CHAPITRE XIII
moi. M""^ Récamier, qui avait été très souffrante, et qui avait passé plusieurs jours dans son lit, n'avait pas osé sortir, et le temps n'était point engageant. M. David et moi, nous étions restés auprès d'elle, avec l'intention de lui faire la lecture. Mais quelle lecture avec nos voix ! Arrive le Correspondant. M'"e Récamier s'écrie qu'il faut lire la Famille Cazotte (i). J'avais un peu peur, à cause de nos tristes voix. Mais on fait de nécessité vertu. Je commence la lecture. Je suis entraîné par mon propre intérêt, par l'intérêt que je sens se développer dans mes auditeurs. Heureusement, personne ne survient. Je lis sans interruption depuis huit heures un quart jusqu'à onze heures moins un quart. Ma voix s'était ranimée et s'est soutenue jusqu'à la iin. Nous avons tous été ravis. Pendant que ceci se passait à l'Abbayeaux-Bois, M. et M""» Lenormant, qui n'avaient pu sortir, et qui étaient seuls, ont également lu d'un bout à l'autre, sans interruption, la Famille Cazotte. Ils ont été ravis comme nous. Ce soir, nous étions tous à l'Abbaye, nous racontant nos ravissements. Je n'entrerai point dans les détails : il faudra bien qu'un jour vous veniez recevoir l'explosion de toutes nos admirations qui sont grandes, unanimes, complètes. Comment ferons-nous pour attendre le prochain numéro du Correspondant ? Je vous assure que vos figures sont vivantes. On les voit, on les entend, on vit avec elles. On m'a tant recommandé de vous dire cette lecture simultanée, que je ne veux pas me coucher sans vous en écrire quelques mots. Ce plaisir a été un vrai bonheur, parce que nous vous aimons tous.
Voilà que M. Guillemon va encore changer. On l'envoie à Rambouillet. Il a été souffrant. Il devait venir lundi. Il ne l'a pas pu. Il devait venir demain. Il ne viendra plus que vendredi. Il a bien aussi le projet d'aller vous voir.
(i) La Famille Cazotte, par Anna-Marie, parut dans le Correspondant des 10, 25 février et 10 mars i845.
24o BALLANCHE ET M"* D HAUTEFEUILLE.
Il s'occupe beaucoup de moi. Il travaille beaucoup pour moi. C'est un homme excellent, véritablement dévoué. Mille et mille tendresses à toute la famille.
Hébal.
M. de Kergorlay continue d'être très bien.
i4 août 45.
Il faut que je vous instruise de tout.
M. le duc de Noailles était hier à Paris.
Voici ce dont on est convenu :
M""* Récamier, M. Brifaut, partent lundi prochain pour Maintenon (0.
On a écrit à Ampère qui fera ses adieux à Mouchy, et viendra à Paris pour se réunir à la caravane.
M. de Chateaubriand part également pour Maintenon, le lendemain du premier départ.
Alors Ampère, s'il n'a pas su se rallier, sera recueilli par M. de Chateaubriand.
Je reste en disponibilité pour Saint- Vràin.
Je vous dirai que ce voyage de toute l'Abbaye m'inquiète fort, et m'attriste.
M"'^ Récamier est loin d'être dans un état de santé rassurant. Cependant, c'est d'elle dont je suis moins inquiet au fond. Il est possible que le changement d'air et la distraction lui fassent du bien. Sa santé est trop souvent troublée par la souffrance ; la souffrance est quelquefois très vive, très opiniâtre, mais ce n'est que de la souffrance. Et, cette fois, on peut espérer que le déplacement lui fera du bien, pourvu toutefois qu'il fasse beau, ou moins mauvais temps.
Je crains qu'il n'en soit pas de même pour M. Brifaut et
(i) Charles Brifaut, né en i;8i, était membre de l'Académie française. Poète, auteur dramatique et publiciste, deux de ses tragédies, Jeanne Gray et Ninus IL obtinrent un joli succès. Il avait été présenté à l'Abbaye-aux-Bois vers 1834.