‹ Ballades anglaises et écossaisesChapitre 28 sur 39 · LE GARS IDIOT · texte numérisé non relu

LE GARS IDIOT

tJiT heures sonnent ; par une claire nuit de mars — la lune est levée ; le ciel est bleu, — la chouette, dans l'air lumineux, — ulule on ne sait d'où ; — elle prolonge ses ululements solitaires, — hou ! hou ! d'interminables hou ! hou î

Pourquoi vous agiter ainsi autour de votre logis, — que veut dire cette agitation, Bett}^ Foy r — D'où vous vient ce grand trouble ? — Et pourquoi avez-vous mis à cheval — celui que vous chérissez, votre gars idiot >

Il n'y a pas âme qui vive dehors à cette heure , — bonne Betty, enlevez-le de là. — Dans sa joie il vous fait brr ! brr ! avec ses lèvres ; -- mais, Betty, qu'a-t-il besoin — d'étriers, de selle ou de bride ?

Pourtant Betty tient à son idée ; — car sa bonne voisine, Suzanne Gale, — la vieille Suzanne, qui demeure toute seule, — est malade et pousse des soupirs pitoyables, ~ comme si elle allait rendre l'âme.

Pas une maison à un mille à la ronde, — pas une main pour les secourir dans leur détresse ; — la vieille Suzanne s'est couchée .

LE GARS IDTOT I ^Q

bien souffrante, — et toutes deux sont cruellement embarrassées, — car elles ne peuvent deviner quelle est sa maladie.

Le mari de Betty est à la forêt, — où il reste des semaines entières ; — il est bûcheron làbas, dans une vallée. — Il n'y a personne qui puisse aider la pauvre Suzanne Gale; — que faut-il faire ? que va~t-il arriver ?

Et Betty est allée chercher dans le chemin — son poney., qui est la douceur et la bonté mêmes ; — qu'il soit dans la joie ou dans la peine, — qu'il broute en liberté le long du chemin — ou qu'il rapporte des fagots du bois.

Et le voici en grand équipement de voyage, -— et au clair de lune, Betty Foy — a placé sur la selle bien sanglée— (jamais on n'entendit parler de chose pareille) — celui qu'elle chérit, son gars idiot.

Et il faut qu'il parte sans délai, ~ franchisse le pont, traverse la vallée, — passe auprès de l'église et monte le coteau, — pour ramener un docteur delà ville, — ou bien elle mourra, la vieille Suzanne Gale.

Il n'est pas besoin de bottes ni d'éperons,

— il n'est pas besoin de fouet ni de cravache ;

— car Johnny (i) a sa branche de houx — et il se met, à grand bruit, ~ à secouer la branche verte dans sa main.

Et Betty a dit et répété — au gars, qui fait toute sa joie, — aussi bien le chemin à suivre

i) Jeannot.

140 BALLADES ANGLALSES

que celuiqu'il faut éviter, — ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire, — où il faut tourner à gauche, où à droite.

Et la plus grande recommandation de Betty

— fut : « Johnny ! Johnny ! fais bien attention

— de revenir à la maison et de ne pas t'arrêter du tout... — Reviens à la maison, quoi qu'il arrive, — mon Johnny, fais-le, je t'en prie. :^

Ce à quoi Johnny répondit — avec la tête, avec la main — et en secouant fièrement la bride ; — il ne ménagea pas non plus ses discours—que Betty savait bien compendre.

Et maintenant que Johnny va partir, >- Betty est toute bouleversée ; — elle caresse doucement la croupe du poney — sur lequel va trotter son gars idiot — et ne semble plus du tout pressée.

Alais quand le poney se mit en marche, — quel moment pour le pauvre gars idiot ! — Dans sa joie il ne pouvait plus tenir la bride, — dans sa joie il ne remuait plus ni tête ni jambe, — il était comme pétrifié par la joie.

Et tandis que le poney avance, — on eût pu voir dans la main gauche de Johnny — la branche verte droite et immobile : — la lune qui luit au-dessus de sa tête — n'est pas plus calme et plus muette que lui.

Son cœur était si plein d'allégresse, — que tant qu'il n'eut pas fait cent pas, — il oublia complètement sa cravache de houx — et tous ses talents d'équitation. — Heureux, heureux, trois fois heureux John !

LE GARS IDIOI 14!

Et cependant, sur le seuil, la mère —se tient rivée, la face rayonnante de joie, — ficre d'elle- même et fîère de lui, — elle le contemple dans sa tenue de voyage: — comme son Johnnyva donc tranquillement !

