CHAPITRE XI
chez Anna-Marie, à la grande joie du bon savant qui tut, pendant vingt ans, le trait d'union entre ces deux femmes.
26 août 42.
Nous sommes arrivés liier de très bonne lieure, nous avons regretté quelques instants que nous aurions pu passer de plus à Saint- Vrain. Nous sommes arrivés en très bonne santé , mais complètement désorientés. Moi , qui ne puis m'empêcher d'être préoccupé de l'avenir, je trouvais un vrai soulagement dans la pensée que nous venions de fonder pour nous tous une société ou plutôt une famille indissoluble. Nous nous sommes arrêtés une heure à Longjumeau. Nous n'avons parlé que de nos regrets à tous. Même conversation le soir. Je puis vous dire que , pour M™* Récamier, l'idéal d'une charmante retraite à la campagne , c'est Saint- Vrain. Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'est Saint- Vrain pour moi. Mille tendres souvenirs à M. d'Hautefeuille. Mille anùtiés à M. Charles. Tous mes regrets à M. Hetsch d'avoir si peu profité de lui. Je vais songer à ma santé. Elle est bonne pour tout, pour l'étude, pour le travail, même pour l'amitié. Nous avons passé une excellente soirée, la veille de notre départ, l'ime des meilleures que l'on puisse passer. Dites-le bien, je vous prie, à M. de Mortemart. Ce matin, j'ai pris un bain, je me suis couché après, et je me suis endormi parce que j'avais peu dormi la nuit. Je me suis levé tard et j'ai eu des visites. J'ai un peu parlé, ce qui m'a fatigué, et ce qui m'a ôté du temps que je voulais vous consacrer. On ne fait jamais ce que l'on veut. Je vous baise les mains avec larmes.
Hébal.
4 novembre 4^.
Votre lettre m'a fait une vive peine. Je ne sais rien de plus déplorable que la situation de ce pauvre ménage. Dieu
veuille que tous les sacrifices des deux côtés obtiennentenfln le succès qu'ils méritent. Quel triste voyage vous avez fait! Cette pauvre femme a dû être heureuse au moins pendant quelques moments.
Nous avons eu une toute petite lecture avant-hier. C'était Prague pour Mme de Pastoret. Ce soir, nous aurons M"«Rachel. Chaque fois, nous sentons renouveler nos regrets de l'éloignement où nous sommes. Au reste, c'est toujours en très petits comités.
M'"^ Récamier a encore été souffrante. Dans ces cas, elle a recours au petit lit blanc. Votre ménage à vous deux devient assez intime, comme vous voyez.
Je suis allé hier chez M"^ Swetchine. J'y ai trouvé M. Wilson. Il a été fort question de vous, de M. et M'"^ de Kergorlay et du nouveau correspondant.
Dans mon petit cabinet, je jouis pleinement, le matin, du soleil d'automne : c'était ce que vous aviez la bonté de désirer pour moi.
Ampère nous revient au commencement de la semaine prochaine.
J'ai appris, ces jours-ci, ime nouvelle qui m'a fait plaisir: croiriez-vous qu'à Neuchâtel en Suisse on fait apprendre Antigone, par cœur, aux enfants ?
Je commence la lecture delà Princesse. Jusqu'à présent, je suis loin d'être sévère. Peut-être, plus tard, je pourrai être achoppé par certaines choses, mais, en attendant, je suis satisfait. Je n'ai point encore rencontré la phrase qui vous a si justement ébouriffée.
Il faut bien que je vous le dise, je ne suis point pour les exclusions. Ainsi je n'aime point qu'on interdise certaines questions aux laïcs, certaines autres aux femmes. L'insuffisance de la raison, certainement ; mais son abolition complète, jamais. Reste la responsabilité de toutes les témérités. Je suis d'avis aussi que la responsabilité s'étend sur les études incomplètes 'et plus ou moins inconsciencieuses.