EDOUARD, EDOUARD
ouRQUoi votre épée dégoutte - t - elle ainsi de sang, — Edouard, Edouard r — Pourquoi votre épée dégoutte t-elle ainsi de sang, — et pourquoi allezvous si sombre, hélas! » — « Hélas! j'ai tué mon faucon si bon, — mère, mère! — hélas! j'ai tué mon faucon si bon, — et je n'en ai pas d'autre que lui, hélas! »
c Le sang de votre faucon ne fut jamais si rouge, — Edouard, Edouard ! — le sang de votre faucon ne fut jamais si rouge, — mon cher fils, je vous le dis, hélas! » — « Hélas! j'ai tué mon cheval rouan, — mère, mère! — hélas ! j'ai tué mon cheval rouan, — qui était si beau et si vif, hélas ! »
« Votre cheval était vieux, et vous en avez d'autres, — Edouard, Edouard! — votre cheval était vieux, et vous en avez d'autres ; — quelque autre souci vous tourmente, hélas! » — « Hélas ! j'ai tué mon père chéri, — mère,
^i) Cette ballade, d'origine Scandinave, se retrouve dans les chants populaires danois et suédois. Une autre version écossaise porte U titre de Fils Davie.
— hélas ! j'ai tué mon père chéri, — ah ! et malheur à moi, hélas! »
<: Quelle pénitence ferez-vous pour cela, — Edouard, Edouard > — Quelle pénitence ferezvous pour cela ? - Mon cher fils, dites-le moi, hélas !» — « Je mettrai le pied sur ce bateau là-bas, — mère, mère ! — je mettrai le pied sur ce bateau là-bas, — et je partirai en mer. hélas! »
<-: Et que ferez-vous de votre château et de vos tours, — Edouard, Edouard ? — Et que ferez-vous de votre château et de vos tours
— qui étaient si beaux à voir, hélas! » — •.' Je les abandonnerai jusqu'à ce qu'ils s écroulent.
— car je n'y veux plus demeurer, hélas! >/
« Et que laisserez-vous à votre femme et à vos enfants, — Edouard, Edouard ? — Et que laisserez-vous à votre femme et à vos enfants,
— lorsque vous serez parti sur mer, hélas ! ^>
— ':< Le monde est grand ; qu'ils mendient leur vie, — car je ne les reverrai jamais, hélas! :-
« Et que laisserez-vous à votre mère chérie,
— Edouard, Edouard ? — Et que laisserez-vous à votre mère chérie ? — Mon cher lils, dites-lemoi, hélas ! :> — '.- Vous recevrez de moi la malédiction de Tcnfcr, — mère, mère ! — vous recevrez de moi la malédiction de l'enfer, — pour les conseils que vous ni'avez donnés, hélas ! -v
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LORD BEICHAN ^^^
E jeune Beichan était né à Londres ; — c'était un jeune homme de noble famille; — il traversa maint grand
royaume, — jusqu'à ce qu'il arrivât dans la
Grande Turquie.
(i) Rien de plus répandu depuis des siècles que ce roman d'une princesse maure éprise d'un captif chrétien. Si la ballade de Lord Beichan n'offrait d'autre intérêt, ses grâces naïves ne la sauveraient pas de la banalité d'une telle invention. Mais les héros ne sont autres que les père et mère de Thomas Becket, qui devint chancelier d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry et primat d'Angleterre, résista héroïquement au roi Henri lî, mourut assassiné dans son église, au pied de l'autel, et fut canonisé comme martyr. Bien plus, le roman serait historique, au moins quant au fond. Le vieax chroniqueur Hollinshed dit de Thomas Becket « qu'il était né à Londres, que son père s'appelait Gilbert et que sa mère était une musulmane de Syrie. » Le nom de Susie Pye est évidemment anglicisé. « Elle ne savait, dit Aug. Thierry, que deux seuls mots intelligibles pour les habitants de l'Occident : c'étaient Londres et Gilbert. A l'aide du premier, elle passa en Angleterre sur un vaisseau de marchands et de pèlerins ; et, par le moyen du second, courant de rue en rue et répétant Gilbert! Gil-
t>2 BALLADES ANGLAISES
Il observa les mœurs de ce pays. — il observa les formes de la religion ; — mais devant Mahomet ou Tervagant (i) — jamais Beichan ne voulut fléchir le genou.
