L.lidie Honingei
Les préparatifs de la Crucifixion. Dessin à la plume attribué à Martin Schongauer.
mélancolique : la nuit sombre, la terre entière est baignée dans l'ombre bleuissante, et derrière un arbre, étroitement enlacées, deux nymphes écoutent.
« Tout cela, ainsi que disait Goethe, chante les vieilles et belles légendes qui éveillent plus d'un rêve endormi. »
Bœcklin a compris et intensément rendu la beauté des bois et des arbres, et j'aime infiniment dans les paysages romantiques où des barques accostent dans la nuit un rivage mystérieux la silhouette massive et noble de ces cyprès noirs, les C3^près de Bœcklin, derrière lesquels s'abritent de fantastiques manoirs.
Après les années de souffrances et de labeurs, le peintre vécut la
LE AIUSÉE. — IIOLBKIX. - BŒCKLIN
minute de gloire à laquelle nous aspirons tous et que si peu de travailleurs atteignent. L'exposition que ses concitoyens organisèrent pourfêter lartiste septuagénaire fut la révélation de son génie, et la popularité qu'il acquit alors dans sa ville natale, m'explique le deuil puljlic que sa mort y provoqua. C'était à la fin de janvier 190 i, j'arrivais à Bâle après une rapide traversée de l'Alsace, terre de
souvenir et terre de piété et cependant je fus frappé d'apercevoir partout, dans les plus somptueux magasins comme dans les plus humbles boutiques, la photographie d'un vieillard, dont le masque superbe émergeait des fines mousselines ou des fragiles bibelots. Il y en avait partout : le pâtissier l'étalait naïvement dans un chef d'oeuvre de sucrerie, le libraire le mettait en évidence devant les dernières nouveautés, la lingère le déposait sur des béguins de nouveau-nés, et la repasseuse le suspendait au-dessus d'un échafaudage de faux-cols raides, entre deux mannequins où des corsages raidis par l'empois lui faisaient une garde d'honneur.
De ce jour, Bœcklin redevint à jamais l'orgueil des Bâlois ; ses concitoyens oublièrent les boutades de son mauvais caractère; certains d'entre eux passèrent l'éponge sur les petites vengeances de son trop spirituel crayon, et tâchèrent de ne plus se souvenir des cruelles morsures de son incisif ébauchoir.
Nous aussi, nous rendrons justice à son talent sans tenir compte de son animosité envers nous. Chacun eut sa part de sa mauvaise humeur : s'il nous garda toujours rancune de la peur que lui fit la Révolution de février, il ne pardonna pas davantage à Wagner de l'avoir abreuvé de musique un
Albert Durer. — La sainte Famille.
jour qu'il mourait de soif qu'il n'avait pardonné à Lamartine de l'avoir rassasié d'éloquence le jour où, pauvre étudiant mourant de faim, il s'était emparé dans une cuisine des Tuileries, où il avait pénétré à la suite d'une bande de révolutionnaires, d'un pain de graisse qu'il avait pris pour du fromage. La vie ne lui a épargné aucune déception; il se brouilla avec ses meilleurs amis, avec Lembach à propos d'une mésintelligence artistique sur la façon de concevoir le portrait ; avec Jacob Bûrckhardt à cpii il reprocha toujours de lui avoir fait tourner la tète du Christ vers le spectateur dans son tableau de Madeleine pleurant près du cadavre du Christ. Bœcklin l'avait représenté de profil, posture moins abandonnée et plus poignante. Ce génie fantasque déconcerta jusqu'à la fin ses amis les plus fidèles : le peintre animalier Koller aimait à raconter l'anecdote suivante. Il venait de terminer un pa3^sage et l'examinait en artiste mécontent de son œuvre et qui cependant n'en trouve pas le défaut, quand Bœcklin entra dans son atelier.
— Tu arrives à point, dit Koller. Regarde et donne-moi un conseil. -Ma toile ne me satisfait pas; je ne sais ce qu'il y manque, mais il y manque quelque chose.
Bœcklin considéra le tableau ; puis sur le ton le plus sérieux du monde :
— Parisien,, dit-il, il y manque une vache de cinabre. Fais-moi, en plein milieu, une belle vache rouge vif; tu verras quelle vie cela donnera à tout le tableau.
— Une vache de cinabre! s'écria l'animalier. iMais de ma vie je n'ai vu de vache de cinabre!
— Fais-la toujours ; tu m'en diras des nouvelles. Koller levait les bras au ciel.
