AVANT-PROPOS XI
leurs comme Chatterton et lady Wardlaw, mais pour mieux imiter leurs modèles, accumulent les consonnes inutiles, recherchent les mots surannés, et n'ont guère d'autre originalité que leur peu de clarté ; les autres, comme Mikle, Mallet, Goldsmith, ne parviennent pas à se sortir d'une certaine Arcadie de clinquant, toute enrubannée de rose et d'azur. Le pompeux Johnson condamne même la simplicité qu'ils ne peuvent atteindre et parodie les naïvetés rustiques par des quatrains comme celui-ci : « Je mis mon chapeau sur ma tête — et je me promenai sur le quai ; — là je rencontrai un autre homme — avec son chapeau à la main. » Enfin la tendance qu'avaient les ménestrels à changer les ballades en chansons de geste se retrouve plus marquée encore chez leurs successeurs les poètes lettrés : tels qui, comme Walter Scott, Southey, Moore, ont débuté par des ballades, finissent par des poèmes en plusieurs chants. Les poètes contemporains se sont fait une autre idée de ce genre : ils ont délibérément laissé de côté toute imitation pour suivre leur propre inspiration. Ils ont ainsi produit, outre ces poèmes plus étendus auxquels les poètes anglais sont naturellement entraînés, de petites oeuvres originales et vivantes. Toutefois elles sont peu nombreuses et les extraits que j'en donne ne peuvent pas toujours permettre
Xn BALLADES ANGLAISES
de juger la manière ordinaire deTauteur: la verve bouffonne de John Gilpin n'est pas la caractéristique du talent de Cowper; Browning n'est nulle part aussi clair et aussi concis que dans Au camp français. Cette liberté d'allures, ce besoin d'affirmer leur originalité, les a souvent aussi fait sortir de la forme simple et rapide de la ballade pour les lancer dans un genre littéraire peu défini : ils sont devenus plus lyriques et plus dramatiques, ils ont employé des stances irrégulières, substitué le monologue au récit, et se sont livrés à tous les caprices de la fantaisie et de l'humour. Car ils ne s'adressent plus à la foule, mais à une élite de lettrés délicats; leurs ballades ne sont plus destinées à être dansées et mimées, comme jadis, ou simplement chantées, comme plus récemment, mais à être lues, de même que les tragédies des récents dramaturges. Browning et Swinburne, ne sont plus faites pour être représentées sur la scène.
L'HÉRITIER DE WNNE ('^
fTTENTiON, messieurs, et écoutez; — - je vais vous chanter une clianson : — il s'agit d'un seigneur de la belle Ecosse, — du prodigue héritier de Linné.
Son père était un bien bon seigneur, — sa mère une dame de haute lignée, — mais, hélas ! la mort les lui avait pris, —et il aimait réunir joyeuse compagnie.
Passer le jour en chère lie, — boire et se divertir chaque nuit, — jouer aux cartes et aux dés du soir au matin, — tels étaient, en vérité, ses plus doux plaisirs.
Courir à pied et à cheval, s'amuser et faire tapage, — toujours dépenser sans jamais compter, — certes, quand il eût été le roi en personne, — • il y eût perdu argent et biens.
Ainsi vécut le prodigue héritier de Linné — jusqu'à ce que tout son or fût épuisé, dissipé ; — et il lui fallut vendre ses vastes domaines,
(i) Ballade d'origine écossaise dont il existe différentes versions. Celle-ci, la meilleure, est celle que Percy a donnée en y « insérant plusieurs stances complémentaires. ^> Le héros en est inconnu.
IJALLADLS ANGLAISES
— sa maison, ses terres et tous ses biens. Son père avait eu un intendant rusé — qu'on
appelait John des Scales (i); — mais John est devenu un monsieur, — et John a maintenant de l'argent et des rentes.
Il dit : « Bonjour, bonjour, Lord de Linné ; — que rien ne trouble votre chère lie; — si vous voulez vendre vos vastes domaines, — je vous donnerai comptant une belle somme d'or. -
a Mon or est épuisé, mon argent dissipé;
— prends donc pour toi mes terres ; — donne- i moi ton or, bon John des Scales, — et mes ' terres seront à toi pour toujours. »
Alors John lui fit signer un contrat — et John lui donna un denier à Dieu ; — mais pour chaque Hatc que John voulait bien payer, — la terre assurément en valait bien trois.
