‹ Bâle, Berne et GenèveChapitre 6 sur 45 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA CATHEDRALE

Pour comprendre Bâle, il faut commencer par la visite de ce qu'on appelait encore au siècle dernier le Bitrg, c'est-à-dire la cathédrale et ses alentours. A toutes les époques, les penseurs et les artistes fréquentèrent ce quartier tranquille. Erasme se plaisait à venir philosopher sous les marronniers qui sont à l'abside de la cathédrale ; peut-être est-ce là t^u'il eut avec Calvin ces causeries après lesquelles il put dire du réformateur : « Je vois une grande peste s'élever dans l'Église contre l'Eglise. Depuis des siècles, viennent y méditer professeurs et étudiants de celle vieille Université de Bâle, la plus ancienne de la Suisse, qui, fondée eu 1460 fut comme les Universités allemandes d'alors, un foyer d'humanisme a dont le rôle fut plus grand que celui de maîtres isolés », et qui groupaient autour d'elles des hommes éminents. Bâle par exemple possédait PIe\lin von Stein. qui représentait encore avec honneur l'é- \ •

scolastique. A cette époque renseignement avait une vie intense « les professeurs allemands rivalisaient avec les plus illustres florentins^ » et propageaient cette fièvre d'études classiques qui hantait toute l'Europe cultivée.

Un jour, bien plus tard, Victor Ilugo monta aussi sur la ^Munsterplatz, et mis sans doute en méchante humeur par l'escalade qu'il avait dû faire en venant de V Hôtel de la Cigogne, il s'emporta contre la fulgurance de la cathédrale, construite en grès rouge du Triaz. comme celle de Strasbourg, et s'indigna naïvement (lu'ellefût « badigeonnée de rouge ! Non seulement à l'intérieur, ce qui est de droit, mais à l'extérieur, ce qui est infâme! Et cela depuis le pavé de la place jusqu'à l'extrême pointe des clochers, si bien que les deux flèches, que Tarchitecte av^ait faites charmantes, ont l'air maintenant de deux carottes sculptées à jour -. ))

Fort heureusement, la colère du poète s'arrête avec son souffle. Il reprend haleine, regarde, et se plaît aux charmants détails de sculpture des façades.

Le portail de la façade principale est une admirable chose, avec la grâce du mouvement des deux figures de femmes qui l'encadrent. L'artiste les a composées avec un souci de la symétrie assez rare au xV siècle. L'une est grave, l'autre rieuse : antithèse des joies de ce monde et des aspirations de l'autre. Deux statues équestres, saint Martin et saint Georges, isolées sur des pilastres aux extrémités de la façade l'animent de leur saillie et de leur mouvement sans cependant faire partie de la composition architectonique : œuvre sans doute d'artistes indépendants qui cherchaient déjà à secouer le joug de l'architecte, mais qui avaient assez le respect de leur propre talent pour harmoniser leur œuvre avec la structure générale de l'édifice. Au Nord, le portail de Saint-Gall reste dans la tradition romane, où chaque figure doit concourir à former un tout par la forme et par l'idée.

Sous une série de trois archivoltes, un charmant tympan qui montre le Christ enseignant, est supporté par un bas-relief formant linteau, représentant les Vierges sages et les Vierges folles : petites figures, prises dans le bloc, et symétriquement rangées comme pour jouer un rôle purement décoratif. Entre ces colonnettes qui supportent la retombée des archivoltes, quatre curieuses statues ; puis à droite et à gauche,.

1 Baudrillart. VEghse cûtlioliqnc, Ja Reuaissaiicc, le ProtcstautiAiiic, p. 42. - Victor Huço. Le Rhin.

LA CATHÉDRALE

naïvement étagées, de petites scènes représentant les œuvres de charité. Enfin, au sommet, des anges glorieux embouchent la trompette. « Le poème se termine par une ode ^ ».

Cli.Ue llulUngei-.

La cathédrale.

