‹ Ballades anglaises et écossaisesChapitre 31 sur 39 · MAUD MULLER · texte numérisé non relu

MAUD MULLER

AUD .Muller, en un jour crélc, -— râtelait le pré embaumé de foin.

Sous son ehapeau déchiré rayonnait Ici splendeur — d'une beauté naïve et d'une rustique santé.

Elle travaillait en chantant, et à son insouciante gaieté — l'oiseau moqueur répondait du haut de son arbre.

Mais quand elle regardait au loin vers la ville, — blanche, inclinée au penchant de la colline,

Le doux chant se taisait et une vague inquiétude, — un désir indéhnisjsable remplissait son cœur. . .'

Le désir qu'elle osait à peine s'avouer — de quelque chose de mieux que ce qu'elle connaissait.

Cependant le juge descendit lentement le long du sentier, — en caressant la crinière brune de son cheval.

Il retint la bride à l'ombre — des pommiers pour saluer la jeune fille

Et demander un peu de l'eau du ruisseau qui coulait — dans la prairie, à travers le chemin.

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Elle se pencha au-dessus de la fraîche fontaine jaillissante — et remplit pour lui son petit gobelet d'étain.

Et elle rougit en le lui tendant; elle baissa les yeux — sur ses pieds nus et sur sa jupe rapiécée.

« Merci, dit le juge. Meilleur breuvage, — offert par plus jolie main, n'a jamais été bu. y>

Il parla de l'herbe, des fleurs, des arbres, — des oiseaux chanteurs, des abeilles murmurantes ;

Puis il parla des foins et se demanda si — ce nuage au couchant amènerait du mauvais temps.

EtMaud oublia sa jupe déchirée aux ronces,

— et ses jolis pieds nus et brunis :

Elle écoutait, tandis qu'un doux étonnement

— se peignait dans ses 3^eux bruns aux longs cils.

A la fin, comme quelqu'un qui pour s'attarder — cherche en vain une excuse, il s'éloigna.

Maud Mûller le regarda en soupirant : « Pauvre fille ! — que ne puis-je épouser le juge !

« Il m'habillerait en soie si fine! — 11 ferait mon éloge et boirait à ma santé à la fin de ses repas.

« Mon père porterait un habit de beau drap,

— mon frère n'irait plus sur l'eau qu'en bateau verni.

« Je donnerais à ma mère des robes jolies, splendides, — et bébé aurait chaque jour un nouveau jouet.

« Je nourrirais ceux qui ont faim, j'habille-

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rais les pauvres — et personne ne quitterait ma porte sans me bénir. »

Le juge regarda en arrière en montant la côte — et vit Maud Mûller immobile.

« Je n'ai jamais eu la chance de rencontrer

— plus gracieuse taille, plus doux visage.

« Et ses réponses modestes, son air aimable

— disent qu'elle est aussi bonne et aussi sage que belle.

« Que n'est-elle à moi et que ne suis-je en ce moment, - comme elle, un faneur de foin !

« Plus de balance hésitante entre le juste et l'injuste, — plus d'ennuyeux avocats aux langues intarissables !

« Mais le mugissement des bœufs et le chant des oiseaux, — et le bonheur des paroles de paix et d'amour ! »

Puis il pensa à ses sœurs, fières et froides,

— à sa mère, orgueilleuse de son rang et de sa fortune.

Refermant donc son cœur, le juge poussa son cheval — et Maud resta solitaire dans la plaine. . .

Mais les avocats sourirent ce jour-là, — quand il fredonna, au tribunal, une vieille chanson d'amour;

Et la jeune fille rêva auprès de la source, — jusqu'à ce que la pluie tombât sur le trèfle épars.

11 épousa une femme très-richement dotée

— qui vécut pour la mode comme lui pour le pouvoir.

Souvent pourtant, à la brillante clarté de

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son foyer de marbre, — il voyait une image aller et venir,

Et les yeux bruns de la douce Maud Mûller

— le regardaient avec leur naïf étonnement. Souvent quand le vin rouge remplissait son

verre,— il eût désiré l'échanger pour l'eau pure du bord du chemin.

Et dans son salon somptueux il fermait les yeux — pour rêver prairies et fleurs de trèfle.

Et l'homme fier soupirait dans sa peine secrète : — «Ah! que n'ai-je encore ma liberté!

« Ma liberté, comme au jour où j'arrêtai mon cheval — auprès de cette jeune fille aux pieds nus qui râtelait son foin. »

Pour elle, elle épousa un homme ignorant et pauvre, — et de nombreux enfants jouèrent autour de sa porte.

Mais le souci et la peine, et les douleurs de l'enfantement, — laissèrent leurs traces sur son cœur et sur son visage.

Et souvent, quand le soleil d'été brillait et brûlait — sur le bout de pré où gisait le foin nouvellement fauché,

Et quand elle entendait la petite source ruisseler,— à travers la pierre, sur le chemin,

Sous l'ombre du pommier, comme jadis, — elle voyait un cavalier retenant la bride :

Et baissant la tête avec une grâce timide,

— elle sentait les yeux du cavalier arrêtés com^plaisamment sur son visage.

Parfois les murs de son étroite cuisine — s'élargissaient en magnifiques salons, L'ennuyeux rouet se changeait @n musique,

— la chandelle resplendissait comme un lustre,

Et a la place de celui qui, assis au coin de la cheminée, — sommeillait et grognait sur sa pipe et son broc,

Elle voyait à ses côtés une forme virile, — et la joie était son devoir, Famour sa loi.

Puis elle reprenait le fardeau de sa vie — en se disant seulement : « 11 aurait pu en être ainsi 1 ;>

Plaignez la jeune iille, plaignez le juge ! — le riche mécontent et l'humble souffre-douleur!

Que Dieu ait pitié de tous deux! ait pitié de nous tous, — qui nous rappelons en vain les rêves de notre jeunesse!

Car de tous les mots qu'on peut dire ou écrire — les plus tristes sont : « Il aurait pu en être ainsi ! »

Ah! oui, pour nous tous quelque douce espérance gît — profondément ensevelie loin des yeux des hommes :

Dieu veuille que là-haut les anges puissent

— enlever la pierre de son sépulcre !

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