Il lui compta Targent sur table; — il était fort heureux d'acquérir le domaine. — « Le domaine est à moi, l'argent est à vous, — et maintenant je serai le Lord de Linné. >>
Ainsi a-t-il vendu son vaste domaine, — coteaux et bois, prés et marais, — tout, si ce n'est une pauvre cabane isolée, — située au oin dans un vallon solitaire.
Car il l'avait promis à son père. — « Mon fils, quand je ne serai plus, lui avait dit celuici, — peut-être vendras-tu ton vaste domaine,
— peut-être dissiperas-tu l'or que je te laisse ; « Mais jure-moi sur la croix, — que tu ne
( 1 ) L i t tO r . : y c'a 1 1 des Bel! an ces .
L HERiriLR DL LINNE
vendras jamais cette cabane isolée, — car quand le monde entier se tournerait contre toi, — tu trouveras là un ami lîdèle. »
L'héritier de Linné a les poches pleines d'or. — « Venez avec moi, mes amis, dit-il, — buvons, amusons-nous, faisons bombance!
— Que jamais avare ne prospère! »
Ils burent, s'amusèrent et tirent bombance
— jusqu'à ce que son or se fit rare, — et alors ses amis s'éloignèrent, — ils abandonnèrent le prodigue héritier de Linné.
Il ne lui resta bientôt dans sa bourse qu'un penny, — il ne lui resta qu'un penny ou plutôt trois : — Tun était de cuivre, l'autre de plomb, — et le troisième était de monnaie blanche.
« Maintenant, hélas! dit l'héritier de Linné,
— maintenant, hélas ! et malheur à moi ! — Car quand j'étais le Lord de Linné, — jeimais il ne me manquait or ni rentes.
« Mais j'ai maint ami dévoué, -— pourquoi ressentirais-je chagrin ou souci ? — J'emprunterai à chacun d'eux tour à tour, — jamais ainsi je ne serai au dépourvu. »
Mais voilà que l'un n'était pas chez lui, — qu'un autre venait de dépenser tout ce qu'il avait d'argent, — qu'un autre enfin l'appelait vil dissipateur — et Tinvitait durement à passer son chemin.
« Maintenant, hélas ! dit l'héritier de Linnc,
— maintenant, hélas ! et malheur à moi ! — Car quand je possédais mes vastes domaines,
— ils vivaient assez gaiement à mc^ dépens.
« Mendier mon pain de porte en porte, — ce serait, certes, une cruelle humiliation ; — dérober et voler serait un péché ; -— et mes mains ne sont guère habituées au travail.
« J'irai donc à la cabane isolée — où mon père m'a dit d'aller : — quand le monde entier se tourne contre moi, — je trouverai là un ami fidèle. »
L'héritier de Linné s'en alla donc — à travers coteaux et bois, prés et marais, — juseju'à ce qu'il arrivât à la cabane isolée, — située tout au fond d'un vallon solitaire.
Il regarda en haut, il regarda en bas, — dans l'espoir de découvrir quelque consolation, — mais les murs étaient nus et désolés :
— « La place est peu réjouissante, » dit Théritier de Linné.
La petite fenêtre étroite et sombre — était obstruée par la ronce et le lierre : — jamais rayon de soleil n'avait lui dans ce réduit — jamais brise bienfaisante n'y avait soufflé.
Il ne put découvrir ni chaise, ni table, — ni foyer hospitalier, ni lit préparé, — rien, si ce n'est une corde avec un nœud coulant — qui pendait en se balançant au-dessus de sa tête.
Et sur elle, en gros caractères, — ces mots étaient écrits, faciles à voir : — « Ah ! misérable vaurien, as-tu dévoré tout ton bien }
— t'es-tu donc réduit à l'indigence >
4 Mon esprit prévoyant avait auguré tout cela, — aussi t'ai-je laissé cet ami lidèle : — qu'il cache maintenant ton triste avilissement
— et termine ta honte et tes chagrins. >
L HERITIER DE LINNE
L'héritier de Linné ne dit pas un mot, — il ne dit pas un mot, si ce n'est trois: — ^ Voilà vraiment un ami fidè le — et tout à fait le bienvenu pour moi. »
Il se mit donc la corde autour du cou — et se lança en l'air de toutes ses forces. — Mais voilà que le plafond creva par le milieu — et il retomba sur le sol.