Ce silcncede son gars idiot, — quel espoir ne met-il pas au cœur de Betty ! — Le voilà au tournant, il tourne à droite ; — elle le regarde jusqu'à ce qu'il soit hors de vue, — et Betty ne veut pas encore s'en aller.

Brr ! brr ! les lèvres de Johnnyfont maintenant brr ! — aussi fort qu'un moulin, ou presque ; — le poney va doucement comme un agneau, — et Johnny fait tout le bruit qu'il veut, — et Betty écoute, heureuse de l'entendre.

Elle se sauve vers Suzanne Gale : — son messager est en joyeuse humeur;— les chouettes sifflent, les chouettes hôlent, — et les lèvres de Johnny font brr ! brr ! brr ! — tandis qu'il s'en va au clair de la lune.

Son chevalet lui s'accordent parfaitement ; — car le poney a cette réputation — que, vîntil à perdre ses yeux et ses oreilles — et à vivre mille ans, — il garderait encore son bon cacactère.

Mais c'est un cheval de réflexion, — et quand il réfléchit, son pas se ralentit. — Or si bien qu'il connaisse ce pauvre Johnny, — il ne saurait, sur son honneur, dire— -ce qu'il peut bien avoir sur le dos.

Ainsi vont-ils par les sentiers éclairés par la lune, — puis, au clair de la lune, bien loin

dans la vallée, —puis ilspassent devant l'église, puis ils montent la colline, —pour ramener un docteur de la ville, — qui réconforte la pauvre vieille Suzanne Gale.

Et maintenant Betty, au chevet de Suzanne,

— est au beau milieu de ses histoires : — son gars ne peut tarder à revenir avec de l'aide ;

— et elle redit maints traits fort amusants — sur l'esprit de Johnny, sur les perfections de Johnny.

Puis Betty, toujours au chevet de Suzanne,

— commence à se calmer un peu : — le bol ou récuelle en main, grave, — elle est assise, comme si du sort de Suzanne — dépendait sa vie en ce monde et en l'autre.

Mais cette pauvre bonne créature de Betty,

— cela se voit clairement sur son visage, — pourrait sur le surcroît de ce moment — prêter cinq années de bonheur ou plus — à quiconque en aurait be-^oin.

Et pourtant j'imagine que par instants — Betty sentait quelque malaise:— elle tend l'oreille vers le chemin — et entend là bien des bruits — dont elle ne veut pas parler à Suzanne.

La pauvre Suzanne soupire, la pauvre Suzanne gémit. — « Aussi sûr qu'il y a une lune au ciel, — crie Betty, il va revenir ; — ils seront tous deux ici... (il est presque dix heures) — avant onze heures tous deux seront ici. ^

La pauvre Suzanne soupire, la pauvre Suzanne gémit : — la pendule avance sur onze heures : — elle sonne. « Il ne doit pas être

LE GARS IDIOT I.j^

loin, — dit Betty, cl il sera bientôt ici, — aussi sûr qu'il y a une lune au ciel. »

La pendule sonne minuit — et Johnny ne paraît pas encore. — Betty voit bien la lune au ciel, — mais Betty n'est pas trop rassurée,

— et Suzanne passe une nuit terrible.

Et Betty, il y a une demi-heure, — s'est permis en pensée de dénigrer Johnny : — « C'est une petite créature paresseuse et vagabonde ! » — et toute une enfilade de gros mots; — mais maintenant ce moment est passé.

Et Betty sent son cœur défaillir, — cet heureux moment passé : — -< Comment peut-il tarder si longtemps }— Le docteur l'aura fait attendre. — Suzanne, ils vont être ici à l'instant. >^

Suzanne va de mal en pis — et Betty se trouve dans un cruel embarras ; — et personne n'est là qui puisse dire —- si elle doit partir ou s'il lui faut rester ! — Elle est dans un cruel embarras.

Voilà que la pendule sonne une heure, — et ni le docteur ni son guide — n'apparaissent sur le chemin éclairé par la lune ; — on n'aperçoit au loin ni homme ni cheval, — et Betty est toujours au chevet de Suzanne.

Et maintenant Suzanne commence à craindre — une foule de tristes mésaventures : — Johnny s'est peut-être noyé ; -- peut-être s'est-il perdu et ne le retrouvera-t-on jamais ;

— ce qui leur causerait à toutes deux d'éternels remords.

