CHAPITRE II
magnifique épopée idéale traduite exactement par l'auteur dans un style correct et vigoureux. On n'analyse pas semblable ouvrage qui paraît un rêve, à condition d'ajouter que ce rêve est vraiment digne d'un Vico par la portée philosophique, d'un Bossuet par la foi religieuse (') . L'état d'âme du jeune Ecossais présentait tant d'analogie avec celui de l'écrivain que les amis de ce dernier ne purent plus le séparer de son modèle. Hébal c'était Ballanche et Ballanche c'était Hébal. Dans ses billets, dans ses conversations, M""^ d'Hautefeuille n'employait plus que ce nom sonore et le philosophe se plia docilement à cette habitude en signant ainsi les nombreuses lettres qu'il envoyait à son admiratrice.
La correspondance dont je cite les principales pièces (=*) commence seulement au mois d'avril i834. Lyon était alors en proie à l'insurrection. Les ouvriers, formés en société sous le nom de Mutuellistes et soutenus par les sections des Droits de l'homme, avaient pris les armes sans chefs ni plans ; pendant cinq jours, la lutte se prolongea furieuse, mais les troupes, obéissant à une action combinée, finirent par triompher. C'est au moment où ces troubles venaient d'ensanglanter sa ville natale que Ballanche écrivait :
(1) C. Huit : La vie et les œuvres de Ballanche, Paris et Lyon, 1904.
(2) Le vicomte de Vanssay possède dans ses archives environ deux cent cinquante lettres de Ballanche à M"' d'Hautefeuille. La plupart des réponses de celle-ci sont entre les mains de M. de Loménie, qui les tient de M"' Lenormant.
20 BALLANCHE ET M™* d'hAUTEFEUILLE.
i8 avril i834.
Si vous saviez ce qui m'est arrivé, c'est à ne pas le croire. J'ai reçu votre si excellente lettre, je me suis empressé d'j'^ répondre, et voilà que j'ai été interrompu. Ma lettre est restée là. Puis j'ai été atrocement préoccupé des événements de Lyon. Outre mes atïéctions particulières, je regarde ces événements comme une immense catastrophe. Je n'ai point encore de nouvelles du petit nombre de personnes qui m'intéressent, entre autres de ma pauvre sœur souffrante de tous les maux de l'humanité. Voyez-vous, entre ma sœur et moi, nous représentons toute l'humanité de ce moment-ci. De plus, je ne suis pas encore en état de me former une idée de la catastrophe où, selon moi, toute une chose a péri, car il ne s'agit pas seulement de ma malheureuse \'ille. Je comptais sur un temps de transition, et voilà que nous nous précipitons vers un dénouement pour lequel nous sommes loin d'être préparés. Le lien entre les deux Frances, celle du Nord et celle du Midi, ce lien vient d'être brisé avec une violence que je ne croyais plus de notre temps.
Aujourd'hui, j'ai entre les mains les épreuves de mon article sur les fameux Mémoires (i). Je ne puis m'abstenir d'y jeter un coup d'œil, car je ne veux pas manquer l'heure du courrier. Je vous demande donc la permission de vous quitter brusquement, non sans dire bien profondément hélas ! hélas !
Toutefois, avant de fermer ce billet, je veux vous dire encore que je jouis d'une santé parfaitement bonne; que la Ville des Expiations (2) se bâtit pour remplacer tant de ruines, que j'ai été désolé de ne pas m'être trouvé chez moi, lorsque M. d'Hautefeuille a pris la peine d'y passer
(1) Les i Mémoires d'Outre-Tombe, sur lesquels Ballanche écrivit un article dans la Revue européenne (avril 18 34).
(2) Œuvre de Ballanche qui n'a jamais paru en volume. Quelques fragments ont été insérés dans la Revue de Paris et la France littéraire-