‹ Bâle, Berne et GenèveChapitre 5 sur 45 · C.icli.; ll.lll · texte numérisé non relu

C.icli.; ll.lll

La porte Saint-Paul. (Spalentor.)

symbolise et résume l'histoire de la cité qu'elle domine ; c'est la crosse surmontant, comme dans les armes de Bàle, le trident des bateliers du Rhin. Je monte vers elle.

C'est le soir. Le soleil se couche au delà des Vosges. Une sereine gravité tombe peu à peu sur la ville et enveloppe son activité moderne. Quelques hirondelles tournent une dernière fois, en poussant leurs sifflements aigus, autour des flèches qui flambent au couchant, toutes

rouges. Le soleil fouille de ses rayons horizontaux les vieux cloîtres et leur rend pour une heure une animation disparue. Le passé accourt, presque sauvage ; il se replace de lui-même dans ce cadre étonnant et émotionnant, et j'assiste en pensée aux temps héroïques du concile de Bàle ; je me mêle à cette foule du xv'' siècle qui se pressait sur le passage des Llussites, quand ils venaient, munis des sauf-conduits de Sigismond, se présenter devant l'assemblée. « La foule, rapporte ^Lneas Sylvius Piccolomini, secrétaire du concile, attirée par la réputation d'une secte si belliqueuse, était accourue sur leur passage. On considérait avec effroi leur habillement étrange et jusc^ue-là inconnu, leurs visages terribles, leurs veux qui lançaient des éclairs et portaient l'épouvante. L'attention se portait surtout sur leur chef, Procope Raze, dont le nom seul inspirait la terreur : c'est lui, disait-on, qui a tant de fois mis en fuite les armées impériales, renversé tant de villes, massacré tant de milliers d'hommes ; capitaine invincible, hardi, intrépide, infatigable, aussi redoutable à ses propres soldats qu'à ses ennemis. » C'est là, à quelques pas de moi, dans cette petite chambre parfaitement conservée qui communique avec le chœur de la cathédrale, que se pressèrent jadis empereurs, légats et princes de l'Église.

Et ainsi chaque soir, dans la paix et le silence de cette petite terrasse qui domine le Rhin, au milieu de la vie qui fourmille autour de vous, vous pouvez faire revivre dans toute sa grandeur, dans toute son horreur et son chaos, cette époque incroyablement troul^lée du xv" siècle, dont Bàle est, après Constance, et pour un moment, le centre religieux.

Cependant, tout va s'éteindre. Une grande tiédeur tombe des jeunes bourgeons qui éclatent sur les marronniers de la terrasse ; on suit à perte de vue la route d'or, attachante et prenante, du fleuve qui divise en deux la vieille ville. Sur la rive droite, le Petit-Bàle s'étale^ aux confins de la plaine badoise que limitent les calmes ondulations de la Forêt- Noire. Sur cette rive, c'est la ville plébéienne, gracieuse, le long de ses quais plantés derrière lesquels émergent les flèches de Saint-Théodore, Sainte-Claire, Saint- .Alathieu ; au delà, l'agglomération s'essaime, et de distance en distance, les hautes cheminées d'usines jalonnent la plaine. A cette heure, je vois la foule lasse, sans couleur, des ouvriers que disperse le sifflement des sirènes. Dans l'air tiède, elles jettent leur appel rauc|ue, aigu, déchirant, odieusement impérieux. A l'homme devenu l'esclave de la machine au lieu d'en être le maître, elles disent sans charme la trêve du travail et T heure du repos, qui pendant tant de siècles, ne leur furent annoncées que par les cloches. En ce moment, les

LE PASSÉ ET LE PRÉSENT n

six coups de l'horloge de la cathédrale tombent oubliés, lents et doux, des calmes hauteurs de la Munsterplatz.

De cette rive gauche, qui est le vrai Bàle, la silhouette sombre de la ville étagée se reflète et s'écroule dans Vor du Rhin. C'est un

La Porte Saint-Jean. (Saint-Johannthor.

élancement extraordinaire de tours, de tourelles, de flèches, d'échauguettes, de galants oriels, de fines toitures ou de pauvres mansardes, pignons hardis, vieux toits pantelants d'autrefois, combles cossus du XVIII* siècle, longues arêtes du couvert d'une nef, que dentelle une foule parlante et parfumante de cheminées de toutes sortes, de toutes grandeurs, de toutes hauteurs ; des rouges, des roses, des mauves, des blanches, ajourées de mille manières, avenantes et hospitalières.

donnant à ces vieux toits l'air bon enfant de ceux des bourgs alsaciens.

Au-dessous de tout cela, bordant le fleuve, des terrasses et des balcons, des encorbellements de toutes sortes s'enrubannent de glycines, de vigne vierge, de chèvrefeuille ou de lierre. Devant les perrons solennels de quelques vieilles demeures patriciennes, des rangées architectoniques de vieux ifs s'alignent, ou bien des rinceaux compliqués de buis taillés. Un même charme enveloppe le tout et gerbe harmonieusement la charmille compassée avec le souple noisetier, les folles aubépines avec le boulingrin vieillot et suranné. Tout cela se mire et gambade sur les facettes du flot, jusqu'à l'heure où l'ombre allonge sa main avare et jalouse, retirant aux eaux leur parure de reflets.

Le fleuve généreux continue sa marche féconde, charriant les idées et les richesses, « noble fleuve, dit Victor Hugo, féodal, républicain, impérial, digne d'être à la fois français et allemand. Il y a toute l'histoire de l'Europe considérée dans ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l'Allemagne. Le Rhin réunit tout. Le Rhin est rapide comme le Rhône, large comme la Loire, limpide et vert comme la Somme, encaissé comme la .Aleuse, tortueux comme la Seine, historique comme le Danube, mystérieux comme le Nil, pailleté d'or comme un fleuve d'Amérique, couvert de fables et de fantômes comme un fleuve d'Asie ' ».

C'est à ce grand fleuve que Bàle doit son développement et toute sa richesse. Elle est placée à ce coude où commence son cours ultérieur et tout le trafic remontant ou descendant le Rhin pour la vallée de la Wiese ou les vallées du Jura, passe sous ses yeux. Les Bâlois d'aujourd'hui, industriels énergiques et entreprenants, lui demandent la lumière et la force, comme leurs ancêtres, les penseurs et les théologiens des XV" et xvr siècles y puisèrent, les uns leur audace et leur témérité, les autres leur sagesse et leur fermeté.

1 Victor Hugo, Le Rhin, lettre XIV.

Cliché llullini:

Le cloître de la cathédrale.

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