LE BONHEUR D'EDEN-HALL
UR les pauvres et pittoresques chaumières d'Eden — tombent doucement les rayons de la lune d'été, — qui bai-
(i) Le poète emploie indifféremment les mots àe fées, faifies et elfes qui ne sont pourtant pas exactement synonymes. La fêe est propre aux races latines (esp. : hada ; port. \ fada ; ital. : fata; du X-àSXxv faimn^ fata^ destinée) ; c'est un être féminin anthropomorphe, proche parent de la sorcière. Le second terme, dérivé du premier, est une forme exclusivement anglaise ; il désigne, comme le troisième qui appartient à la mythologie germanique et Scandinave, les génies élémentaires et minuscules de l'air, des eaux et des bois, quelque chose comme nos sylphes, nos lutins, nos follets et nos gnomes. Les fairies prennent encore, suivant les localités, les noms génériques de pixîes, de goblins, de spriggans, de brownies, etc., ou suivant leur élément et leur forme, ceux de mermen, de kelpies, etc. On trouvera sur eux les renseignements les plus complets dans les Contes populaires de la Grande-Bretagne de M. Loys Brueyre. Ils sont le plus souvent représentés comme des esprits familiers aimant à rendre des services et à jouer des tours incognito ; d'autres plus indépendants sont grands danseurs de rondes au clair de la lune ; il est plus rare de les voir transformés en dames et chevaliers. C'est à cette dernière catégorie qu'appartient Obéron, célébré par le vieux poème français' de Huon de Bordeaux, par le Songe d\iv.e nuit d'été do Shakespeare et surtout par V Obéron de Wieland. Le nom de Titania, latin d'origine
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gncnt d'une lueur nacrée les tours, — les hautes tours d'Eden-Hall (i).
et donné à Phébé et à Circé, a été parfois remplacé postérieurement par celui de reine Mab. Autour d'eux folâtrent Puck, Ariel, Robin Bon Enfant, etc. « L'esprit batailleur de nos ancêtres les conduisit à défier ces guerriers aériens, dit Sir Walter Scott dans une longue note sur l'es fairies (Minstrelsy, The young Tamlane) ; et Ton croit encore généralement que celui qui a le courage de se précipiter au milieu d'un festin de fairies et de leur enlever leur coupe ou leur corne à boire, verra cette corne devenir pour lui une véritable corne d'abondance, s'il peut seulement l'emporter de l'autre côté d'une eau courante. » Le baronnet mentionne, à l'appui de son dire, une corne de ce genre offerte à Henri I*"" et la coupe des Musgrave ; puis il ajoute : « Cette coupe a pris son nom de Bonheur d'Eden-Hall de la prophétie (si ce verre se brise ou tombe, — c'en est fait du bonheur d'Eden-Hall) rappelée dans la ballade burlesque attribuée communément au duc de Warton, mais composée en réalité par Lloyd, l'un de ses joyeux compagnons. Un jour le duc en s'en servant faillit mettre fin au Bonheur d'Eden-Hall ; l'échanson reçut heureusement la coupe dans une serviette au moment où elle s'échappait de la main de Sa Grâce. J'ai ouï dire qu'elle n'est plus exposée à de tels risques, mais que son fond est encore taché de vin. » Cette fin prédite au Bonheur d'Eden-Hall a fourni au poète allemand Uhland le sujet d'une ballade traduite en anglais par le poète américain Longfellow.
(i)« Eden-Hall est un petit village situé sur le côté ouest de la rivière d'Eden (Cumberland). Le château et le domaine appartiennent aux Musgrave — héros d'innombrables ballades — qui ont été les seigneurs de l'endroit depuis le temps de Henri VI... » Hall, The Book of hritish ballads.
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Là, solitaire au milieu des ombres croissantes, — une clame est assise à sa fenêtre en treillis ; — elle ravive la flamme vacillante de son flambeau — et parfois tire quelques sons de son luth inutile.
Mais son luth inutile réussit mal — à charnier en ce moment les heures monotones, — et la mélodie semble peu d'accord — avec ses yeux inquiets et son front pensif.
Car, tandis que ses doigs errent sur les cordes, — elle s'arrête souvent au milieu de sa naïve chanson, — pour se plaindre du fâcheux hasard qui retient — Lord Musgravc si longtemps loin d'elle.
Elle épie dans les frôlements du vent — le bruit bien connu du trot de son cheval... — Paix, cœur palpitant ! ce n'était que le cri — et le pas d'un chevreuil éloigné.
