OBSERVATION XII
Paraplégie traumatique. — P. B., célibataire, ag'é de 23 ans, domicilié à Agde, entre à riiôpital de Balaruc pour la première fois, le 16 mai 1876. Aucun antécédent morbide à signaler dans sa famille. Il présente cependant les attributs de la diathèse strumeuse, dont les symptômes .ont été assez légers depuis sa naissance.
En 1870, en conduisant sa charrette, il fut renversé par un coup de timon qu’il reçut dans les reins. Il y eut une forte contusion sans plaie. Malgré la douleur occasionnée par la violence du coup , il put se relever et continuer son travail pendant toute la journée. Le lendemain matin il ne put se lever <et se plaignit alors de vives douleurs dans la région lombaire. Il resta ainsi pendant trois mois au lit, éprouvant une grande faiblesse dans les membres inférieurs et dans le bas du dos, chaque fois qu’il voulait essayer de se lever. Pour tout traitement , il se contenta de faire des frictions sur les points douloureux. Dans le courant du mois de juillet de cette année, il put se lever, il voulut se livrer à ses occupations habituelles, mais ce fut en vain : il ressentit toujours de la faiblesse dans les membres Inférieurs. Il se rendit aux bains de mer. Au retour, il reprit son travail, qu’il ne put faire sans éprouver de la doule.ur dans les reins, et il s’aperçut que la faiblesse des membres inférieurs allait en augmentant. Apparurent alors
(les loiirrnillements dans les cuisses et les jambes, et le tout accompagné d’une sensation de froid difficile à faire disparaître. La sensibilité diminua notablement. Étant couché, il pouvait encore remuer les jambes, les soulever un peu et même imprimer quelques légers mouvements aux doigts des pieds. Les tonctions digestives étaient normales, il y avait cependant de la constipation, qui durait habituellement huit jours. 11 n’avait des garde-robes qu’à la suite de laxatifs ou de lavements. Rien du côte de la vessie. Les douleurs avaient cessé de se faire sentir, lorsque cinq mois après le début de l’accident, un abcès se manifesta au niveau de la région lombaire. Cet abcès s’ouvrit spontanément au bout d’un mois et donna issue à une très-grande quantité de pus très-liquide pendant cinq mois environ. Il n’est point sorti d’esquilles, d’après le malade, la cicatrice se ht très-lentement. Sa coloration aujourd’hui encore est violacée, et rappelle les cicatrices scrofuleuses. Deux mois après la cicatrisation de cet abcès, il s’en montra un second dans le pli de l’aine du côté gauche, qui se perça spontanément au bout de quinze jours, en donnant issue à du pus très-liquide. La cicatrisation de cet abcès n’est pas encore complète aujourd’hui 18 mai 1876, c’est-à-dire près de six ans après le début de la maladie. L’aspect en est blafard, le pus est séreux et peu abondant. Avant de venir à Balaruc,’ on ht une application de 8 cautères, le long de la colonne vertébrale.
Aujourd’hui 18 mai, l’état général paraît satisfaisant ; les fonctions respiratoires et digestives sont normales, sauf un peu de constipation. Le malade est constamment couché ; les membres inférieurs ne peuvent le supporter; les jambes se ployent sur le jarret s’il veut se maintenir debout, les talons venant se mettre en contact avec la partie postérieure des cuisses. La sensibilité est revenue, et ne présente aucune anomalie lorsqu’on applique surles membres inférieurs un corps chaud ou Iroid. Les mouvements volontaires sont
impossibles; il ne peut soulever les membres inférieurs audessus du lit, ne peut changer de position ; on est obligé, lorsqu’à la suite de contractions violentes et involontaires, ils ont été déplacés, on est obligé, dis-je, de les remettre dans leur position normale, ce qu’il ne peut absolument pas faire. Les douleurs sont nulles. Le malade constate luiméme qu’il peut plus facilement qu’autrefois réchauffer ses membres inférieurs, et qu’ils ne sont pas si susceptibles aux sensations du froid.
