ACTE ÏII, SCÈNE I
Sentiments trop jaloux, c'est à vous de vous taire ^ :
Si Bajazet l'épouse, il suit mes volontés ;
Respectez ma vertu qui vous a surmontés 2 ; 820
A ces nobles conseils ne mêlez ponit le vôtre :
Et, loin de me le peindre entre les bras d'une autre 3,
Laissez-moi sans regret me le représenter
Au trône où mon amour Ta forcé de monter.
Oui, je me reconnais, je suis toujours la même. 825
Je voulais qu*il m'aimât, chère Zaïre ; il m'aime :
Et du moins cet espoir me console, aujourd'hui
Que je vais mourir digne et contente de lui.
ZAÏRE
Mourir ! Quoi ! vous auriez un dessein si funeste ?
J'ai cédé mon amant ; tu t'étonnes du reste ! 830
Peux-tu compter, Zaïre, au nombre des malheurs
Une mort qui prévient et finit tant de pleurs ?
Qu'il vive, c'est assez. Je l'ai voulu, sans doute ;
Et je le veux toujours, quelque prix qu'il m'en coûte.
Je n'examine* point ma joie ou mon ennui; 835
J'aime assez mon amant pour renoncer à lui.
Mais, hélas! il peut bien penser avec justice^
Que, si j'ai pu lui faire un si grand sacrifice,
Ce cœur, qui de ses jours prend ce funeste soin.
L'aime trop pour vouloir en^ être le témoin. 840
Allons, je veux savoir...
ZAÏRE
Modérez-vous, de grâce :
On vient vous informer de tout ce qui se passe. C'est le vizir.
i. Allocution qui sent son Corneille.
2. Tour bien embrouillé : des sentiments trop jaloux qui doivent respecter une vertu, laquelle a surmonté ces sentiments trop jaloux. On s'y perd.
a Les jaloux de notre ancien théâtre sont jaloux comme ils sont amoureux, par caprice ou par aventure, et non par caractère. Il suffit d'un mot pour les inquiéter et d'un mot pour les calmer. » (St-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique, t. V. p. 375.)
3. L'édition de 1676 porte d'un autre, comme dans Andromaque, acte IV, se. v :
Ne souffre qu'à regret qu'un autre t'entretienne,
en parlant d'Hermione.
A. Je ne tiens pas compte de.
Le sens d'ennui, comme de gêne, a beaucoup perdu de sa vigueur.