CHAPITRE XII
enfantin. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est la différence des deux aristocraties ou , pour mieux dire, il n'y a réellement que l'aristocratie anglaise. Il n'y a plus, en France, de grandes existences indépendantes. Quant à notre cour et à notre gouvernement, ne croyez pas qu'ils aient été aussi indifférents que cela vous a semblé. Certainement, ils ont éprouvé de tout ceci une vive contrariété. Quant à moi , je suis bien convaincu que notre pâle royauté est tout ce que nous pouvons supporter. Si elle tombe, ce ne sera point pour faire place à la jeune royauté qu'on est allé saluer, ce sera pour faire place au terrible inconnu qui est chez nous. Il restera encore longtemps du loisir pour le développement des afTections domestiques. M. votre fils pourra jouir de cet avenir tranquille. Je vois que vous ne le destinez pas et qu'il ne se destine pas lui-même aux orages de la politique. Nous allons voir revenir toute cette innocente émigration que le froid saisira à mesure qu'elle rentrera dans notre atmosphère d'indifférence.
J'ai été bien désolé que M""" Récamier se soit trouvée trop souffrante pour recevoir M. d'Hautefeuille. En ce moment même , elle était réellement accablée de fatigue. Elle m'a chargé de lui faire connaître tous ses regrets.
Je vois que vous vous proposez de nous faire une visite, mais ce ne sera encore qu'une apparition. C'est bien triste.
Continuez de soigner votre santé, toutes les santés.
Mille et mille respectueuses tendresses.
Hébal.
I" jan^vier i844- Mon Dieu î que vous avez dû avoir froid pour aller du chemin de fer à Sajnt-Vrain. Dieu veuille que vous n'en ayez pas souffert ! Je vous ai envoyé par le jeune Landeau un livre tout crasseux et bien mauvais. Autant que je puisse m'en souvenir, il y a une seule belle chose, c'est une scène de cachot de la Bastille. Un prisonnier, chez qui l'excès de
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la souffrance produit un effet analogue à celui du désert. Le mirage de ces sables embrasés offre de frais ombrages, des sources jaillissantes, etc. Mais je me suis trompé. Le livre que je vous ai envoyé ne contient rien de ce que je vous disais. Et je crains qu'il ne soit qu'odieux. Je crois qu'il y a un roman historique sur Charlotte Corday ; et que c'est dans ce roman que se trouvent les choses dont je vous parlais. Je le chercherai pour vous l'envoyer. Il y a toute une littérature révolutionnaire qui nous est inconnue, et qui nous prépare des bourreaux, en cas de besoin. Imaginez-vous qu'on joue une pièce en deux actes et en vers sur André Chénier, et qu'un journal a osé accuser l'auteur d'avoir cherché à nous dégoûter de ces temps exécrables.
Je suis allé chercher mon exemplaire de M. de Sivry chez le libraire. Je n'ai jeté qu'un coup d'oeil. C'est une vraie bonne fortune qu'Use soit trouvé ainsi de riches gravures pour de simples notes. Croyez-moi, ceci est tout à fait étrange. Pareille bonne fortime n'est pas arrivée à M. de Chateaubriand pour son itinéraire, et n'arrivera pas à l'abbé Gerbet. Au reste, j'ai été prodigieusement étonné de cette quantité de notes prises en courant. Comme je n'ai pas lu| le livre, je ne sais comment M de Sivry arrive en Sicile.
En vous quittant, je suis allé chez le banquier où M. de Sivry devait porter ses fonds. J'étais un peu en peine, malgré toute la bonne volonté dont je ne doutais point. Les fonds étaient arrivés, et j'ai trouvé en rentrant la lettre où M. de Sivry m'annonçait lui-même son exactitude.
Il ne faut pas nous inquiéter outre mesure, mais il paraît certain que tout le livre de Belin Leprieur et tout le premier travail de la Bible sont mangés d'avance.
Dieu veuille que mes hypothèses soient fondées ! Alors nous ne serions en peine de rien. Le malheur est qu'il faille du temps.