HISTOIRE VRAIE
Jii ! qu'y a-t-il donc? qu'y a~t-il donc? 'ir-rJ\ — ^^ quelle maladie souffre le jeune ^îsr^^k Harry Gill, ~ pour que ses dents claquenttoujours, — claquent, claquent, claquent toujours ? — Harry ne manque pourtant pas de gilets — de bon molleton gris ou de flanelle fine ; — il a sur le dos une couverture -— et assez d'habits pour étouffer neuf personnes.
Mars, décembre ou juillet, — tous les mois se ressemblent pour Harry Gill ; — ses voisins disent, et disent sans mentir, — que ses dents claquent, claquent toujours. — La nuit, le matin, le jour, — toutes les heures se ressemblent pour Harry Gill ; — en plein soleil ou au clair de lune, — sôs dents claquent, claquent toujours.
Le jeune Harry était un joyeux fermier : — personne n'avait des membres aussi solides que les siens. — Ses joues étaient rouges comme le trèfle incarnat ; — sa voix était aussi forte que celle de trois hommes. — La vieille mère Blake était vieille et pauvre, — mal
nourrie, légèrement vêtue, — et quiconque passait devant sa porte, —pouvait voir combien sa cabane était pauvre.
Tout le jour elle lilait dans son pauvre logis ; — quanta ses trois heures de travail la nuit, —- hélas ! ce n'est guère la peine d'en parler ; — elles n'en valaient pas la chandelle.
— Eloignée de la place abritée du village, — elle habitait le côté nord d'un coteau, — où végétaient sous le vent de mer de maigres aubépines — et où les gelées blanches fondaient difficilement.
Pour faire bouillir leur soupe au même foyer, — deux pauvres vieilles femmes, comme j'en ai vu, — se réunissent souvent dans la même petite chaumière ; — mais elle, pauvre femme, demeurait seule. — Cela marchait encore quand arrivait Tété, — avec ses longs jours chauds et lumineux : —alors sur son seuil la bonne vieille — restait assise, gaie comme pinson.
Mais quand la glace enchaîne nos rivières, — oh ! alors comme ses vieux os tremblaient ! — Vous auriez dit, si vous l'aviez rencontrée, — que c'était un temps bien dur pour la mère Blake. — Ses soirées alors étaient tristes et sombres ; —son cas était pénible, comme vous pouvez penser : — le froid la faisait metlre au lit — et là le froid l'empêchait de fermer l'œil.
Quelle joie pour elle chaque foi^ qu'en hiver — les vents avaient fait rage pendant la nuit, — éparpillant maints gros éclats de bois
— et mainte branche morte. — Et pourtant,
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malade ou bien portante, elle n'eut jamais,
— comme peut en témoigner quiconque l'a connue, — une provision de tourbe ou de fagots empilés — pour se chauffer trois jours durant.
Or donc, quand le froid était par trop cuisant — et pénétrait ses pauvres vieux os, — pouvait-il y avoir quelque chose de plus tentant — pour la mère Blake qu'une vieille haie ?
— Et de temps en temps, il faut bien l'avouer,
— quand ses vieux os étaient gelés et transis, — elle quittait son feu ou quittait son lit
— pour rôder autourde la haie de Harry Gill. Or Harry avait longtemps soupçonné — ces
méfaits delà vieille mère Blake; — il jura que s'il pouvait l'y prendre, — il saurait se venger d'elle. — Et souvent quittant son bon feu, — il allait errer par les champs, — et là, malgré la nuit, la bise et la neige, — il s'embusquait pour attraper la vieille mère Blake.
Une fois, derrière une meule d'orge, — Harry s'était ainsi blotti pour guetter : — la pleine lune brillait claire — et la gelée faisait craquer le chaume sur le sol. — Il entend un bruit... il est tout oreilles... — encore... sur la pointe du pied, en bas du coteau, — il descend doucement... C'est la mère Blake :-— elle est dans la haie de Harry Gill !
Il fut bien aise de l'y prendre : — la mère Blake tirait une branche après l'autre ; — il se tintderrière un bouquet de sureaux, — jusqu'à ce qu'elle eût rempli son tablier. — Quand elle se retourna avec sa charge— pour regagner
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le sentier, — il s'élança en criant — et bondit sur la pauvre mère Blake.
Il la saisit durement par le bras, — par le bras il la tint ferme, — durement par le bras il la secoua, —-en criant : « Je vous y prends à la tin ! » — Alors la mère Blake, qui n'avait rien dit, — laissa tomber le fagot de son tablier ; — et s'agenouillant sur le menu bois, elle lit une prière — à Dieu notre juge suprême.
Elle le pria, enlevant ses mains flétries, — tandis que Harry la tenait par le bras : — « O Dieu, dont les oreilles ne sont jamais fermées,
— faites que jamais il ne puisse se réchauffer ! » — La froide, froide lune brillait audessus de sa tête, — quand, sur ses genoux, la mère Blake pria ainsi. — Le jeune Harry entendit ces mots : — il s'éloigna, glacé de froid.
Tout le lendemain il se plaignit — d'avoir froid, d'être gelé ; — son visage était triste, son cœur chagrin, — ah ! quel jour pour Harry Gill ! — Ce jour-là il mit une redingote — et ne s'en trouva nullement plus chaud ; — le jeudi il en ajouta une autre — et avant le dimanche il en avait trois.
Tout fut en vain, soins inutiles ! —on épingla sur lui des couvertures ; — mais ses dents et ses mâchoires claquèrent toujours, — comme unefenêire mal jointe battue par le vent. — Et la corpulence de Harry disparut ; — et tous ceux qui le voyaient répétaient : « Il est clair
— que, si longtemps qu'il vive, — jamais il ne pourra se réchauffc^r. >.
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Il ne dit mot à âme qui vive, — jeune ou vieux, couché ou debout ; — mais il se murmure sans cesse à lui-même : —« Le pauvre Harry Gill a bien froid. » — Couché ou debout, le jour et la nuit, — ses dents claquent, claquent toujours. — Et maintenant, vous tous, fermiers, pensez parfois, je vous prie, — à la mère Blakc et à Harry Gill.