PREMIÈRE PARTIE
ERCY sortit du Northumberland — et jura devant Dieu — qu'il chasserait dans les monts — du Cheviot pendant trois jours — en dépit du vaillant Douglas — et de tous ceux qui tenaient pour lui. Les cerfs les plus gras dans tout le Cheviot,
(i) « Je n'entends jamais la vieille chanson de Percy et de Douglas, sans que mon cœur s'émeuve plus qu'au son de la trompette. Et pourtant elle est chantée par quelque ménétrier aveugle , dont la voix n'est pas moins rude que le style; elle est défigurée par la poussière et les toiles d'araignée d'un âge barbare. Mais quel effet ne produirait-elle pas revêtue de la magnifique poésie de Pindare ! » Telle est l'opinion de sir Philippe Sidney, « la fleur de la chevalerie, » sur cette Chasse du Cheviot, Chevy Chase, la plus vieille en apparence et la plus populaire des ballades anglaises. Elle a été publiée par Hearne sur le manuscrit gothique d'un certain Sheale, rimeur ou simple copiste de ballades. L'élégant Addison n'a pas craint de confirmer le jugement de Sidney, tout en confondant avec la ballade originale une version plus récente, datant du règne d'Elisabeth. De ces deux versions j'ai choisi la plus an-
LA CHASSE DU CHEVÏOT g
— il dit qu'il les tuerait et les emporterait. — « Par ma foi ! dit à son tour le vaillant Douglas, — j'empêcherai cette chasse, si je le puis. »
cienne, malgré sa rudesse et sa gaucherie, par cette raison que l'autre, au dire de Walter Scott, d'accord en cela avec Percy et tous les critiques anglais, « a plus perdu en feu et en vigueur poétiques, qu'elle n'a gagné en charme de diction. » C'est aussi celle que Herder a insérée dans ses Voix des peuples. Pour n'avoir pas à revenir sur ces traductions aussi exactes qu'élégantes du poète allemand, j'ajouterai ici qu'il a donné également dans son recueil, Sir Patrick Spens, Margaret et Williavt, Edouard ! Edouard !
Enfin le Chevy Chase, que m'imposaient son antiquité, sa popularité et un tel concert d'éloges érudits, me servira de spécimen unique pour le genre bataille, genre très en vogue autrefois, sinon très amusant aujourd'hui, surtout pour le lecteur français.
Malgré la précision de certains détails, noms des combattants, noms des rois d'Angleterre et d'Ecosse, etc , et quoique la ballade semble peu postérieure à l'événement qu'elle raconte, ce fait historique lui-même est à moitié légendaire, et sa date reste incertaine. Le premier roi d'Ecosse du nom de James fut contemporain, non de Henri IV d'Angleterre, mais de Henri VI; et parmi les innombrables escarmouches des frontières, la seule où un Douglas ait été tué et un Percy fait prisonnier (non tué) fut celle d'Otterbourne, en 1388, sous le règne de Richard II. Les ballades qui célèbrent ce combat d'Otterbourne, plus exactes au point de vue historique et fort anciennes quoiqu'elles ne nous soient parvenues que sous une forme moderne, paraissent n'être, en effet, que la contre-partie écossaise du Chevy Chase.
10 HALLADES ANGLAISES
Alors Percy sortitdcBamborough (i) — avec une forte troupe —de quinze cents courageux archers — choisis dans trois districts.
Cela commença un lundi matin — sur les hautes collines du Cheviot(2); — Tenfant qui n'est pas né maudira — - le jour d'un si grand malheur.
Les rabatteurs allaient par les bois — pour lancer les daims ; — les archers couraient à travers les hautes herbes — avec leurs larges flèches étinceiantes.
Alors les bêtes coururent dans les bois — de tous les côtés à la fois ; — les lévriers fouillèrent les hallicrs — à la poursuite des daims.
Ils commencèrent sur les hauteurs des collines du Cheviot — un lundi de grand matin : — quand l'heure de midi approcha — une centaine de beaux cerfs gisaient tués.
Ils sonnèrent l'hallali dans la bruyère — et s'assemblèrent de tous côtés. — Alors Percy vint à la curée — pour assister au dépeçage des cerfs.
[l dit : « Douglas avait promis — de venir
(i) Nom du château qui servait de résidence aux comtes de Northumberland; il se dresse au sommet d'un roc surplombant la mer.
(2) Les monts Cheviot sont une chaîne de montagnes ou plutôt de collines jadis couvertes de bois et de pâturages; elles s'étendent entre les comtés de Roxburg et de Northumberland et s.-parent ainsi l'Kcosse de TAnoleterre.
LA CHASSE DU CîîEVIOT I f
ici à ma rencontre aujourd'hui; — mais je savais bien qu'il ne viendrait pas. » — Et Percy proféra un grand jurement.
A la fin un écuyer du Northumberland — les aperçut tout proches; — il vit venir le vaillant Douglas — et avec lui une forte troupe.
Tous avaient des lances, des hallebardes et des épées. — C'était un magnifique spectacle à voir; — de gens plus hardis de cœur ou de main — on n'en eût pu trouver dans la chrétienté.
Ils étaient deux mille hommes armés, — sans la moindre erreur ; — ils étaient nés le long de la rivière de la Tv^eed, — sur le territoire de Teviotdale.
« Laissez le dépeçage des daims, dit-il, — et voyez à prendre grand soin de vos arcs,
— car depuis le jour où vos mères vous ont mis au monde — vous n'avez jamais été en si grand danger. »
Le vaillant Douglas à cheval — s'avançait en tête de ses hommes ; — son armure brillait comme un charbon ardent ; — jamais on ne vit homme plus fier.
« Dites-moi qui vous êtes, demanda-t-il,
— ou de qui êtes-vous les gens > — Qui vous a donné permission de chasser sur cette — lande du Cheviot malgré moi } :^
Le premier homme qui lui répondit — ce fut le bon Lord Percy : — « Nous ne voulons pas te dire qui nous sommes, dit-il, — ni de qui nous sommes les gens: — mais nous
voulons chasser ici, dans cette lande, — en dépit des tiens et de toi.
« Les plus beaux cerfs de tout le Cheviot,
— nous les avons tués et nous allons les emporter. » — « Par ma foi ! reprit le vaillant Douglas, — l'un de nou5? alors mourra aujourd'hui. »
Puis le vaillant Douglas dit à Lord Percy :— «Tuer tous ces hommes innocents, — hélas ! ce serait grand dommage.
« Mais toi, Percy, tu es seigneur terrien,
— et moi, on m'appelle comte dans mon pays:
— que nos hommes se tiennent à distance.
— et luttons seul à seul. »
« Malédiction du Christ, dit Lord Percy, sur la tête — de quiconque dirait non ! — Par ma foi, vaillant Douglas, ajouta-t-il, — tu ne verras jamais ce jour.
« Ni en Angleterre , ni en Ecosse, ni en France, — il n'est homme né d'une femme, la — quelle que soit d'ailleurs ma chance dans lutte, — à qui je n'ose tenir tête seul à seul. »
Alors parla un écuyer du Northumberland
— nommé Richard Witherington : — <.< La chose ne pourrait jamais être contée en Angleterre, dit-il, — au roi Harry quatre, san^ honte.
« Je sais que vous êtes deux grands seigneurs, — je ne suis qu'un pauvre écuyer du pays ; — mais je ne consentirai jamais à voir mon capitaine se battre, — tandis que je resterai traiiquille à regarder : — tant que je pour-