LE ROI ET LE TANNEUR IO
juré tout à rheure, dit le tanneur, — que tu n'avais pas un penny.
« Mais puisque nous sommes convenus d'un échange, — il faut que l'échange se fasse. -- Quoique tu aies acquis ma jument Brockc, — tu n'as pas acquis ma peau de vache. »
« Et je n'en veux pas, dit le roi, — je le jure, Dieu me garde ! — Ta vilaine peau de vache, je n'en voudrais pas, — quand tu me la donnerais. »
Le tanneur prit sa bonne peau de vache — tout fraîche encore de la bête — et la jeta sur la selle du roi— qui était si richement dorée.
« Maintenant aide-moi à monter, mon beau compagnon ; —il est grand temps que je sois parti. — Quand j'arriverai à la maison, ma femme Gyllian — me prendra pour un gentilhomme. »
Le roi lui soutint le pied ; — le tanneur laissa tomber un juron. — « Holà! mon brave camarade, dit le roi, — tu n'es pas trop courtois. »
Le tanneur en enjambant la selle du roi — et en mettant les pieds dans ses étriers, — se demandait à lui-même avec grande curiosité, — si tout cela était de l'or ou du cuivre.
Mais lorsque le cheval vit se balancer la queue de vache — ainsi que les cornes noires, — effaré, il se cabra et partit — comme si le diable l'emportait.
Le tanneur tirait, le tanneur suait, — le tanneur s'accrochait au pommeau de sa selle:
— à la fin le tanneur roula par terre — il se rompit presque la nuque.
« Malédiction ! dit-il, reprends ton cheval;
— il ne fait pas mon affaire. » — <^' Mon che- A^al t'aurait bien porté tranquillement,— mais il ne connaît pas ta peau de vache.
« Pourtant si tu veux refaire un échange avec moi, — et cet échange n'est pas impossible, — aussi vrai que j'existe, charmant tanneur, — je veux obtenir de toi une compensation. »
« Quelle compensation veux-tu donc > répliqua le tanneur. — Dis-le-moi tout de suite. » — <: Pas de pence, ni de demi-pence, monsieur, sur ma foi ! — mais je veux avoir vingt livres. »
« Voici vingt groats de ma bourse — et les vingt autres que j'ai reçus de toi. — Il m'en reste encore un et nou ^ le boirons — ensemble à l'auberge. ;>
Le roi porta sa trompe à ses lèvres — et en tira un son fort et perçant; — et bientôt arrivèrent seigneurs et cavaliers — au grand galop par-dessus la colline.
« Hélas! hélas! cria le tanneur, — quel malheur que j'aie vu ce jour ! — Tu es un voleur de grand chemin et voici venir tes camarades — - qui vont m'enlevcr ma peau de vache. »
« Ce ne sont pas des voleurs, repondit le roi, — je le jure et Dieu me garde ! — Mais ce sont les ^ eigneurs de la contrée du nord
— qui sont venus à la chasse avec moi. >
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Et bientôt ils arrivèrent devant le roi — et mirent genou en terre ; — alors le tanneur eût voulu être bien loin, — il eût préféré donner vingt livres.
« Un collier, passez-moi un collier, dit le roi, —un collier, » demanda-t-il à haute voix.
— Le tanneur eût alors préféré donner vingt livres — pour n'être pas si près.
« Un collier, un collier, se dit le tanneur,
— voilà qui va sûrement me causer de Tennui : — après le collier viendra la corde — et je serai sûrement pendu demain. »
« N'aie pas peur, tanneur, dit le roi, — je te le dis et Dieu me garde ! — Je te fais ici le meilleur chevalier — de toute la contrée du nord.