Ce qui fit qu'il fut pris immédiatement — et traduit devant leur haute cour de justice: — le .More sauvage le condamna aussitôt — et lui fit souffrir de grands tourments.
bert ! à la foule qui s'amassait autour d'elle, elle re-l trouva l'homme qu'elle aimait. Gilbert Becket. après] avoir pris sur cet incident merveilleux l'opinion de plu-j sieurs évèques, fit baptiser sa maîtresse, dont il changea le nom sarrasin en celui àe Mathilde, et l'épousa. » (Hist. de la conquête de l'Anglet., livre IX,) Aug, Thierry se trompe quand il prétend que ce Gilbert était Saxon d'origine : de nouveaux documents établissent qu'il était de race normande. On peut consulter aussi la Vie de saint Thomas Becket par Mgr Darboy.
Il existe plusieurs ballades sur ce sujet : dans l'une d'elles la dame est fille unique du roi de France. Elle est inférieure sous tous les rapports à celle que je donne, quoi qu'en ait pu penser M. Loève-Veimars. (Ballades, légendes, etc., p. 331.)
(i) Tervagant, en anglais Tennagaiinte ou Teiimigaut nom toujours associé à celui de Mahound (Mahomet), désigne dans les contes et poèmes anglais ou français du moyen-âge une prétendue divinité musulmane féroce et remuante. Il a depuis tellement dégénéré qu'il est devenu, en anglais, synonyme de mégère, probablement parce que le personnage était jadis joué en robe sur le théâtre. Percy (Reliques, liv. I, 6) croit pourtant en trouver l'étymologie dans deux mots saxons voulant dire très-puissant, et suppose qu'il s'appliquait prijTiitivement à quelque divinité des Saxons païens.
LORD BKICHAN 0^
Sur chaque épaule on lui mit une courroie.
— et dans chaque courroie on lui mit un bois de brancard, — et on lui fit tirer des chariots et des voitures, — jusqu'à ce qu'il en fût malade et prêt à mourir.
Mais le jeune Beichan était né chrétien — - et chrétien il était resté ; — on le jeta donc au fond d'un cachot — où il eut beaucoup à souffrir et du froid et de la faim.
Le More n'avait qu'une fille — qu'on appelait de son nom Susie Pye; — et chaque jour en prenant l'air — elle passait devant la prison de Beichan.
Mais il advint un jour par hasard — qu'elle entendit le jeune Beichan chanter tristement ;
— elle écouta le récit de ses malheurs... — Ce fut un heureux jour pour le jeune Beichan.
« Mes chiens errent sans maître, — mes faucons volent d'arbre en arbre; — mon jeune frère héritera de mes biens, — jamais je ne reverrai mes rives natales ! »
Elle s'en alla dans sa chambre, — de toute la nuit elle ne ferma pas l'œil ; -- et lorsque le jour commença à poindre,— elle vint seule à la porte de la prison.
<: Oh! si j'étais seulement le gardien de la prison, —aussi bien que je suis une dame de haut lignage, —je mettrais bien vite ce jeune homme en liberté... — et je le renverrais dans son pays. »
Elle a donné au geôlier une pièce d'or — et mainte pièce de monnaie blanche; — et il a
ouvert la porte de la prison — et Susie Pye en a obtenu la clef.
« Ah! qui est-ce, dit le jeune Beichan, — qui me dérange avant mon réveil > — Je me trouvais pourtant bien, là-bas, au delà des mers,
— car certainement je revais que j'étais à la maison ! »
^ Possédez-vous donc des terres, dit -elle,
— et des châteaux dans votre pays > — Et que donneriez-vous à la belle dame — qui vous délivrerait de votre dure prison ? ->
« En effet, j'ai des manoirs et j'ai des terres,
— ainsi que maints châteaux agréables à voir ;
— et je donnerais tout à l'aimable dame — qui me délivrerait de ma dure prison. »
« Donnez-moi votre parole avec votre main droite, — donnez-moi votre parole pour ceci
— que pendant sept ans vous n'épouserez aucune dame — si ce n'est moi. »
^- Je vous donnerai ma parole avec ma main droite, — je vous donnerai volontiers ma parole pour ceci, — que pendant sept ans je ne me marierai pas — pour la grande bonté que vous m'aurez montrée. »
Elle le lit sortir de la prison de son père, — et lui servit du meilleur vin ; — elle but à sa bonne santé : — « Je voudrais, Lord Beichan, que vous fussiez à moi.