Rentrez, madame, dans votre chambre ; trop longtemps a passé — la rosée humide sur votre joue si pale ; — votre héros chéri dort étendu... — étendu là-bas, dans Russendale !
Le jour a été brûlant, la chasse longue... — Et au moment où le cerf lancé était mis aux abois, — Burbeck reflétait sur ses façades — les lueurs empourprées du jour mourant.
Par mainte vallée Musgrave devait courir, — il devait faire gravir mainte colline à son cheval, — avant que son regard réjoui pût ron'::^nipîer ses — tours et son manoir tapissés cl - lierre.
Mais le crépuscule s'assombrit... Au-dessus
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des bois — commencent à se jouer les lueurs nacrées de la lune — et voilà que la foret hantée retient — le voyageur dans ses labyrinthes de feuillage.
Nul valet empressé ne se montre à ses yeux ; — il sonne du cor, mais cet appel — ne réveille que l'écho moqueur. Adieu donc pour cette nuit — aux joies familières cUEden- Hall!
Il attache son cheval à un aune, — il étend ses membres fatigués sur le gazon vert, — et ses paupières appesanties, languissantes,
— se ferment doucement dans un sommeil enchanté.
Une prière, un soupir, à peine murmurés,
— s'exhalent de ses lèvres dans la brise errante : — TAve est pour sa sainte patronne,
— le soupir pour la clame de son cœur.
Il fut heureux pour lui qu'au milieu de cette forêt hantée — il se fut couvert du charme de la prière, — de la prière qui oblige les anges du Seigneur — à protéger les humains contre tout danger surnaturel.
A peine la pâle reine de la nuit avait-elle arrêté — son char au-dessus du chêne accoutumé, — que des bruits légers dans Tombre mystérieuse — réveillèrent de son assoupissement le chevalier endormi.
La crinière de son coursier se dressa d'effroi, — son lévrier blotti grogna de terreur,
— et autour de sa tête frissonna la fougère
— comme au frôlement de quelque fantôme. Et pourtant le pâle clair de lune éclairait de
sa lumière sereine — clairières et collines, arbres et fleurs, — et doucement le rossignol gazouillant — modulait sa franche et bizarre mélodie.
Soudain sa voix s'éteint étouffée, et voilà que s'approchent — des sons de flûte, des sonneries de cor, des bruits de harnais ; — une joyeuse cavalcade apparaît : — ce sont les sylphes autour du roi des sylphes.
Douze cents chevaliers elfes et plus — défilent revêtus de soie et d'acier ; — et chacun porte un casque de rubis, — et chacun brandit une lance de diamant.
Et des poursuivants d'armes aux baguettes d'or , — et des ménestrels gentiment, ceints d'écharpes et de lauriers, — et des hérauts déployant leurs bannières blasonnées, — et des nains sonnant de la trompette sont aussi là.
Puis douze cents dames modestes, — montées sur des haquenées blanches comme lait, accompagnent leur reine ; — leurs guimpes sont de soie pourpre, — toutes leurs robes de drap vert de Lincoln.
Quelques-unes, merveilleusement costumées, portent — une couronne de saphirs ou de topazes, — d'autres une plume de héron ou de paon — avec des glands qui se balancent.
Et quelques-unes portent des masques, quelques-unes portent des capuchons, — d'autres des turbans éblouissants, d'autres des anneaux précieux, — d'autres enfin avec
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le chèvrefeuille embaumé des bois — ont noué leurs chevelures ondoyantes. ,'
De toutes ces nuances, l'ombre obscure — s'émaille sur leur passage, — et les brides ne rendent pas un son — qui ne s'accorde au chant des elfes.
Elles quittent leurs montures ; les chevaliers s'approchent — et l'un après l'autre, dans un bel ordre, — chacun conduit sa dame à la danse... — Les tambours de basque retentissent... la fête enchantée a commencé.
Partout où ils marchent, partout où ils sautent, — s'épanouit une pâquerette ou une campanule ; — et pas une goutte de rosée ne scintille au-dessus de leurs têtes — qui ne tombe au milieu de leurs rondes.
« Dansons ici, dansons là, — dansons autour de notre arbre favori ! — Si maintenant une dame faisait la moue, — elle ne serait qu'une traîtresse et une fâcheuse mégère !
« Des sourires que nous laissons tomber aucun — qui ne s'ajoute au flot montant des félicités humaines : — le bonheur répond à notre appel — dans des nuits aussi douces que celle-ci.