« Je te donne Plumpton-parke — et toutes ses belles dépendances ; — son revenu est de trois cents marcs par an. — que tu pourras consacrer à l'entretien de ta bonne peau de vache. »
« Grand merci, mon souverain, répondit le tanneur, — pour la grâce que vous m'avez octroyée, — si jamais vous venez au joyeux Tamworth, — vous y trouverez du beau cuir pour raccommoder vos chaussures. ;v
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KINMONT WILLIE (0
H ! n'avez-vous pas entendu parler du traître Sakelde ? — oh ! n'avez-vous pas entendu parler du rusé Lord Scroop > — de la façon dont ils ont pris le
(i) « Les faits sur lesquels cette ballade est fondée arrivèrent en 1596. Le héros de la ballade, un certain William Armstrong de Kinmonth, était un des descendants du fameux John Armstrong de Gilnockie, et sa capture fut une violation ouverte de la trêve conclue alors entre les deux gouverneurs. Le « traître Sakelde » était un sieur Salkeld du château de Corby, délégué du gouverneur anglais, Lord Scroope. Les divers incidents de la ballade concordent assez avec les relations historiques de cette aventure (de ce raid, pour employer l'expression propre, qui nous manque en français). Par une vanité bien pardonnable, le nombre des hommes rux ordres du gouverneur écossais est diminué. Deux cents hommes et non « vinç^t et dix Ecossais — mirent des milliers d'Anglais en un tel émoi. » Et c'est par pure joyeuseté que le conteur a rendu Salkeld victime du manque d'esprit d'à-propos de Dickine de Dryhope. — La reine Elisabeth fut très irritée de cet heureux et audacieux exploit. Buccleuch, envoyé comme otage en Angleterre et, d'après certaines vieilles traditions de famille, lui ayant été présenté, la reine lui demanda comment il avait osé s'aventurer dans une entreprise si
KINMONT WILLII. lOQ
brave Kinmont Willie — pour le pcnclrc à Hairibee (i) } Si Willie avait eu seulement vingt hommes,
— mais, vingt hommes aussi forts que lui, — le traître Sakelcle n'aurait jamais pris Kinmont, — en eût-il eu avec lui huit fois autant!
Ils attachent ses jambes sous le cheval, — ils attachent ses mains derrière son dos, — cinq hommes le gardent de chaque côte ; — ils lui font ainsi traverser le gué du Liddcil.
Ils lui ont fait traverser le gué du Liddcll,
— et traverser aussi les sables de Carlisic : — - ils Font conduit au châtea i de Carlisle — et Font mis à la disposition de Lord Scroop.
« Mes mains sont attachées, mais ma langue est libre : -~ qui donc osera avouer ce crime — contre la loi des frontières — et repondre au brave Buccleuch ? »
« Allons 1 retiens ta langue, vil scélérat !
périlleuse. « Est-il quelque chose, lui répondit l'indomptable capitaine, qu'un homme ne puisse oser? » Frappée de cette réponse, Elisabeth se retourna vers l'un de ses courtisans et dit : « Avec dix mille hommes semblables notre frère d'Ecosse pourrait ébranler le trône le plus solide de l'Europe. » ^ohn S. Roberts, The legendary hallads of England and Scotland.
Cette ballade est ici comme type d'un grand nombre de ballades analogues : Jock dthe side, Archie of Ca'field, etc.
(i) Nom de la colline où l'on exécutait les condamnés à mort.
IIO BALLADES ANGLAISES
— Jamais aucun Ecossais ne te rendra la liberté : — avant de franchir la porte de mon château, — tu prendras congé de moi, je t'assure ! »
<: Ne craignez rien pour cela, monseigneur 1 dit Willie ; — aussi vrai que je vis, Lord Scroop, dit-il, — je n'ai jamais logé à Taubergc
— sans régler mon compte avant de partir ! >> La nouvelle est arrivée au brave gouverneur, — dans le château de Branksome où il se trouvait, — qu'on avait fait prisonnier Kinmont Willie — entre les heures de nuit et celles du jour.
Il a saisi la table dans ses mains, — il a fait sauter de tous côtés le vin rouge: — - Malédiction du Christ sur ma tête, dit-il, — si je ne me venge de Lord Scroop !
« Mon heaume est-il donc une coiffe de veuve ? — ou ma lance une baguette de saule >
— ou ma main la main blanche d'une dame,
— qu'un sire anglais ose me braver ?
■< Ils ont donc pris Kinmont Willie — au ^-
mépris de la trêve des frontières, — et oublié" que le brave Buccleuch — est gouverneur des frontières pour TEcosse >
« Ils ont donc pris Kinmont Willie — sans crainte comme sans remords, — et oublié que le brave Buccleuch — sait monter un cheval et brandir une lance ?
^ Ah 1 si les deux pays étaient en guerre — aussi bien qu'ils sont en paix, — je voudrais réduire le haut château de Carlisle, —quand il serait construit tout en marbre.