« J'en veux faire le serment pour sept longues années, — et pendant sept longues années je le tiendrai fidèlement : — si vous ne vous mariez pas avec d'autre femme, — je n'épouserai pas d'autre homme que vous! ->
LORD BEICHAN 6$
Elle a brisé un anneau de son doigt — et elle en a donné la moitié à Beichan : — « Gardez-le pour vous rappeler cet amour, — Tamour de la dame qui vous a délivré. »
Elle Ta conduit au port de son père -- et lui a donné un vaisseau fameux : — « Adieu, adieu, mon jeune Beichan, — j'ai bien peur de ne jamais vous revoir. »
Lord Beichan se retourna — et la salua bien bas, bien bas : — « Avant que sept années se soient écoulées. — je vous conduirai dans mon propre pays. »
Lord Beichan est arrivé à la cité de Londres ; —c'était un heureux, heureux homme !
— Les dames se pressaient tout autour de lui,
— pour le voir de retour de l'esclavage.
Sa mère était morte de chagrin, — et tous ses frères étaient morts, excepté lui; — toutes ses terres gisaient incultes, — ses beaux châteaux étaient en ruines.
Aucun portier n'était à sa porte, —il ne pouvait voir aucune créature vivante, — si ce n'est les hiboux criards et les chauves-souris
— pour lui tenir compagnie.
Mais l'or peut facilement faire pousser des châteaux — et il avait de l'or et de beaux bijoux; — et bientôt des pages s'empressèrent autour de lui — pour l'amuser par leur société.
La belle Susie Pye n'avait point de repos,
— tant elle désirait revoir son amoureux, — elle y pensa tant et si longtemps — qu'elle çn devint malade et prête à mourir.
Et toujours dans son cœur une voix — dipait : « Beichan ne t'a pas gardé sa foi. — Elle s'embarqua donc à bord d'un bon vaisseau — et tourna le dos à son propre pays.
Elle fit voile à Test, elle fit voile à Touest — jusqu'à ce qu'elle arrivât auxplages de la belle Angleterre. — Là elle aperçut un brave berger — paissant ses moutons dans la plaine.
^ Quelles nouvelles, quelles nouvelles, brave berger > — Quelles nouvelles as-tu à m'apprendre? » — «J'ai appris de belles nouvelles, madame, dit-il, — qu'il n'y en eut jamais de pareilles en ce pays.
<- Il y aune noce dans le manoir là-bas — qui a duré trente-trois jours ; — Lord Beichan ne veut pas rester avec sa fiancée, — pour l'amour d'une belle d'au delà des mers, t
Elle a mis sa main dans sa poche, — et lui' a donné des pièces jaunes et blanches : — <^ Tiens, prends ceci, mon brave garçon, — pour les bonnes nouvelles que tu m'apprends. >
Et elle a pris son bel anneau d'or — qu'elle avait brisé si tendrement avec son amoureux. -— Elje dit : <- Remettez-lui ceci, hardi portier,
— et dites-lui de venir me parler. > Lorsqu'elle fut arrivée à la porte du jeune
Beichan, — elle tira doucement la sonnette,
— et le hardi portier s'empressa— d'ouvrir et de faire entrer cette dame.
« Est-ce ici le manoir du jeune Beichan, ditelle, — et ce noble seigneur est-il chez lui > ^ V (~)ui.il est dans la salle avec tout le monde
LORD REICÎÎAN 67
— et c'est aujourd'hui le jour de son mariage.
« A-t-il donc épousé une autre fiancée ? — et m'a-t-il tout à fait oubliée ?» — Et, avec un soupir, la belle dame ajouta : — « Je voudrais être encore dans mon propre pays.
« Vous leprierez de me donner un morceau de pain — et une coupe de son meilleur vin ;
— et vous le prierez de se rappeler Tamour d'une dame — qui jadis le sortit de peine. »
Le hardi portier entra alors — et je crois qu'il poussa trois fois trois cris d'allégresse :
— « A votre porte se tient la plus belle dame
— que mes deux yeux aient jamais vue.
« Car à chaque doigt elle a un anneau — et au doigt du milieu elle en a trois, — et sur son front elle a autant d'or — qu'il m'en faudrait pour acheter un duché. »
Alors parla la mère de la fiancée, — et je crois que c'était une femme en colère ! — «Vous auriez pu faire exception pour notre belle fiancée — et deux ou trois de la compagnie ! v
^ Madame, votre fille est belle sans doute
— et elle deviendra encore plus belle, — mais si belle qu'elle devienne jamais, — elle ne sera pas à comparer avec cette dame.
