CHAPITRE III
LES VIEILLES DEMEURES
En sortant de la cathédrale, allez visiter les vieilles demeures patriciennes qui l'entourent, et vous ne serez plus étonné de leur austérité de grande allure.
Ces demeures sont pour la plupart du xviiT siècle, époque qui a une grande importance dans l'histoire de l'architecture bâloise.
A la suite de la Réforme, l'essor de l'architecture religieuse est arrêté ; pendant toute la fin du xvT et tout le xviT siècle, il ne se bâtit plus rien à Bàle, sauf peut-être la maison de la Corporation des \''ignerons, le Spierhof, et la Chancellerie de l'Hôtel de Ville, qui sont inspirés de l'architecture du mo3'en âge; le plus récent de ces monuments date au moins de l'an 1600.
A partir du xvili'^ siècle, la haute bourgeoisie commence à prendre goût aux grandes habitations, aux étages élevés, aux vastes escaliers, aux façades bien ordonnées, à tout ce faste créé au siècle de Louis XIV.
Seulement, la longue période d'inactivité qui avait précédé n'avait pu former des artistes capables d'entreprendre d'aussi importantes constructions, et les Bâlois durent s'adresser à des architectes étrangers (tout porte à croire que ce furent des Français) à qui ils confièrent l'édification de leurs somptueuses demeures.
Puis, peu à peu, des artistes se formèrent, dirigeant les travaux, se contentant de faire venir de France des dessins de façades ; et au milieu du xviir siècle nous voyons deux sculpteurs, Samuel Werenfels (17-0- 1800) et Daniel Bùchel (1726-1786) élaborer les projets d'importants monuments.
En même temps apparaissent des hommes qui s'intitulent ingénieurs. J. J. Fechter construit en 1760 les maisons du gouvernement situées aux n" i-i,, 15 et 17 de la iMiinsterplatz. Enfin quelques années plus tard Johann-Ulrich Biichel, constructeur de la maison dite Kirschgarten,»rue
Sainte-Elisabeth, est peut-être le premier Bâlois que l'on désigna absolument sous le nom d'architecte.
Au sortir des cloîtres, derrière la cathédrale, ne communiquant avec la rue que par une étroite impasse, se trouve une ancienne résidence des chevaliers de Tordre Teutonique, Der Hof Gross-Ramstein, qui dès 1720
Cliché llolliiiK^''--
La Fontaine de la place de la Cathédrale, œuvre de Pisonis (1784).
devint la propriété du conseiller Samuel Bûrckardt. Il y fit bâtir une très belle habitation, entre cour et jardin, sur les anciennes fondations de bâtiments irréguliers. descendant en terrasses jusqu'au Rhin.
On conserve à la bibliothèque un grand et très beau dessin à la plume d'Emmanuel Bûchel, oncle de l'architecte Daniel, qui donne une idée charmante de ce que devaient être au milieu du xviir' siècle ces admirables résidences bourgeoises qui commencent à se mêler aux logis du vieux Bâle, C'est la mode des jardins à la française avec leurs ifs taillés et leurs
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entrelacs de buis s'étalant sur le parterre des terrasses des nouvelles demeures. Les voisins qui trouvent cela joli en éta1)lissent de semblables sous leurs fenêtres à meneaux et leurs échauguettes ; mais le bourgeois bâlois ne sacrifie pas tout à la mode du jour. Il conserve contre ses vieux
La Maison Blanche. Hôlel de Wendelstorf.
(Extrait des Coiisiiuctioiis bàloiscs du Xl'IIl'' siècle.)
murs des espaliers de vignes et d'arbres fruitiers c[ui enlèvent à ses parterres leur allure aristocratique, créant ainsi ce type de jardin que nous avons appelé en France « jardin de curé ».
Le propriétaire actuel de cette habitation en possède les plans datés de 1730 et signés d'un artiste étranger, J. -Charles Ilemeling, ingénieur.
La simplicité de la porte d'entrée surprend lorsque l'on pénètre dans
un intérieur aussi magnifique, mais ceci est assez général à Bâle. C'est le caractère méthodiste c|ui le veut ainsi. A l'extérieur on affiche une grande honnêteté et une respectabilité un peu austères ; mais une fois le seuil franchi, c^uand il est chez lui, le Bàlois se détend, il orne sa maison avec grâce, la décore de meubles délicats : c'est un raffiné.
Ce même conseiller Samuel Burckhardt acheta en 1745 à l'extrémité du Nouveau Faubourg un second immeuble qui avait appartenu à la fin du XVir siècle et au commencement du xviii^ au Margrave de Baden Durlach, et qui fut appelé, on ignore pour quelle cause, Hôtel Holstein. En 1760, sur les anciens fondements de l'immeuble, Burckhardt fit élever une magnifique construction, grave, un peu trapue, sur un plan allongé, élégant, dont la composition est due à un artiste inconnu. Mais Burckhardt ne vit pas l'exécution de son projet qui fut achevé par un nouveau propriétaire, Albert Ochs, dont le nom désigne la maison aujourd'hui.