« Dansons ici, dansons là, — dansons autour de notre arbre favori : — si maintenant Obéron lui-même faisait la moue, — il ne serait qu'un traître et fâcheux vilain. »
Ainsi chantent les sylphes. Lord Musgrave écoute — leur douce et perçante mélodie ; il dévore des yeux — la radieuse parade, en
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dépit de la crainte — qui pénètre dans son cœur palpitant.
Mais, chut!... le chœur se tait, — la danse s^arrête... Sonnez, hautbois ! — Et vivement, tandis que maint flambeau s'allume, — les hérauts rangent les essaims aériens.
Titania abaisse sa baguette de cristal: — sous la voûte de feuillage vert — se dressent des tables, des urnes, des coupes, — pleines d'hydromel, de nectar, de fleurs et de fruits.
Titania est auprès de son roi, chaque che- ^-alier — auprès de la dame de son cœur; le }^age — se tient derrière son noble seigneur... Charmant — spectacle sur une brillante scène!
Ce sont les perles de la rosée, Thydromel ccumant — ou Thypocras plus ardent qu'ils savourent, — et de fraises rouges et de mûres bleues, — chaque elfe rafraîchit sa lèvre gourmande.
Dans un doux échange de signes, de hochements de tête et de sourires, — ils entassent les unes sur les autres leurs patènes ornées de gemmes ; — et pendant ce temps les chansons joyeuses ne manquent pas — pour couronner les pompes de cette fête.
Un ménestrel nain, vêtu de soie, — était étendu sur un tertre moussu au-dessus duquel — le thym sauvage tissait son treillis odorant, — la violette répandait son riche parfum.
Tandis qu'un page fléchissant le genou devant Ohéron — lui présentait la coupe de
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vjassail (i), le gai petit barde chanta ainsi, — en s'accompag'nant de sa harpe d'ivoire : « A la santé de notre souverain !... Remplis, bel enfant, — cette glorieuse coupe jusqu'au bord ! — C'est la joie... chaque goutte est une joie — qui rit dans la coupe enchantée! « Cette coupe a été coulée dans le moule d'un enchanteur — au temps où les charmes et les incantations avaient leur plus heureux pouvoir. — A la santé de notre roi dans les bois et les clairières ! — A la santé de notre reine dans les salles et les palais ! »
Ils se lèvent, par milliers ils se lèvent, et leurs voix aiguës — font redire ces acclameitions à récho de la forêt : — « A la santé de notre roi dans les bois et les clairières ! — A la santé de notre reine dans les salles et les palais ! »
Une pensée soudaine traverse l'esprit de Musgrave... — Que les puissances célestes lui viennent en aide ! — Il s'élance au mJlieu des gais convives — et enlève la coupe brillante !
De trois grands bonds il a traversé la clairière, — du quatrième il se met à cheval : — « A moi, cheval, ou ton maître est perdu ! — Cours à la rivière prompt comme la foudre ! » Une clameur s'élève, le poursuit... — chaque elfe a sauté en selle en criant : — « La
(i) Boisson anglaise faite avec de la bièi'c, du sucre et des pommes.
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coupe enchantée nous est ravie : — allons ! au combat! en avant, en avant! »
Ils sont emportés, comme dans un tourbillon, — le gazon vert tremble sous leurs pas; — mais Taudacieux Musgrave gagne du terrain, — il approche rapidement du gué de la rivière.
Un millier de carquois font autour de lui pleuvoir — leurs flèches avant qu'il puisse atteindre la rive ; — mais quand il a gagné l'autre bord, — le vent au passage lui apporte ce chant :
« Honneur à ta bannière, hardi chevalier !
— Mais si cette coupe tombe ou se brise, — c'en est fait de tes triomphes dans les combats ! — c'en est fait du bonheur d'Eden- Hall ! >.
La forêt s'éclaircit, il sonne du cor... -—
— Rochers, bois et eau se renvoient cet appel ; — et bientôt, comme apportés par l'écho,
— ses braves écuyers le rejoignent au galop. C'est le crépuscule du jour; dans les tours
d'Eden — une mère se penche sur son enfant, — écoutant, parmi le chuchotement des bosquets, — les bruits qui viennent de la rivière.
Un murmure monte l'escalier... — c'est une voix grave et douce, — qui dissipe les inquiétudes de la femme — et réjouit le cœur de la mère.
« Dors doucement, enfant ! dit cette voix,
— mais si la coupe tombe ou se brise, — c'en est fait de tes triomphes dans les com-
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bats ! — c'en est fait du bonheur crEden- Hall! »
Des années et des années ont pris leur vol, — la fortune est toujours esclave des Musgrave : — à eux les triomphes dans les combats ! -— à eux le bonheur d'Elden-Hall !
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