<^ Monseigneur, elle demande un peu de votre pain — et une coupe seulement de votre meilleur vin, — et vous prie de vous rappeler l'amour d'une dame — qui jadis vous sortit de peine. »
Lord Beichan se leva alors d'un bond, — je crois qu'il renversa la table: — « Je donnerais tous mes revenus de l'année — pour que
ce fût Susic Pyc venue d'au delà des mers ! ^ Il descendit alors vivement l'escalier, — de
quinze marches il n'en fit que trois ; — il a
pris sa belle amoureuse dans ses bras — et Ta
baisée, baisée tendrement.
« Ah ! vous avez donc pris une autre fiancée >
— M'avez-vous donc complètement oubliée >
— Avez-vous complètement oublié celle — qui vous a rendu la vie et la liberté > »
Elle regarda par-dessus son épaule gauche
— pour cacher les larmes qui remplissaient ses yeux : — « Adieu donc, jeune Beichan, dit-elle, — j'essaierai de ne plus penser à toi. »
« Non, jamais, jamais, Susie Pye, — jamais, sûrement, cela ne pourrait être ; — je n'en épouserai jamais une autre que celle — qui a osé faire tant pour moi ! »
La mère de la fiancée parla alors ; — jamais on ne l'avait entendue parler avec tant de hauteur ; — <i Vous ne laisserez pas ma propre fille, — bien que Susie Pye ait traversé la mer ? »
« Remmenez au logis, remmenez au logis votre fille, madame, — car elle n'a jamais rien eu à souffrir de moi ; — elle est venue ici chevauchant une haquenéc, — elle s'en retournera au logis dans une voiture d'apparaL ->
Il a pris Susie Pye par sa main blanche — et l'a conduite à travers ses hautes salles :
— et tout en baisant ses lèvres rose rouge — « Vous ctcs la bienvenue, mon bijou, chez moi ! >>
LORD BEICHAN 69
Il l'a prise par sa main blanche— et Ta conduite à la fontaine de pierre là-bas ; — il a changé son nom de Susie Pye — et l'a nommée sa belle Dame Jeanne.
«Allons ! que nos cuisiniers s'apprêtent ! — Allons !que nos joueurs de cornemuse jouent ! — Allons! que les trompettes sonnent par la ville ! — car Lord Beichan s'est marié deux fois en un jour ! »
GRAHAM ET BEWICK <i'
E bon Lord Graham étant allé à Carlisle — y rencontra Sir Robert Bewick, — et bras dessus, bras dessous, ils s'en furent boire du vin — et ils en burent jusqu'à ce qu'ils fussent tous deux gais.
(i) Les Grceme ou Graham étaient un clan puissant, d'origine écossaise, fixé sur la frontière ; ils devinrent anglais et furent en partie transportés en Irlande par Jacques VI, sous prétexte « qu'eux-mêmes ne se trouvaient pas convenables pour la contrée. » Bevvick est un vieux nom de famille, répandu dau'^ le Cumberland et le Nortliumberland. Le fait raconté ici n'a rien d'historique ; mais, dit Walter Scott dans son Minsirehy, « cette ballade est remarquable en ce qu'elle contient probablement la dernière allusion à l'institution de la fraternité d'armes, qui était tenue en si grand honneur au temps de la chevalerie, et dont l'origine peut être reportée jusqu'aux ancêtres scythes d'Odin. Beaucoup de vieux romans roulent uniquement sur la sainteté de l'engagement contracté par \qs frères (V armes... s'» Quant à l'usage de prolonger les festins jusqu'à l'ivresse et aux mauvais coups, il n'a pas disparu depuis longtemps. L'aimable conteur ne peut s'empêcher d'en donner un exemple comique. « Un ménétrier, qui fut en renom
GRAHAM i:V DLWICK
Le bon Lord Graham éleva sa coupe : — « Sir Robert Bewick, je bois à ta santé ! — et je bois à nos deux fils qui sont au logis! — car ils seront, comme nous, l'honneur de leur pays. »
« Ah ! si votre fils était comme le mien, — s'il savait lire et étudier certains livres, — ils auraient pu faire deux vaillants frères d'armes, — ils auraient conquis de la gloire sur la frontière.