Toutes les maisons qui entourent la Mùnsterplatz ont une égale rigidité d'aspect, avec les grilles ouvragées de leurs fenêtres du rez-de-chaussée. Des avant-toits saillants, recouverts de tuiles d'un beau ton brun, augmentent le coloris des enduits, et font un cadre sombre à cette place claire, nette et silencieuse, au milieu de laquelle résonnent les deux minces filets d'eau d'une élégante fontaine Louis XVI. Cette charmante œuvre d'art, due à Pisonis, le plus jeune des deux architectes de l'église Saint-Ours de Soleure, est aussi une œuvre de hasard. L'administration des Eaux l'avait confiée à un tailleur de pierres de Soleure, pour remplacer une ancienne fontaine du moyen âge, la fontaine Saint- Georges, qui tombait en ruines. Le tailleur de pierres, qui avait conscience de son ignorance, eut l'heureuse idée de demander un dessin à Pisonis, et ainsi l'administration des Eaux, bien malgré elle, contribua à embellir la cité. Nos ingénieurs français seraient sans doute heureux de trouver en Suisse des ancêtres qui au xvii' siècle étaient des protecteurs de l'esthétique.
Deux des plus importants hôtels du xviiT siècle qui sont populairement connus à Bâle sous les noms de Maison Blanche et Maison Blette à cause des badigeons qui les recouvrent, sont situées côte à côte à mi-hauteur d'une petite ruelle rapide appelée Rheinsprung qui fait suite à l'Augustiner gasse et descend vers le Rhin.
Elles furent édifiées en 1761 par Lucas Sarazin, neveu d'un Franz Sarazin, fabricant de rubans, qui s'était installé à cet endroit à la fin du XVir siècle. Lucas Sarazin, qui avait arrondi peu à peu le domaine de l'oncle, possédait un ensemble de six propriétés, dont les plus importantes
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étaient \q Rcichcnstcincrliof et le Wcndclstœrfer hof qui ont disparu mais dont les noms subsistent. C'était alors un usage des Bàlois de mettre sur la porte de leurs maisons leur nom suivi du Hof qui signifiait dans ce cas « pied-à-terre ». Ce mot Hof conservé sur ces somptueuses
Hôtel de Reichenstein, nommé Maison bleue. — Portail de la cour.
(Extrait des Coiislructioiis bàloises du .WlIT' siècle.)
demeures semble aujourd'hui un anachronisme, car il ne répond nullement à l'idée d'hôtel comme nous l'entendons en France.
Pour bâtir ses deux grandes maisons, Lucas Sarazin avait un emplacement merveilleusement placé, près du Sault du Rhin, en amont du Vieux Pont, en face de la Forèt-Xoire, mais qui se prêtait mal aux exigences de deux vastes habitations à l'usage d'un propriétaire liospitalier. Lucas Sarazin s'entendit avec les autorités pour rectifier les alignements et
obtenir l'espace nécessaire au passage et au virage des voitures, ce qui était impossible avec l'étroitesse des anciennes rues.
Les deux maisons se ressemblent comme deux sœurs jumelles dont l'une serait brune et l'autre blonde : même ordonnance sous une même corniche; mais l'une, la maison Blanche, a plus de grâce et plus de distinction, l'autre plus d'imprévu et de vivacité dans la composition, avec ses fenêtres en plein cintre au premier étage, dans le motif central du logis. Les façades furent dessinées à Paris, et l'architecte Daniel Bûchel à qui elles sont attribuées ne fit que les adapter à ses plans. Une naïveté de composition trahit la chose. La dernière travée de la maison lileue est dissemblable des autres. La façade envoyée de Paris était trop courte. Que faire? Rien du tout. Au lieu de remanier le dessin, l'artiste bâlois prit ce parti très sage, et modestement il ajouta à côté de la façade deux fenêtres un peu gauchement empilées sur une porte cochère trop large pour sa hauteur. Mais la façade fut ainsi conservée dans toute son ordonnance, et Bûchel eût le très grand mérite de garder à sa ville un chefd'œuvre d'architecture française du xvili" siècle.
La façade opposée au Rhin est beaucoup plus simple. Elle donne sur une cour intérieure, fermée par une admirable grille en fer forgé avec un portillon central, disposition très rare et très ingénieuse qui permet de contempler avec aisance un perron harmonieux qui encadre la pyramide blanche d'une petite fontaine.
Pour poursuivre cette étude de l'architecture bâloise au xviil'' siècle, il faut quitter les calmes hauteurs de la ville grave, traverser le carrefour encombré qui accède au nouveau pont de pierre, et gagner le pittoresque jMarché aux Poissons où se dresse une élégante fontaine du XV' siècle qui se mire dans une belle vasque de pierre pleine d'une eau abondante, transparente et verte. Là, dans ce vieux quartier très animé, se trouve, au fond de la dépression formée par le Birsig', au carrefour de ruelles tortueuses, un très beau bâtiment, surmonté d'une haute et élégante toiture, heureusement coupéepar un bris à double corniche d'un joli dessin. C'est l'ancien Hôtel des Postes. Le goût des somptueuses installations pour les bâtiments postaux ne date pas d'hier en Suisse comme on pourrait le croire. En 1717 une administration spéciale nommée Directoire du commerce était chargée de la poste cantonale et avait installé ses bureaux dans la Maison de l'Esprit au coin de la ruelle des Morts et de la ruelle actuelle de la Maison de Ville (anciennement ruelle basse des Tailleurs). Mais
^ Petit affluent du Rhin aujourd'hui canalisé et recouvert.