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« Je voudrais mettre le feu à ce château — et réteindre dans le sang anglais ; — et il n'y aurait pas un homme dans le Cumberland — pour savoir où aurait été le château de Carlisle !
« Mais puisque les deux pa^^s ne sont pas en guerre, — qu'ils sont en paix et veulent rester en paix, — • je ne toucherai gars ni fille d'Angleterre, — et pourtant je délivrerai Kinmont ! »
Il a donc appelé quarante vigoureux hommes des frontières, — tous parents du brave Buccleuch, — l'éperon au talon, la cuirasse aux épaules, — en gants verts et en plumes bleues.
Il y en avait cinq et cinq qui marchaient devant, — avec des cors de chasse et des trompes brillantes ; — puis cinq et cinq venaient avec Buccleuch — en gardes du gouverneur armés pour le combat.
Puis cinq et cinq, comme une bande de maçons, — portaient de hautes et longues échelles ; — enfin cinq et cinq aillaient séparément. — Et ils atteignirent ainsi Woodhouselee (i).
Et lorsque nous eûmes franchi le territoire contesté (2), — lorsque nous fûmes parvenus
(i) Nom d'uae maison de la frontière appartenant à Duccleuch.
(2) Le territoire contesté était une région située entro l'Esk et le Sarke : réclamée par les deux royaumes, elle scr.^ait de lieu de refuge à tous les bandits des environs.
iI2 BALLADES ANGLAISES
du côté anglais — le premier homme que nous rencontrâmes, — qui pouvait-il être, si ce n'est le traître Sakelde ?
« Où allez-vous ainsi, rusés chasseurs ? ~ dit le traitre Sakelde, voyons, dites-le-moi î ^
— « Nous allons chasser un cerf anglais — qui a violé le territoire écossais. »
^< Où allez-vous ainsi, hommes d'armes >
— dit le traître Sakelde, voyons, dites-moi la vérité î y^ — « Nous allons saisir un vil scélérat — qui a manqué de parole au brave Buccleuch. »
;< Où allez-vous ainsi, garçons maçons, — avec vos longues et hautes échelles > » — <: Nous allons dénicher un nid de corbeaux
— qui ne se trouve pas loin de Woodhouselee. ;>
^' Où allez-vous ainsi séparément, voyageurs ? — dit le traître Sakelde, allons, ditesle-moi ? -V — Or, Dickie o'Dryopc conduisait cette bande — et il ne trouva pas mot à répondre.
« Pourquoi violez-vous le territoire anglais > — Arrêtez, outlaws, va-nu-pieds ! » dit-il. — Dickie ne trouva pas mot à lui répondre : — il planta donc sa lance à travers le corps du traître.
Nous nous dirigeons alors vers la ville de Carlisle — et nous traversons TEden (i) à
(i) L'Eden, comme le Liddcll, sont des rivières de la front-ère.
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Staneshaw-bank; — la rivière était grosse et son courant rapide, — mais nous ne perdons ni un homme ni un cheval.
Et quand nous atteignons Staneshaw-bank,
— le vent se lève fort et violent ; — et là le maître nous fait laisser nos chevaux — de crainte qu'ils ne hennissent ou ne frappent du pied.
Et quand nous quittons Staneshaw-bank,
— le vent se met à souffler de toutes ses forces ; — il y a vent et pluie, foudre et grêle, — quand nous arrivons au pied des murs du château.
Nous rampons à genoux, nous retenons notre haleine, — puis nous plaçons nos échelles contre le mur, — et Buccleuch luimême est aussitôt prêt — à monter le premier devant nous.
Il a saisi la sentinelle à la gorge — et Ta jetée en bas sur les plombs : — « Si les deux royaumes n'étaient en paix, — je t^aurais envoyé de l'autre côté !
« Maintenant, sonnez, trompettes ! dit Buccleuch. — Eveillons Lord Scroop avec une joyeuse aubade ! » — Alors la trompette du gouverneur sonna bien haut — Qui donc oserait me tenir tcte{i)?
Aussitôt nous nous mettons à l'œuvre, — tous ensemble nous poussons notre cri de guerre, — nous coupons un trou dans une
(i) Premier vers d'un reiniin des frontières,
feuille de plomb — et nous pénétrons ainsi dans la salle du château.