--.^ Mais votre fils n'est qu'un enfant, et un méchant enfant; — il ne peut être le frère d'armes du mien...
« Vous l'avez envoyé à l'école et il n'a pas voulu apprendre ; — vous lui avez acheté des livres et il n'a pas voulu les lire. ^ — « Il n'aura pourtant jamais ma bénédiction, — que je n'aie vu comment son braspeut défendre sa tète. »
Le bon Lord Graham a demandé son compte, — il a demandé alors son compte ; — il a payé une couronne et s'en est allé. — Tout
vers 1720 et dont les vieilles gens parlent encore souvent, se trouvait un jour à l'une de ces réjouissances, lorsqu'on en vint aux mains. Le prudent musicien, habitué à de telles scènes, disparaît aussitôt sous la table. Un moment après, une main d'homme, tranchée d'un coup de sabre, tombe auprès de lui. Le ménétrier la met soigneusement dans sa poche, comme il eût pu le faire de tout autre objet égaré. « Demain, pensa-t-ii sagement, elle ne pourra manquer de faire faute à son propriétaire. »
cela vint de ce qu'ils avaient trop bu de bon vin.
II se rendit à l'écurie, — où se trouvaient trente-trois chevaux ; — il prit au milieu des autres son propre cheval — et s'en retourna très fier au logis.
« Salut, mon vieux père ! dit Christie Graham, — où donc êtes-vous resté si longtemps hors de la maison? » — « C'est que je suis allé à la ville de Carlisle — où, à cause de toi, j'ai été bafoué.
« Je suis allé à la ville de Carlisle, — où je me suis rencontré avec Sir Robert Bewick :
— il dit que tu n'es qu'un enfant, et un méchant enfant, — et que tu ne peux être le frère d'armes de son fils.
« Je t'ai envoyé à Técole et tu n'as pas voulu apprendre; — je t'ai acheté des livres et lu n'as pas voulu les lire. — Aussi tu n'auras jamais ma bénédiction, — que je ne t'aie vu défendre ta tête contre Bewick. »
«Certes, à Dieu ne plaise, mon vieux père, — que jamais semblable chose arrive !
— L'ami Bewick a été mon maître et j'ai clé son écolier, — et il m'a toujours donné de bonnes leçons. »
« Ah ! tais ta langue, lâche vaurien ! — épargne-moi tes discours ! — Si tu ne me vides pas sans retard cctle querelle, -- voici mon gant, c'est avec moi qu'il te faudra combattre. »
Alors Christie Graham se baissa — jusqu'à terre, sachez-le bien : — ^ O père, remettez
GRAHAM ET 13EWICK 73
votre gant, — que le vent a fait tomber de votre main. »
« Que diS"tu là, lâche vaurien } — Comment oses-tu te tenir devant moi et me parler ainsi >
— Si tu ne vides pas sans retard cette querelle, — voici ma main droite, tu te battras avec moi. »
Alors Christie Graham monta à sa chambre
— pour bien réfléchir à ce qu'il lui fallait faire : — devrait-il se battre avec son vieux père — ou avec son frère Bewick ?
« Si je tue mon bon frère, — je n'obtiendrai jamais la bénédiction de Dieu ; — mais si je frappais mon vieux père, — je pense que ce serait un péché mortel.
« Si je tue mon bon freine, — ce sera la volonté de Dieu ; qu'il en soit ainsi! — Mais j'en fais le serm.ent avant de quitter la maison, — c'est moi qui mourrai ensuite. »
Alors il endossa une bonne vieille cotte de maille — et se coiffa d'un casque d'acier ; — à son côté il suspendit épée et bouclier... — Ah ! que ne les savait-il moins bien manier !
Nous allons cesser de parler de Christie Graham, — mais nous reparlerons de lui tout à l'heure, — et nous allons parler du hi^ave Bewick, — en train d'enseigner ses cinq élèves.
Quand il leur eut bien appris à s'escrimer
— et à manier l'épée sans hésitation, — il mit son épée sous son bras — et se promena autour de l'enclos de son père.
Il regarda entre le soleil et lui — pour voir
ce qu'il y avait à voir, — jusqu'à ce qu'il aperçut un homme couvert d'une armure brillante — qui chevauchait rapidement de son côté.
« Qui donc chevauche là-bas sur le chemin — et vient si rapidement de mon côté ? — 11 me semble que c'est mon bon frère, — il me semble que c'est le jeune Christie Graham.