LES VIEILLES DEMELRES
en 1770, la maison fut reconnue en si mauvais état que le Conseil du canton donna pleins pouvoirs au Directoire du commerce pour élever un nouvel immeuble. Les plans furent préparés par plusieurs architectes : il y eut d'abord un projet du maître maçon Bùchel, puis dans les procès-verbaux
La maison His-Burckhardt (1763).
(Extrait des Constriiclioiis bàloiscs du Xl'IIl' sicclc).
des séances du Conseil, on trouve un vote ordonnant l'achèvement du « plan AVerenfels ». Il faut donc conclure que Samuel Werenfels fut l'auteur de cette très belle architecture, composée d'un soubassement robuste, coupé de pilastres, supportant une élégante ordonnance corinthienne qui relie en un tout les deux étages principaux de la maison, laissant pourtant une grande importance au premier étage, dont les cinq grandes fenêtres de
façade éclairent la très belle salle des séances du Directoire, toute lambrissée de chêne avec des motifs sculptés et dorés. Aux deux angles se dressent deux superbes poêles de faïence qu'on croirait avoir été dessinés par Delafosse. L'ouvrage des ingénieurs et architectes bâlois consacré à cette architecture du xvilT siècle de Bàle, à qui nous avons fait de larges emprunts pour cette étude, signale le procès-verbal de la pose de la première pierre de cet édifice, conservé aux archives de la ville. L'architecte maître de l'œuvre n'y est pas nommé, mais on mentionne le nom du charpentier et du sculpteur, (ce qui est assez curieux et semblerait prouver que l'architecte proprement dit, une fois ses dessins faits ne prenait aucune part à la direction du chantier). Puis suit le récit de la cérémonie : « Le Directoire s'asseml^la au Schlûsselzunft et se rendit en voiture à la Maison de Poste qui n'était pas éloignée de trois cents mètres. Là, le Président, Jean-Lucas Iselin, âgé de quatre-vingt-six ans, fit un discours solennel, et lança aux constructeurs cette sentence : « Oui (( cvdificat in piiblico niiiltos liabct ccnsorcs y>. Après quoi on remonta en voiture et on s'en fut à un grand banquet ».
En suivant les ruelles tortueuses et rapides qui entourent l'ancien hôtel des Postes, on aboutit au Peters-Graben et à la place Saint-Pierre plantée d'arbres magnifiques c[ui est le centre d'un autre quartier aristocratique où nous retrouvons une majestueuse habitation de la même époque, la maison His-Burckhardt.
Cette maison flanquée de deux larges portails fut construite en 1763 pour le conseiller Jérémie Wildt. Du côté de la place, la façade est composée d'un motif principal sur plan légèrement circulaire couronné d'un élégant fronton, un perron elliptique de cinq marches donne accès à une entrée d'un charmant dessin; la porte est légèrement en retrait dans une large voussure couronnée de guirlandes de fleurs, ce qui fait valoir les fines sculptures un peu maniérées de ses menuiseries qui s'harmonisent très bien avec une imposte en ferronnerie extrêmement ouvragée.
Ces raffinements de composition révèlent une main experte comme il en pouvait exister seulement en France à cette époque; la façade sur le jardin, avec ses proportions mieux étudiées encore, achève de vous convaincre que vous vous trouvez en face de l'œuvre d'un artiste étranger exécutée à Bâle avec beaucoup de soins et d'érudition par des constructeurs locaux.
Cette visite à une architecture si française dans cette ville pourtant si originale se termine d'une façon émouvante qui nous fait oublier que nous sommes en terre étrangère : quelques centaines de pas plus loin, en face de la porte Saint-Jean se trouve une propriété, la maison Reber, qui ren-
].ES VIEILLES DEMEURES
ferme, au bout d"une longue allée de châtaigniers un petit pavillon octogonal surélevé par un haut soubassement, avec deux porches de dessin différent qui donnent accès à une salle elliptique. C'est dans cette propriété, peutêtre dans cette salle, qu'eut lieu, le 2=^ décembre 1795, l'échange de
Le monument de Strasbourg, œuvre de Bariholdi.
Marie-Thérèse, fille de Louis XVI contre quelques députés français retenus en Autriche, parmi lesquels se trouvait Drouet, le maître de poste de Varennes. La France élargit sans cesse ses frontières, par son activité, par son art, par ses idées, par ses drames aussi. Et dans cette seule ville de Bâle, à ses deux extrémités, le pavillon Ochs et le monument de Strasbourg nous étreignent le cœur : nous y rencontrons le souvenir de deux filles de France que nous avons perdues.