Voulant insinuer quelque chose de cela, elle

I4-j BALLADES ANGLAISES

préluda — par un « Dieu veuille que je me trompe ! > — Au premier mot que dit Suzanne

— Betty quittant son chevet s'écria : — « Suzanne, je voudrais bien pouvoir rester auprès de vous.

« Mais il faut que je vous quitte, il faut que je m'en aille. — Voyez-vous, Johnny n'est qu'à moitié raisonnable. — Suzanne, nous devons prendre soin de lui, — s'il est blessé, mourant. » — « Oh ! Dieu ne le voudrait pas ! » crie la pauvre Suzanne.

« Que puis-je faire? dit Betty en s'apprêtant. — Que puis-je faire pour soulager votre peine? — Bonne Suzanne, parlez, et je resterai. — J'ai bien peur que vous soyez en mauvaise passe, •— mais je serai bientôt de retour. y>

« Non», Betty, allez ! allez, bonne Betty !

— Rien ne peut soulager ma peine. » — Alors elle s'enfuit, mais en priant — Dieu d'épargner la vie de Suzanne — jusqu'à son retour.

Elle s'en va donc par les sentiers éclairés par la lune, — puis, au clair de la lune, bien loin dans la vallée. — Raconter comment elle courut, comment elle marcha, — et tout ce qu'elle se dit à elle-même, — serait sûrement un récit fastidieux.

Là-haut et là-bas, au-dessus et au-dessous d'elle, — en tout objet grand ou petit, rond ou carré, — dans les arbres et dans les tours, c'était Johnny qu'elle voyait ; — dans les buissons et dans les genêts, que ce fut noir,

\a: gars jDior 145

que ce fut vert, — c^ctait Johnny, Johnny, toujours et partout.

Et tandis qu'elle franchissait le pont, il lui vint — une pensée qui tortura son cœur. — Johnny était peut-être descendu de cheval

— pour aller chercher la lune dans Teau, — et jamais on ne le retrouverait.

Et voilà qu'elle est arrivée au haut de la colline, — au milieu d'une vaste solitude ; — il n'y a là ni Johnny ni son cheval — parmi les fougères ni dans les ajoncs ; — il n'y a là ni le docteur ni son guide.

« Saints du ciel! que lui est-il arrivé? ~ Peut-être a-t-il grimpé dans un chêne — où il restera jusqu'à ce qu'il soit mort ; — peutêtre a-t-il été méchamment égaré — et s'estil joint à une troupe errante de bohémiens.

« Ou bien ce malicieux poney l'aura conduit — à la grotte sombre, demeure du lutin,

— ou encore, dans le vieux château, il cherche — sa perte parmi les revenants, — ou il joue avec la cascade. »

Elle s'en prit alors à la pauvre vieille Suzanne, — tandis qu'elle s'élançait vers la ville : -— « Si Suzanne n'avait pas été si malade, — ah! je l'aurais encore auprès de moi,

— mon Johnny, et je l'aurais gardé jusqu'au jour de ma mort. »

Cette pauvre Betty! dans sa mauvaise humeur, — elle n'épargna pas même Je docteur;

— elle dit des choses indignes et absurdes ;

— et lui aussi, le plus doux des animaux, — le poney eut sa part.

Enfin elle est arrivée à la ville, — elle se précipite vers la maison du docteur. — Partout autour d'elle règne le silence ; — la ville si longue et si large — est silencieuse comme le ciel.

Et la voilà à la porte du docteur ; — elle soulève le marteau, rap, rap, rap ! — Du haut d'une fenêtre le docteur montre — ses petits yeux brillants qui s'écarquillent et clignotent, — tandis qu'il gratte d'une main son vieux bonnet de nuit.

« Oh ! docteur, docteur ! où est mon Johnny > » — « Me voici, que me voulez-vous? »

— « Oh ! monsieur, vous savez, je suis Betty Foy, — et j'ai perdu mon pauvre cher gars ;

— vous le connaissez bien. . . vous le voyez souvent ;

« Il n'a pas autant d'esprit que d'autres en ont. » — « Le diable emporte son esprit ! dit

— le docteur, d'un air assez maussade, — eh ! femme, que puis-je savoir sur lui? » — et, en grommelant, il se remit au lit.

« Ah I malheur à moi ! malheur à moi ! — Je mourrai ici, je veux mourir ici! — Je croyais trouver ici mon enfant perdu, — mais il n'est ni ici, ni ailleurs... — Oh! je suis une mère bien malheureuse ! »

Elle s'arrête, se redresse, regarde autour d'elle ; — de quel côté aller, elle ne saurait le dire. — Pauvre Betty ! elle allégerait sa peine

— si elle avait le courage de frapper de nouveau. — L'horloge sonne trois heures... glas funèbre !