Ils s'imaginent que le roi Jacques et toute son armée — a forcé le château, Tare et la lance à la main; — - et ce ne sont que vingt et dix Ecossais — qui mettent des milliers d'Anglais en tel émoi'.
Avec des pinces et des marteaux — nous faisons résonner gaiement les barreaux, — jusqu'à ce que nous arrivions au dernier cachot — où a été jeté Willie o' Kinmont.
Et quand nous sommes arrivés au dernier cachot — où a été jeté Willie o' Kinmont : — (( Dormez-vous, veillez-vous, Kinmont Willie,
— au matin de votre exécution > »
« Ah! je dors peu et je m'éveille souvent ;
— il y a longtemps que le sommeil m'a fui !
— Rapportez mes adieux à ma femme et à mes enfants — et à tous les amis qui s'informeront de moi. »
Alors Rowan le Rouge l'a enlevé, — Rowan, l'homme le plus fort de la vallée du Teviot.
— o( Attends , attends un peu , Rowan le Rouge, — que je prenne congé de Lord Scroop.
a Adieu, mon cher Lord Scroop! —Mon cher Lord Scroop, adieu ! crie-t-il. — Je vous paierai mon dû pour votre hospitalité — la première fois que nous nous rencontrerons sur la frontière. »
Nous le hissons sur l'épaule de Rowan, avec des cris et des acclamations, — nous lui faisons descendre la longue échelle ; — à
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chaque enjambée que fait. Rowan, — les iers de Kinmont Willie résonnent.
« Ah ! bien souvent, dit Kinmont Willie, — j'ai chevauché des chevaux sauvages et capricieux, — mais de plus rude bête que Rowan le Rouge, — certes, mes jambes n'en ont jamais enfourché.
« Bien souvent aussi, dit Kinmont Willie,
— j'ai fait sauter mon cheval par-dessus des fossés — mais depuis le jour où je suis monté à cheval pour la première fois, — je n'ai jamais porté d'éperons si gênants. »
Nous avions à peine atteint Staneshawbank — que les cloches de Carlisle sonnaient à toute volée, — et un millier d'hommes à pied et à cheval — s'élançaient derrière le rusé Lord Scroop.
Buccleuch s'est dirigé vers le cours de l'Eden — qui coulait alors à pleins bords; — il s'y est plongé avec toute sa troupe — et ils ont heureusement traversé la rivière.
Sur l'autre rive il s'est retourné — et a jeté son ganta Lord Scroop : — g Si ma visite dans la joyeuse Angleterre n'est pas de votre goût,
— venez me voir dans la belle Ecosse ! » Grandement étonné se tint Lord Scroop,
— il se tint immobile comme un roc de pierre: — il n'osait en croire ses yeux — en les voyant traverser la rivière.
« Ou bien il est lui-même un démon de l'enfer, — ou bien sa mère est une sorcière ; — je ne voudrais pas traverser à cheval ces flots furieux — pour tout Tor de la chrétienté ! »
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LE JOUEUR DE HARPE DE LOCHMABEN (i)
Ë, AVEz-vous pas entendu parler d'un Sp pauvre joueur de harpe aveugle — qui ^.«rxcàii a longtemps vécu dans la ville de Lochmaben, — et qui est allé dans la belle
(i) Le château et le village de Lochmaben sont situés en Ecosse, non loin de la frontière. Par un singulier privilège, <n les terres volées au roi » devenaient jadis propriété privée du gouverneur du château, tant le vol, en toutes ses variétés, était un rouage important des institutions du pays. Il existe plusieurs variantes de cette ballade : dans l'une d'elles, anglaise comme rédaction, le cheval volé au roi d'Angleterre, par suite d'un pari, lui est restitué, le pari gagné ; ce qui est plus honnête.
La Chasse du Cheviot, Kinniont Willie et le joueur de harpe de Lochmaben suffiront sans doute à donner une idée du genre d'exploits par lesquels s'illustraient ces borderers qui se sont partagé avec les outlaivs les faveurs de la poésie populaire. Ces éternelles redites de raids, d'escarmouches, de rapines et de brigandages, de crimes abominables et de vengeances barbares ne pouvaient encombrer mon petit recueil de ballades choisies, mais j'ai du en donner des spécimens : elles fournissent la donnée principale du romancero des frontières.