, Husein, Bajesid, furent sacrifiés par leurs frères . »
Le Bajazet de Racine n'est donc pas un personnage fabuleux. Sur ce point, de Visé se trompe. Où il paraît avoir davantage raison, c'est lorsqu'il prétend que l'intrigue nouée par Racine entre la sultane, le vizir et Bajazet pendant le siège de Bagdad ne saurait avoir eu lieu, le vizir et la sultane étant tous deux absents du sérail.
Nous avons vu comment cet épisode fut connu de Racine. « Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans aucune histoire imprimée, disait-il dans sa première préface, il est pourtant très véritable. Cest une aventure arrivée dans le séraiJ, il n'y a pas plus de trente ans. M. le comte de Césy était alors ambassadeur à Constantinople. Il fut instruit de toutes les particularités de la mort de Bajazet; il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent de les lui avoir entendu conter, lorsqu'il fut de retour en France. M. le chevalier de Nantouillet est du nombre de ces personnes, et c'est à lui que je suis redevable de cette histoire, et même du dessein que j'ai pris d'en faire une tragédie. » Dans sa seconde préface, il reprend ces détails pour les compléter. « Les particularités de la mort de Bajazet ne sont encore dans aucune histoire imprimée. M. le comte de Césy était ambassadeur à Constantinople lorsque cette aventure tragique arriva dans le sérail. Il fut instruit des amours de Bajazet et des jalousies de la sultane. Il vit
même plusieurs fois Bajazet, à qui on permettait de se promener quelquefois sur la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noire. M. le comte de Césy disait que c'était un prince de bonne mine. Il a écrit depuis les circonstances de sa mort. Et il y a encore plusieurs personnes de qualité, et entre autres M. le chevalier de Nantouillet, qui se souviennent de lui en avoir entendu faire le récit lorsqu'il fut de retour en France. » Ainsi, Racine tenait ces faits du chevalier de Nantouillet, qui les avait entendu conter à M. de Césy. Est-ce le récit de Césy ou celui de Nantouillet qui fut inexact ? Sont-ce les souvenirs de Racine qui se brouillèrent? Toujours est-il que l'histoire n'est pas d'accord avec la fable du poète tragique. Sans insister sur ce détail qu'Orcan fut tué non pas au début du règne d'Amurati, mais en même temps que Bajazet, il est certain que Bajazet fut tué non pas après la prise de Bagdad, que Racine appelle Babylone , mais trois ans auparavant , en 1635, après la prise de Revan. Un manuscrit, consulté par M. Paul Mesnard à la bibliothèque de l'Arsenal, en fait foi.
C'est, dans les Traités et Ambassades de Turquie^ une Lettre écrite de Constantinople le 5 septembre 1635 par M. de Monthoulieu, député de Marseille^ résidant à Constantinople, sur le sujet des réjouissances faites pour la prise de Revan, et sur le sujet de la mort funeste des deux frères du Grand Seigneur, étranglés par son commandement. « Le soir du même jour, un aga va trouver le caïmacan et le bostangi-bas-chi... Il leur présente un catachétif du Grand Seigneur par lequel est très expressément commandé à l'un et à l'autre d'aller promptement étrangler les deux plus aines de ses frères : l'un était âgé de vingt-six ans, et l'autre de vingt-trois... C'étaient deux très beaux princes et de bonne mine 2 et révérés de tous universellement. » Sans doute Bajazet n'est pas nommé, et il restait encore au sultan deux frères fort jeunes. Mais on ne trouve pas que, lors de la prise de Bagdad, il ait fait égorger un frère nommé Bajazet. Avant de partir pour cette expédition, le 17 février 1638, il fît bien périr un frère, mais ce n'était pas Bajazet, c'était le sultan Kasim,