].K GAKS iDior r.J7

Alors elle s'enfuit à travers la ville. — Faut-il s'étonner qu'elle ait perdu toute présence d'esprit) — Cette affreuse nouvelle lui a donné un tel coup, — qu'elle en a complètement oublié d'envoyer le docteur — au secours de la pauvre vieille Suzanne Gale.

Et la voilà revenue au haut de la colline ;

— elle peut découvrir un mille de chemin :

— « O douleur! j'ai bientôt soixante ans — et je n'ai jamais passé une telle nuit. .. — Il n'y a pas dehors âme qui vive. »

Elle écoute et elle ne peut entendre — ni pas de cheval, ni voix d'homme. — Les ruisseaux coulent avec leurs plus doux murmures; — on entendrait presque pousser l'herbe,

— on Tentendrait certes en ce moment, si jamais c'était possible.

Les chouettes dans la longue nuit bleue

— s'appellent encore l'une l'autre : — tendres amoureux, encore mal d'accord, — qui confient à l'espace leurs longs soupirs tremblants — renvoyés au loin par l'écho de colline en colline.

La pauvre Betty a maintenant perdu toute espérance; — elle est assaillie de pensées criminelles ; — elle vient justement de longer les roseaux d'un étang, — et elle s'éloigne, en courant, du bord — pour ne pas s'y noyer.

Puis elle s'assied et pleure; — jamais elle n'a pleuré comme cela : — « Oh ! cher, cher poney! ma douce joie ! — ramène-moi mon garsâdiot — et jamais plus nous ne te chargerons trop. »

Une idée lui a traversé l'esprit; : — « Le poney est doux et bon, — et nous l'avons toujours bien traité; — peut-être a-t-il suivi la vallée — et emmené Johnny au bois. ->

Elle prend alors son essor, comme si elle avait des ailes ; — elle n'a plus de pensées criminelles : — quand Betty verrait cinquante étangs, — la dernière de ses pensées serait

— de s'y noyer.

O lecteur! que ne puis-je conter — ce que font Johnny et son cheval! — Ce qu'ils ont fait pendant tout ce temps, — si je pouvais le mettre en vers, — quelle charmante histoire ce serait!

Peut-être, et l'idée n'est pas invraisemblable, — erre-t-il en ce moment avec son poney ~ au plus haut sommet des rochers — pour prendre une étoile à la main — et la rapporter dans sa poche à la maison.

Peut-être s'est-il retourné en selle, — le visage du côté de la queue du cheval, — et ravi dans une calme et muette extase, — silencieux comme un cavalier fantôme, — descend-il lentement la vallée.

Peut-être encore chasse-t-il les moutons,

— comme un chasseur féroce et terrible : — cette vallée, verdoyante maintenant et toute parée, — dans cinc| mois, si l'on pouvait la voir, — serait devenue un aride désert.

Peut-être, la tête en feu et battant les talons, — comme un vrai génie du mal, — s'en va-t-il galopant en avant, en avant, — et galopera -t- il ainsi toujours plus loin, —

Li: GARS IDIOT I49

effroi de tous ceux qui redoutent le diable.

Aux Muses je me suis lié — depuis quatorze ans par d'étroits contrats. — Douces Muses, faites-moi conter — la moitié scule^ ment de ce qui lui arriva: — il courut sûrement d'étranges aventures.

Douces Muses, est-ce là un procédé aimable > — Pourquoi repousser ma rec]uête ? — Pourquoi me refuser plus longtemps votre aide ? — Pouvez-vous m'abandonner ainsi, — Muses, que j'aime si tendrement ?

Qui donc est là-bas, près de la cascade — qui gronde en déversant ses Ilots tumultueux) — Eclairé par les rayons argentés de la lune, — insouciant comme si de rien n'était, — il se tient droit sur un cheval qui paît.

A son cheval qui paît en liberté — il semble, je crois, abandonner les rênes; — de la lune et des étoiles il ne prend souci, — choses bonnes pour les romans... — C'est Johnny ! Johnny ! aussi sûr que je vis.

Et c'est bien aussi son poney ! — Où estelle, où est Betty Foy > — Sa terreur l'égaré presque : — elle entend le grondement de la cascade — et ne peut découvrir son gars idiot.

