CHAPITRE XII
M°" Récamier aille s'établir à Saint-Vrain. Je vous assure qu'elle en est toute désolée.
Quant à moi, c'est une autre affaire, j'irai certainement ; il ne s'agit plus que de choisir l'époque.
M"* Agénor de Gasparin a fait trois volumes : Le mariage an point de vue chrétien. Le livre est bon, sauf qu'il est un peu long. De plus, je n'ai nul goût pour le christianisme méthodiste.
Ce qui me semble une grosse erreur de M"* de Gasparin, c'est qu'elle considère la société conjugale comme étant son but à elle-même.
Je lui ai envoyé le livre de M. Guillemon pour qu'elle apprenne que la première initiative de l'homme lui est donnée par la mère, ministre, en cela, de la Providence divine.
J'avais déjà peint, dans Orphée, l'homme recevant sa première initiation sur les genoux de sa mère.
Mille tendres et respectueuses tendresses.
i«r mai 43.
Vous gardez à présent le silence. C'est, sans doute, parce qu'il n'y a rien de nouveau dans vos projets. L'espérance que vous nous avez donnée de venir à Paris avant le i5 subsiste toujours. Nous voudrions bien savoir précisément le jour où vous viendrez. Serez-vous assez bonne pour rester au moins un jour entier ? M'°e Récamier se dispose pour le i5, mais ce ne peut être qu'une disposition éventuelle tant que vous ne vous serez pas vues, tant que vous n'aurez pas causé une demi-minute ensemble. Ce n'est ainsi que parce que vous avez une affaire qui vous oblige à venir avant de rentrer dans votre repos de Saint-Vrain.
J'imagine que votre course à Orléans, vous devez la faire avec M™* de Mogé, et que cette course est comprise dans le séjour de cette amie auprès de vous.
222 BALLANCHE ET M""* û'hAUTEFEUILLE.
Il est bien nécessaire aussi que nous causions de votre projet relativement aux Mémoires de M. de Chateaubriand, qui, du reste, ajourne son voyage à la Trappe.
J'ai demandé au cabinet de lecture l'ouvrage de M^e de Craon ; on ne me l'a pas encore envoyé. Je veux aussi y jeter un coup d'oeil avant de me le procurer (0.
La saison se fait bien belle et fait vivement désirer le i5.
Demain, à l'Athénée, il doit y avoir une séance où, à l'occasion de la Lucrèce de M. Ponsard, on discutera mes idées sur l'histoire romaine. Il en sera aussi question dans une séance publique de l'Institut historique. Cette concordance me ferait fort désirer d'achever ma Formule générale. Je suis bien convaincu que la tragédie nouvelle aurait beaucoup gagné à s'emparer de mes hypothèses qui, pour moi, ne sont pas des hypothèses. J'ai relu, ces jours derniers, la première sécession plébéienne. Vous ne sauriez croire à quel point j'ai perdu la trace de ces idées. En vérité, je ne sais plus où j'ai pris toutes ces choses. Je doute fort qu'à présent mes notes me suffisent pour y revenir.
Combien j'ai besoin de faire abstraction de la mémoire pour croire à l'identité et à la perpétuité du moi !
Mille tendresses les plus tendres et les plus respectueuses.
Hébal.
Et Ballanche reprend son rêve d'une Abbayeaux-Bois champêtre. Il assure la propriétaire de Saint- Vrain que M™^ Récamier u a soif de la campagne », qu'il est tout prêt à partir avec elle, que Chateaubriand les rejoindra après avoir fait son tour à la Trappe pour se documenter sur l'abbé de
(i) Le siège d'Orléans en i4^9< P^r la princesse de Craon. 4 vol. in-8.