L'héritier de Linné était étendu par terre, bien étonné ; — il ne savait s'il était mort ou vif. — A la fin il regarda et découvrit un billet
— qui contenait une clé d'or rouge.
Il prit le billet et le lut ; — il y trouva grande consolation : — le billet lui révélait que dans un creux du mur — se trouvaient enfermés trois coffres.
Deux étaient remplis d'or frappé, — le troisième était plein de monnaie blanche ; — et sur eux, en gros caractères, — ces mots étaient écrits, faciles à voir :
« Une fois encore, mon fils, je te rends la fortune, — amende ta vie et tes folies passées ;
— car, si tu n'amendes pas ta vie, — cette corde restera ta dernière ressource. »
« Ainsi soit-il, dit l'héritier de Linné — ainsi soit-il, si je ne m'amende pas, — car je veux en faire ici le serment, — cet avis sera mon guide jusqu'à la fin. »
Alors l'héritier de Linné — s'en alla, il s'en alla de bonne humeur ; — en vérité, il ne s'arrêta ni ne se reposa — avant d'arriver à la demeure de John des Scales.
Lorsqu'il arriva chez John des Scales.—
il regarda par une fenêtre : — il y avait là trois seigneurs assis à table — et ils buvaient du meilleur vin.
L'héritier de Linné dit alors, — il dit alors à John des Scales : — « Je t'en prie, bon John des Scales, — prête-moi quarante pence, v
« Va-t-en, va-t-en, vil dissipateur,— va-t-en ! va-t-en, cela ne peut être. — Dieu me damne, dit-il, — si jamais je te prête un penny ! »
L'héritier de Linné dit alors,— il dit à la femme de John des Scales : — « Madame, quelque aumône accordez-moi, — je vous prie, en rhonneur de la bonne sainte Charité. »
« Va-t-en, va-t-en, vil dissipateur, — je jure bien que tu n'auras pas d'aumône de moi,— car si nous devions ici pendre quelque vagabond, — nous commencerions par toi le premier. >
Alors parla un bon garçon — qui était assis à la table de John des Scales; — il dit : c< Viens çà, héritier de Linné ; — jadis tu étais un brave gentilhomme.
« Tu étais un bon garçon jadis, — et tu n'épargnais ni ton or ni tes biens — aussi te prêterai-je quarante pence, — et quarante autres, si tu en as besoin.
« Et je te prie même, John des Scales, — de le laisser s'asseoir en ta compagnie ; — car tout le monde sait que tu as acquis ses domaines — et que ce fui une bonne affaire pour toi. »
Alors John des Scales lui parla, — il lui répondit tout en colère : — < Dieu me damne.
L HERITIER DE LINNE
dit-il, — si je n'ai pas perdu à cette affaire.
« Et je t'ofFre ici, héritier de Linné, — en
présence de ces nobles et gracieux seigneurs,
— de les reprendre à meilleur marché, — à cent marcs de moins, que je ne les ai eus de toi . »
« Je vous prends à témoins, messeigaeurs, » dit l'autre, — et ce disant il lui donna un denier à Dieu. — « Maintenant, par ma'foi, dit l'héritier de Linné, — voici, bon John, ton argent. »
Et il tira les sacs d'or — et les déposa sur la table. — John des Scales était tout attristé — et dans son dépit il ne put trouver un mot.
L'autre lui compta le bon or rouge, — il lé lui compta en le faisant sonner : — « L'or est à toi, le domaine est à moi, — et maintenant je suis de nouveau le Lord de Linné ! »
Il dit : « Et voilà pour toi, mon brave garçon ; — tu m'as prêté quarante pence ; — je suis de nouveau le Lord de Linné, — et je veux te donner quarante livres. »
« Maintenant, hélas !fdit Jeanne des Scales,
— maintenant , hélas ! et 'malheur [à moi !
— Hier j'étais Lady de Linné — et maintenant je ne suis plus que la femme de John des Scales. »
Maintenant, adieu, dit l'héritier de Linné,
— adieu, dit-il, bon John des Scales ! — La prochaine fois que j'aurai envie de vendre mon domaine,— bon John des Scales, j'irai te trouver. »
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