Seconde préface de Bajazet
2. On reconnaît le mot de Racine (seconde préface) : « C'était un prince de bonne mine. »
« qui par ses heureuses dispositions semblait lui préparer dans l'avenir un rival redoutable » ^. Bajazet fut sans doute Pun des deux princes de bonne mine tués en 1635. Racine aura préféré rapprocher ce meurtre de la prise de Bagdad, le plus grand événement du règne de Murad. Au sultan Kasim, il a substitué Bajazet ^
Quant à l'intrigue de sérail nouée entre Bajazet et Roxane, elle ne date certainement pas de 1638, car la sultane n'était pas au palais, comme l'affirme justement de Visé. A-t-elle existé? Faut-il la placer en 1635 et penser que Racine l'a transportée en 1638? Est-ce une pure fable ?
Le chevalier de Nantouillet, qui conta le fait à Racine, a pu l'enjoliver. Saint-Simon nous le présente comme un cavalier « goûté du monde par le sel de ses chansons et l'agrément et le naturel de son esprit » 3. N'était-il pas homme à faire quelquefois briller cet esprit aux dépens de la vérité? M. de Césy, de qui il tenait l'anecdote, aimait à se faire passer pour être au mieux avec ces dames du sérail. Ricaut, ambassadeur extraordinaire de Charles II auprès de Mahomet IV, parle « de la vanité et de l'ambition qu'avait, comme on le dit, le comte de Césy de faire la cour aux maîtresses du Grand Seigneur, qui sont dans le sérail : ce qu'il ne pouvait faire qu'en donnant des sommes immenses d'argent aux eunuques ». Aussi était-il écrasé de dettes. Se serait-il fait un scrupule de confirmer par un récit circonstancié, mais fantaisiste, la bonne opinion qu'il voulait donner en France de ses assiduités chez les sultanes?
M. de Césy a certainement fait à la cour le récit d'événements analogues à ceux que Racine a mis au théâtre. S'il en était autrement, le poète n'eût pas rappelé avec tant d'assurance que « quantité de personnes à la cour » l'avaient entendu. La meilleure preuve en est que Segrais s'empara de ce récit pour en faire la sixième de ses Nouvelles françaises ou les Divertissements de la Princesse Aurélie. Floridon ou V Amour imprudent contient à quelques détails près, la même fable que Bajazet. Ce fait ne prouve pas autre chose sinon que M. de Césy aurait fait deux dupes au
t. De Hammer, Histoire de VEmpire Ottoman. Trad. Dochez, p. 479.
2. Nous avons suivi dans cette partie de notre travail l'ingénieuse et savante discussion de M. Paul Mesnard. ICEuvres de Racine^ t. II, p. 466-473. Edit. de 1886.)