CHAPITRE XII. 23l
partis voudraient donner à ce voyage l'importance qu'il n'a pas. Je crains comme vous des blessures à ses justes susceptibilités. J'aurais bien préféré qu'il eût retardé ce voyage dont sa famille, du reste , ne se souciait point. Ce qui me rassure pourtant, c'est ce qu'on a dit de son sens droit, de sa parfaite raison. Si M. de Chateaubriand était auprès de lui, j'aurais plus de confiance encore, ou plutôt moins d'inquiétude. Mais il ne pouvait y aller que demandé (0 et malheureusement il n'arrivera que lorsque les fausses démarches auront été faites, si toutefois il y en a. Quant à de folles tentatives, ceux qui ont l'air d'en craindre font semblant, car ils savent bien à quoi s'en tenir.
Je n'ai point réussi pour Léa Cornelia. Les libraires sont si méticuleux pour les livres qui leur sont présentés que c'est une vraie pitié. M. BeUn Prieur, d'un côté; M. Delloye, de l'autre, entretiennent un préjugé qui vous est peu favorable , sous le rapport du débit. Mon sentiment bien vrai , pour Léa Cornelia , n'a pu triompher. Je ne perds pourtant pas espoir.
Ampère arrive le 17.
Cette famille de Noailles est un peu plus tranquille, mais elle est toujours bien dans la peine.
Je ne puis encore vous offrir l'hospitalité de M^e Récamier. Elle est toujours réduite au seul service de sa femme de chambre.
Au nom du ciel, ne faites pas de course hasardée. Songez à préserver votre santé.
Mon ami Dupré est logé à l'hôtel des Ministres , rue de l'Université. Il paraît très content de ce gîte. On y est bien comme nourriture et comme logement, et je suis bien convaincu que ce n'est pas plus cher qu'au Bon-Lafontaine,
(i) Le comte de Chambord, se rendant en Angleterre, écrivit à Chateaubriand pour lui témoigner le désir de le voir. Le vieux et fidèle monarchiste se mit en route le 19 novembre i843.
232 BALLANCHE ET M"* d'hAUTEFEUILLE.
Mille et mille tendresses.
Donnez-moi souvent de vos nouvelles.
M"« Récamier est désolée de ne pouvoir vous offrir son hospitalité , mais elle est comme moi , elle craindrait pour un voyage rapide.
HÉBAL
8 décembre 43.
Je suis réellement tout étonné et tout confus d'avoir été si longtemps sans vous écrire. Je ne sais, en vérité, comment tout mon temps s'échappe de mon vieux crible.
M"** Récamier était déjà fort fatiguée lorsqu'elle a donné sa jolie petite soirée. L'aspect de la véritable jeunesse, c'est-à-dire de la jeunesse s'épanouissant avec charme, me cause toujours un vrai bonheur. Voilà pourquoi j'apprécie si bien les félicités paternelles et maternelles.
J'ai, un de ces soirs, trouvé M. de Mortemart chez M""* la duchesse de Noailles. J'ai été ravi de le voir. C'était comme une apparition de Saint-Vrain. Mais cette pauvre famille est toujours dans la même angoisseuse situation. Vous ne sauriez croire combien j'en suis toujours profondément ému,
M. de Chateaubriand est en route pour revenir. Il va revenir dans une grande exaltation d'émotion. Et je crains vraiment que la fatigue et l'émotion ne finissent par lui faire du mal. C'est une admirable page qui va l'user, user son corps, son âme. Jusqu'à la fin, il faut payer la triste dette de l'humanité, A ce qu'il paraît, le jeune prince est excellent de tout point , mais son parti reste incorrigible. On a revu le vieux Coblentz comme si toute la Révolution n'eût jamais existé. La vieille Angleterre aussi s'est émue, plus qu'elle ne s'y attendait. L'Angleterre officielle est restée complètement froide, aussi froide qu'en deçà du détroit.
Mais ces émotions sans danger, sans aventure, ont toujours quelque chose d'incomplet, quelque chose d'un peu