« Sois le bienvenu ici, mon bon frère, — et trois fois le bienvenu pour moi ! » — « Ah ! j'ai honte de le dire, j'ai vu le jour — où j'ai pu venir me battre avec toi.
« Mon père est allé à la ville de Carlisle, — il s'y est rencontré avec ton père Bewick ; — il dit que je ne suis qu'un enfant — et qu'il est un homme bafoué.
« Il m'a envoyé à l'école et je n'ai pas voulu apprendre ; — il m'a donné des livres et je n'ai pas voulu les lire. — Aussi n'obtiendraije jamais la bénédiction de mon père — qu'il n'ait vu comment mon bras peut défendre ma tête. »
« Ah ! à Dieu ne plaise, mon bon frère, — que jamais semblable chose arrive ! — Nous prendrons trois arbitres de chaque côté — et nous verrons si nous ne pouvons réconcilier nos parents. »
« Oh ! tais ta langue, en ce moment, frère Bewick, — épargne-moi tes discours ! — Alais si tu es un homme, comme je crois que tu l'es, — traverse le fossé et combats avec moi. »
« Mais je n'ai pas d'armure au dos, frère,
GRAIIAM ET BEWICK 75
— comme j'en vois une sur le tien. » — « Mais aussi peu crarmure que tu en as au clos, — aussi peu, frère, j'en aurai sur le mien. »
Alors il arracha sa cotte de mailles, — jeta au loin son casque d'acier, — planta sa lance en terre — et attacha son cheval à un arbre.
Alors Bewick arracha son manteau — et jeta au loin son psautier ; — il appuya la main sur le bord du fossé — et le franchit courageusement.
Voilà qu'ils ont combattu' pendant deux longues heures ; ~ lorsque deux longues heures furent venues et écoulées, — la sueur, à grosses gouttes, dégouttait de tous deux,
— mais on n'eût pu voir une goutte de sang. Enfin Graham porta à Bewick un coup malheureux, — un coup malheureux porté d'une main sûre ; — il l'atteignit sous le sein gauche — et, blessé à mort, Bewick tomba à terre.
« Lève-toi, lève-toi, tout de suite, mon bon frère, — relève-toi et dis-moi trois mots ! — Es-tu atteint d'une blessure mortelle — ou Dieu et un bon vulnéraire peuvent-ils t'aider? »
« A cheval, à cheval, frère Graham, — vat-en vite d'ici, — et quitte la contrée, — que nul ne puisse savoir qui a fait le coup. »
« Ah ! je t'ai tué, frère Bewick, — si ce que tu me dis est vrai, — - mais j'en ai fait le serment avant de quitter la maison, — c'est moi qui mourrai ensuite. »
Il ficha son épée dans un trou de taupe —
et prenant vingt-trois pas d'élan, — il s'élança sur la pointe de son épée — et tomba mort sur le sol.
C'est alors que survint Sir Robert Bewick
— et il vit son brave fils vivant : — « Lèvetoi, lève-toi, mon fils, dit-il, — car je pense que tu as remporté la victoire. »
« Oh ! taisez votre langue, mon cher père,
— épargnez-moi vos discours orgueilleux! — Vous auriez pu boire votre vin en paix — et ne pas vous occuper de mon frère et de moi.
« Allez creuser une fosse, à la fois large et profonde, — une fosse qui nous renferme tous deux, lui et moi ; — mais placez Christie Graham du côté du soleil, — car je suis sûr qu'il a gagné la victoire. »
<: Hélas! malheur! s'écria le vieux Bewick,
— hélas ! ne suis-je pas bien coupable ! — J'ai perdu sûrement le plus hardi garçon — qui ait jamais porté mon nom. »
« Hélas I malheur ! dit le bon Lord Graham, — c'est certainement moi qui ai fait la plus grande perte ! — Je n'aurais pas hésité à franchir la frontière,— si j'avais eu Christie Graham à mes côtés.
« Quand j'aurais été conduit à travers Liddesdale, — gardé par trente cavaliers, — si j'avais eu Christie Graham à mes côtés, — j'aurais été bientôt libre !
« J'ai perdu mes espérances, j'ai perdu ma joie, — j'ai perdu la clef et la serrure; — je n'aurais pas hésité à faire le tour du monde,
— si j'avais eu Christie Graham à mes côtés. »
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