Je constate donc une paraplégie, suite de traumatisme, sur un sujet entaché du vice scrofuleux. Je prescris donc l’eau de Balaruc à l’intérieur jusqu’à quatre verres par jour, et je soumets ce malade à un bain de piscine, d’une durée de 20 minutes, la température de l’eau devant être à 34° centigrades, on augmentera progressivement la durée de l’immersion jusqu’à 45 minutes. Je ne crains pas de porter la dose ingérée jusqu’à quatre verres, parce que je constate que, sous l’intluence de l’absence complète de mouvements, il y a engraissement, bouffissure du sujet, et je désire avoir un effet laxatif.pour m’opposer ainsi à l’exagération de la production du tissu adipeux. Au bout d’une dizaine de jours, le malade ressent quelques fourmillements et quelques douleurs modérées tout le long du membre droit. L’apparition de ces douleurs est accompagnée de légers mouvements dans les doigts du pied. Le malade commence également à pouvoir remuer en masse le membre de ce côté, sans pouvoir, cependant, plier la jambe sur la cuisse. Au moment de son départ, qui a lieu le 13 juin, les mouvements sont plus accentués dans tout le membre droit. En même temps les reins paraissent plus forts. Rien du côté du membre inférieur gauche. Le malade revient au mois d août pour faire sa seconde saison, après avoir pris plus de deux mois de repos. L’état général est satisfaisant. Les grandes fonctions sont normales. Les mouvements commencent à se bien exécuter dans tout le membre droit. Les abcès sont complète-
ment cicatrisés. Nous prescrivons le traitement suivant: boisson, le matin, de deux à trois et meme quatre verres, qui sont très-bien supportés. Douclie en pomme d’arrosoir de 10 minutes de durée. Bain général dans une baignoire, car le malade trouve que c’est un peu fatigant de rester assis dans la piscine. Au bout de huit jours de ce traitement, le malade ressent dans le membre inférieurgauclie les mêmes douleurs qu’il a ressenties au mois de juin dernier dans le membre inférieur du côté droit ; en même temps il peut imprimer quelques légers mouvements aux orteils du côté gauche. Il continue son traitement jusqu’au 12 septembre. Au moment de partir, le malade veut essayer un peu de se tenir sur ses jambes. Quelle n’est pas sa joie lorsqu’il peut rester debout devant son lit, en se tenant un peu avec les mains ; les jambes peuvent le soutenir. Les forces paraissent revenir, l’amélioration est notable.
J ai vu depuis ce malade, qui est complètement guéri et qui a pu reprendre son travail de cantonnier sur la route de Montpellier à Agde.
OBSEBVATION XIII.
Paraplégie' à fvigore. — P champêtre, âgé de 52 ans, a loujours joui d’une bcmne santé. Il y a quatre ans environ, après une journée de fatigue, pendant laquelle il resta longtemps exposé au soleil, il se mit sous un arbre pour se reposer. Le corps étant recouvert .de sueur, il s’allongea dans un pré nouvellement fauché. Il ne tarda pas à s’endormir, et il resta ainsi pendant deux ou trois heures. Quand il se réveilla, il se sentit saisi par la fraîcheur ; en même temps, il se plaignit d’une violente douleur dans la région lombaire, s’irradiant en forme de ceinture et rendant la marche très-pénible. Il put, enfin, rentrer chez lui, où il se coucha. Les douleurs persistèrent .pendant une quinzaine
de jours, en diminuant progressivement. Lorsqu’il voulut se leverpour reprendre ses occupations, il constata une grande faibtesse dans les membres inférieurs ; en même temps les fonctions urinaires se troublèrent tellement, qu’on lut obligé de sonder plusieurs fois le malade pour combattre la rétention d’urine dont il se plaignait. A la suite d’un traitement approprié, ces divers symptômes disparurent; mais à partir de ce moment, il ressentit des fourmillements dans les deux jambes, il était plus facilement fatigué, et se plaignait d’avoir la même sensation que s’il marchait sur un tapis. La sensibilité dans les membres inférieurs diminua de jour en jour, et les mouvements devinrent de plus en plus pénibles. Ces phénomènes duraient encore lorsqu’il entra à l’hôpital de Balaruc, dans le courant du mois de mai 1876. L’état général paraissait alors satisfaisant, les fonctions générales s’exécutaient bien ; l’appetit était bon , il y avait seulement de la constipation ; il était obligé de se purger souvent, ou d’avoir recours aux lavements pour avoir des garde-robes. 