Votre poney vaut son pesant d'or : — calmez donc vos craintes, Betty Foy ! — Elle sort du milieu des arbres — et voit maintenant en plein — celui qu'elle chérit, son gars idiot.

Et Betty voit aussi le poney : — pourquoi

restez-vous là, bonne Betty Foy ? — Ce n'est pas un lutin, ce n'est pas un revenant, — c'est celui que vous aviez si bien cru perdu,

— celui que vous chérissez, votre gars idiot. Elle regarde encore... elle étend les bras...

— elle crie... pétrifiée par la joie ; — elle s'élance enfin avec la violence d'un torrent : — elle a presque renversé le cheval, — elle embrasse de toutes ses forces son gars idiot.

Johnny fait brr ! et rit tout haut ; — si c'est de malice ou de plaisir, — je ne saurais le dire ; mais tandis qu'il rit, — Betty s'enivre à longs traits de la joie -— d'entendre encore son gars idiot.

Elle va à la queue du poney, — elle revient à la tête du poney, — elle passe d'un côté, elle revient de l'autre, — et comme suffoquée par son bonheur, — Betty répand quelques larmes.

Elle embrasse encore et encore — celui qu'elle chérit, son gars idiot ; — elle est heureuse ici, heureuse là, — elle est partout mal à l'aise, — tout son être frémit d'allégresse.

Elle caresse le poney; où est-elle > quelle heure est-il ? — elle n'en sait rien, l'heureuse Betty Foy! — Si le petit poney en est réjoui,

— il est certainement bien plus calme qu'elle,

— il laisse à peine percer sa satisfaction.

« Oh! Johnn}^, ne pense plus au docteur;

— tu as fait ton possible et tout est bien. » ~ Ce disant, elle prend la bride — et détourne doucement la tête du poney — de la bruyante cascade.

LK GARS IDIOT Kl

Cependant les étoiles avaient presque disparu, — la lune se couchait sur la colline, — si pâle qu'on la distinguait à peine ; — - les petits oiseaux commençaient à s'agiter, — quoique leurs gosiers fussent encore muets.

Le poney, Betty et son gars — cheminent lentement dans les détours de la vallée boisée ; — mais quelle est cette femme, levée de si bonne heure, — qui monte clopin-clopant le rude chemin escarpé ? — Qui est-ce, si ce n'est la vieille Suzanne Gale ?

Longtemps Suzanne resta absorbée par ses pensées ; — une foule de craintes terribles l'assaillirent — au sujet de son messager, comme aussi de sa garde-malade ; — et tandis que son esprit allait de mal en pis, — son corps éprouvait du mieux.

Elle se tourna, s'agita dans son lit ; — retrouvant partout ses doutes et ses terreurs ; — elle discuta un point après l'autre ; — et, tandis que son esprit luttait ainsi, — son corps allait de mieux en mieux.

« Hélas! que sont-ils devenus? — Ces craintes sont insupportables; — je veux aller au bois. » A peine le mot dit, — ■ Suzanne se lève de son lit, — comme guérie par un miracle.

Elle s'en va, montant et descendant les coteaux, — et arrive à la fin au bois ; — elle aperçoit ses amis et leur jette un cri de bienvenue. — Ce fut une aussi joyeuse rencontre?. — qu'il s'en fit jamais dans la chrétienté.

Les chouettes finissent à peine leur der-

l$2 BALLADES ANGLAISES

nier chant — au moment où nos quatre voyageurs retournent au logis ; — les chouettes ont ulule tout le long de la nuit; — mon chant a commencé avec les chouettes, — avec les chouettes qu'il finisse.

Car tandis que tous ensemble retournent au logis, — Betty s'écria : « Dis-nous donc, Johnny, je te prie, — où tu as été toute cette longue nuit, — ce que tu as entendu, ce que tu as vu : — et fais bien attention, Johnny, à nous dire la vérité. »

Or Johnny tout le long de la nuit avait entendu — les chouettes s'égosiller à leurs mélodies concertantes : — sans doute aussi il avait vu la lune, — car il était resté au clair de lune — de huit heures du soir à cinq heures du matin.

Ainsi donc, à la question de Betty, il — répondit avec l'assurance d'un voyageur, — (je vous répète ici ses propres paroles) : — '■■ Les coqs ont chanté hou-hou ! hou-hou ! — et le soleil a brillé tout froid ! »

Ainsi répondit Johnny dans son orgueil, — et ce fut toute l'histoire de son voyage.

XX n

Page 1