On aimerait à ce moment pousser les portes de bronze et entrer. Hélas ! elles sont closes I II faut frapper au presbytère, demaDdcr la clef, donner un pourboire, démarches multiples qui brisent votre enthousiasme ; et lorsqu'enfin vous entrez dans la vaste nef romane dont l'am-

1 Victor Huffo. Le Rliiii.

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pleur est saisissante, vous êtes frappé de la froideur qui y règne. Une impression de sépulcre vous envahit l'àme ; le calvinisme a tué cet art qui n'est pas fait pour lui. 11 lui a enlevé son sourire, il Ta immobilisé et l'étouffé. Vous errez dépaysé, écoutant vos pas sonner sur les dalles et cherchant malgré vous un peu de mystère. x\ droite, une curieuse chaire du xv" siècle sort du sol au milieu de la rieidité des bancs comme le

Cliché lloflinger.

Statue de saint Georges (façade de la cathédrale).

tronc noueux d"un vieux chêne resté debout dans une forêt dévastée. Dans le bas côté de gauche, éclairée par le jour frisant des fenêtres, s'aligne une longue théorie de tombes avec d'admirables figures couchées, les mains jointes, seuls fidèles en prières dans les longues heures de silence de l'édifice.

C'est: WaltnerdeKlingen, fondateur du couvent de Klingenthal f 138S.

Le chevalier Bernhard de Massmunster f 1383.

Le comte Rodolphe de Thierstein f 13 18.

Le chevalier Henri de Riechenstein 7 i4i3-

LA CATHÉDRALE

L'évêque Frédéric Zu Rhein y 14 13.

Thûring de Ramstein, prévôt du chapitre 7 1367.

L'évêque Arnold de Rothberg ■[■ 1458.

Georges d'Andlau, premier recteur de l'Université de Bàle t 1466.

Conrad Shaler de Benken, chevalier et bourgmestre de Bàle -;• 1466.

Enfin le sarcophage de l'impératrice Anne, femme de Rodolphe de Habsbourg, avec son enfant endormi à ses côtés ; la petite figure a les mains ingénument jointes sur la poitrine, et ses petits pieds s'appuient sur le dos d'un lion couché sous l'écu de la maison; ensemble qui se pondère ingénieusement avec la figure calme et allongée de la « Kunigonde von Hohenstein ». Plus loin, je vois au milieu d'autres tombes encore, une marquise de pierre, la Dame de Ilochburg.

Le tombeau d'Erasme est là, lui aussi, curieusement ordonné :

une plaque de marbre portant une épitaphe latine, un portrait du théologien, et au bas, ce simple mot mystérieux : Tcrniiniis.

A la place de l'autel, sur un chœur élevé de plusieurs marches, le pupitre du Kapellmeister officie, entouré d'autres pupitres; tout autjur, des bancs de chêne. Les stalles Renaissance sont au xMusée historique, dans l'ancienne église des Cordeliers désaffectée. Et l'admirable retable donné en 10 19 par l'empereur Henri IL exécuté au repoussé dans une feuille d'or, et que l'on mettait au jour des grandes fêtes sur le maître-

Portail Saint-Gall.

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autel comme la fameuse Pala d'Oroàe Saint-,^larc de A^enise, est aujourd'hui au musée de Cluny. Le cœur se serre : ce nest plus qu'une maison vide dont le mobilier a été vendu à l'encan pour être enfermé dans les « prisons de l'art w suivant l'heureuse expression de M. de la Sizeranne, et dont l'âme errante écoute, anxieuse et attendrie, les cris d'enfants qui jouent au dehors.

Même silence dans les cloîtres. Le soleil distribue des points d'or

Cliché des Monumeiils l]islorii|ues.

Retable en or repoussé de l'église cathédrale de Bâle, actuellement au musée de Cluny.

dans les voûtes de pierre rouge. Au milieu, quelques arbustes, deux sapins verts sur un lit de lierre, et tout autour, de petits monuments Renaissance, en pierre et en marbre, fixés au mur : pierres sépulcrales, plaques commémoratives, souvenirs pieusement conservés des ancêtres de la cité.

Il faut retourner souvent à la cathédrale, il faut l'interroger comme on interroge les grands-parents qui ont beaucoup vu et beaucoup retenu. La fréquentation de ces immortels grands-parents, les vieux édifices d'une cité, aident à comprendre son âme et l'idée traditionnelle qui a présidé à son développement.

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