11 restait encore quelque faiblesse dans les fonctions des voies urinaires. Il n’était pas maître des dernières gouttes d’urine pendant la miction. A l’interrogatoire que je lui fais subir, il me répond qu’il ressent encore des douleurs dans la région lombaire, surtout quand on explore la partie. Cette douleur paraît être exaspérée par le contact des corps froids ; il ressent encore des fourmillements dans les deux membres inférieurs, qui ne peuvent pas le soutenir; il y a quelques mouvements de flexion subite ou involontaire, accompagnés alors de fourmillements plus pénibles. Le malade a toujours froid aux deux jambes, il est obligé de les tenir presque constamment couvertes. La sensibilité est un peu diminuée, et si on applique le com})as de Weber sur la peau , il ne se rend pas un compte bien exact du contact des deux pointes de l’instrument. Les mouvements volontaires sont presque nuis. Lorsque, étant assis, il veut changer une jambe de place, il est obligé de se servir de ses bras pour exécufer ce
changement; il peut cependant imprimer de légers mouvements aux doigts du pied de chaifue côté. Quand on le met debout, SI on ne le tient pas vigoureusement, les genoux sont plies par le poids du corps, et il ne se rend pas bien compte de la solidité du sol. Mes jambes sont en coton, me
dit-il. D’après ce qui précède, je constate une paraplégie à frigore, ”
Je prescris donc un bain à température modérée de 34» centigrades, et j’engage le malade à séjourner dans la piscine pendant trois-quarts d’heure; l’après-midi, je le soumets à une douche en pomme d’arrosoir, de cinq à dix minutes de duree, en ayant le soin d’en élever la température, lorsque eau est projetée sur les parties inlerieures. J’engage le baigneur a ne point insister loco dolenti: Eu même temps je prescris tous les jours deux ou trois verres d’eau thermale en boisson, et j’augmente progressivement jusqu’à l’effet purgatif. Cet effet obtenu, je diminue pendant trois jours la quantité de l’eau ingérée, pour revenir à la même dose le quatrième, et ainsi de suite. Au bout de 17 jours de traitement, le malade, après avoir ressenti des douleurs plus vives dans les lombes et dans les membres paralysés, essaie de se tenir debout, en s’appuyant sur l’épaule du baigneur. Sa joie est ties-giande quand il voit que ses jambes ne ployent plus sous le poids du corps. En même temps il constate qu’étant allongé, il peut imprimer quelques légers mouvements aux deux membres inférieurs, ils sont toutefois bornés. Je l’engage à revenir dans le mois de septembre pour faire une seconde saison.
n revient, en effet, le 17 septembre 1876 ; son état est bien amélioré, il ne ressent plus de douleurs, ni dans les lombes, ni dans les membres inferieurs, n’a plus ressenti de fourmillements ni de mouvements convulsifs. La constipation est moins opiniâtre ; les fonctions urinaires sont presque iioimales. Il peut rester debout sans qu’on le tienne, en s appuyant sur le lit avec les mains.
Je prescris donc, le matin : eau thermale en boisson, (leux à trois verres, bains de piscine de trois (juarts d’beure ; et le soir , douche de dix minutes de durée. L’amélioration persiste, plus de douleur ni de fourmillements ; le malade peut rester debout, il essaie avec succès de faire quelques pas dans la chambre, en donnant le bras à deux inlirmiers. Il se sent solide, les genoux ne ployent plus ; il n’a plus la sensation qui lui faisait supposer que le sol s’affaissait sous son propre poids ; la constipation est vaincue, tout annonce une amélioration notable dans l’état général et dans la sensibilité et la motilité des membres inférieurs.