— Une vache de cinabre! Tu en parles à ton aise, tu peins des gazons bleus, des arbres violets, tu peux bien peindre des vaches de cinabre; on te passe tout. 31ais que moi qui ne suis pas Bœcklin, je peigne une vache de cinabre, on me conduira au Burtholtzi! (c'est un asile de fous aux environs de Zurich.)
— Comme tu voudras, reprit le symboliste, mais sans cela tu ne t'en tireras pas.
Et Koller, chaque fois qu'il invoquait ce souvenir, ne manquait pas d'ajouter sans aucune malice : « Une vache de cinabre! Tout Bœcklin est là ! »
Mais depuis moins de dix ans, Bœcklin est entré dans l'histoire ; les écoles se disputent son œuvre et l'Allemagne s'empare de son nom.
LE ^lUSKK. — HOLBH IX. — BŒCKLIX ;:^
Peine inutile. Si le soleil toscan a gonflé, mûri et doré la grappe; si ics vignerons allemands l'ont cueillie, les espaliers bàlois ont fourni la greffe et les celliers de la vieille ville abritent la récolte. Comme ces vins rhénans que l'on déguste dans des verres aux couleurs chantantes, l'œuvre de Bœcklin est enivrante, et pour en apprécier la saveur, il faut
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Mathias Grùnewald. — Le Christ en croix.
la regarder à travers les gemmes mythologiques, éclairée par les flammes tremblotantes du romantisme.
Certes les deux grands maîtres de l'école bâloise absorbent l'attention des visiteurs hâtifs; cependant un groupe très compact de très vieux maîtres et de très jeunes artistes instruisent et charment les esprits curieux qui errent dans les sentiers inconnus et anonymes de l histoire de l'art.
Comme la très justement dit M. Antony Valabrègue, « le musée d"
Bâle est un musée crinitiation », où se coudoient les représentants de toutes les écoles rhénanes, des époques de naïveté et d'âpre rudesse, du XR""" et du XV' siècles, que l'érudition de M. Daniel Burckardt s'est efforcée de mettre en lumière, et dont les œuvres servent pour ainsi dire de préface à la célèbre galerie du jurisconsulte Amerbach, galerie qui fut, comme on le sait, le premier noyau des collections du musée de Bâle.
Cliché Uoflinger,
Hans Baldung Grien. — Le Christ entre les deux larrons.
Après le terrible tremblement de terre de 1356 qui avait tout anéanti, la première œuvre de peinture de quelque importance exécutée à Bâle fut la décoration — en 141 8 — d'une chapelle appelée « A la Croix des Misérables », par Hans ïiefenthal de Schlestadt; plus tard, pendant le Concile, la Nouvelle Charti'eiisc, située sur la rive droite du Rhin, devint le centre artistique où travailla le premier peintre bâlois que l'on puisse citer, maître Lawlin, et avant lui Heinrich von Vullenho, originaire d'Utrecht, c^ui transcrivit et illustra une Bible. Un peu plus tard, vers 14.55, Peter Malenstein peignait un Jiigcineiil dernier dans l'église
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des Cordeliers; mais rien ne devait survivre à la fureur iconoclaste de 1529, et, à l'exception de la légende de saint Vincent Ferrier, peinte dans une chapelle des Dominicains, tout a disparu dans les folies de cette tourmente.
Quand on se remémore tous les événements qui bouleversèrent cette malheureuse cité de Bâle, combien apparaissent précieuses les petites toiles du musée, miraculeusement sauvées, et les dessins des vieux maîtres qui y ont trouvé un sûr refuge ! C'est avec émotion que l'on regarde les trop rares dessins de ce grand rénovateur que fut 3Iartin Schongauer de Colmar. Avant ce maître, on ne peut guère citer que les Anges sur fond cVor, attribués à un élève de Stephan Lochner, le célèbre peintre de la cathédrale de Cologne, et deux petits tableaux attribués au maître de Schongauer, Caspar Ysenmann, dont l'œuvre principale, la Vierge au buisson de roses, est à l'église de Saint-Martin de Colmar.
L'influence de Schongauer comme chef d'école fut considérable. Les fresques de la sacristie de l'église Saint-Pierre et de la chapelle Saint-Ulrich à Bâle témoignent combien, chez les dessinateurs — et l'on peut ajouter chez les peintres verriers — de cette époque la renommée d'un artiste était capable, même à grande distance, de renouveler et de transformer l'expression d'arts très différents. Hans Friess de Fribourg travailla sous la double influence de l'école de Colmar et de l'école d'Augsbourg ; à Berne, le « maître à l'œillet » est un disciple de Schongauer; â Zurich, Ilans Leu imite
ciichc UuUiager.
Hans Baldunff Gricn. — La femme à la coupe (dessin).
l'œuvre de Durer qui séjourna plusieurs années à liàle, de 1491 à 1494, après [une visite à Colmar où il était venu en pèlerin rendre visite au maître Schongauer qui mourut peu de temps avant son arrivée.
A côté des dessins d'Albert Durer et de Schono-auer, resrardons
Manuel Deutsch.
Clicbe llollinijer.
Études de guerriers suisses.
l'œuvre poignante le Clirist en Croix^ de l'étrange .Mathias Griinewald. On ne peut la comprendre qu'en ayant vu l'ensemble de ses œuvres que possède le musée de Colmar; plusieurs études de l'école de Lucas Cranach dont le nom est inséparable de celui de Durer dans l'histoire de la renaissance allemande; enfin l'œuvre de Hans Baldung Grien, que nous pouvons réclamer pour l'Alsace, puisqu'il naquit aux environs de Strasbourg, â Weyersheim-am-hohen Thurm ; Hans Baldung exprime
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dans son étonnante composition le Christ oitrc 1rs deux larrons, hréalisme le plus saisissant, avec autant d'habileté et d'ampleur qu'il saura mettre de grâce et d'élégance raffinée dans ses innomljra])les dessins. De même que les admirateurs de Grunewald vont à Colmar, les amis de Baldung Crrien quitteront Bâle pendant quelques heures pour aller à Fribourg-en-Brisgau voir son œuvre maitresse, le polyptique de la cathédrale. A ces grands noms, ajoutons celui de ce Bernois, ^lanuel Deutsch, dessinateur, graveur, peintre, poète, soldat à la solde de la France, qui se fera blessera X(jvare, et deviendra ensuite bailli d'Frlach; esprit original et ingénieux, fin observateur, dont il est intéressant de comparer l'œuvre dessinée avec celle plus audacieuse et moins aristocratique d'Urs Graf, cet humoriste du XVI" siècle.
A'oilà l'ensemble d'œuvres de premier ordre que le musée de Bàle offre aux méditations du curieux qui cherche à se rendre compte par quelles différentes étapes se développa la Renaissance allemande pour s'épanouir dans l'œuvre du génial llolbein.
Si l'on peut constater l'influence de Schongauer jusqu'à Holbein, elle cesse avec ce maître qui a su s'emparer du flambeau pour entraîner dans le sillage de sa lumière des artistes comme Hans Hugo Klauber et Tobias Stimmer, dont le musée de Bàle possède les deux superbes portraits du gonfalonier Jacob Sch\vit;^er et de sa femme Elsbeth Lochmann. Ce
Tobias Stimmer est mort à Schaftouse en 1583, et on voit encore dans cette ville une maison, « la maison du Chevalier », dont la taçade tut peinte par lui. Puis d'échelon en échelon, avec l'élève de Klauber, llans Bock, le portraitiste de Thomas Flatter et du médecin Zwinger, nous arrivons au xviil*' siècle français par le portrait de Lucas Schaub de Rio-aud. Les collections du musée de Bâle s'enrichissent tous les jours :
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Tobias Stimmer.
Le gonfalonier Jacob Schwitzer.
des dessins d'Overbeck, de JMoritz von Schwind, de Cornélius, nous acheminent jusqu'à Bœcklin et à son élève Hans vSandreuter, dont la Fontaine de Jouvence reflète dans ses eaux nacrées, le même idéalisme, revêtu de la même fiction mythologique.
Enfin deux tableaux de Segantini gardent la mémoire de ce Giotto des solitudes alpestres et de la vigueur de ses paysages. La Suisse peut avoir
Cliché Hotlia^er.
Hans Sandreuter. — La fontaine de Jouvence.
sa part dans la gloire de Segantini, bien qu'il soit originaire du Tyrol ; car c'est dans des montagnes semblables aux siennes et toutes voisines qu'il naquit en 1858, qu'il vécut, que s'éveilla son rêve, et qu'enfin, en 1899, il mourut pour ainsi dire emporté dans une tourmente de neige : quand la mort le prit, il travaillait dans la Haute-Engadine, poursuivant son insaisissable idéal en dépit de la nature hostile qu'il bravait, et qui glaça pour toujours le sang de ses veines et l'ardeur de sa vision.
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(uni ma^l^ cibamm i)iîJi{>''^né)tAbùm