CHAPITRE II
Ayez, je vous prie, l'extrême bonté de me rappeler à l'affectueux souvenir de M. d'Hautefeuille.
Permettez-moi de presser votre main, et veuillez bien donner, pour moi, un baiser sur le front de M. Charles (0.
Si vous ne vouliez pas prendre la peine d'écrire vousmême vos questions, pour ne pas fatiguer vos pauvres yeux, ne pourriez-vous pas en charger le précepteur de Monsieur votre fils? Ce serait, en môme temps, un moyen,
pour moi, de l'apprécier.
Hébal.
L'abbé de Lamennais, pour lequel Ballanche avait un faible et qu'il appelait un génie puissamment assimilatif, venait de rompre définitivement avec Rome et l'Eglise en publiant son fameux livre les Paroles d\in croyant, où se déployaient à leur aise ses deux qualités essentielles, la simplicité et la grandeur (-). A l'apparition de ce volume éclata une formidable explosion d'enthousiasme et de haine. « C'est un club sous un clocher ! » disait Chateaubriand. « C'est 98 qui fait ses Pâques ! » s'exclamait Michaud. Le baron d'Eckstein écrivait à M'"" d'Hautefeuille :
Bonne, parfaite et noble dame,
Vous aurez déjà lu mon article sur le livre de Lamennais au moment que je vous écris ceci, car il est inséré dans la France catholique. C'est, dans mon opinion, un ouvrage sublime de style et de vues apocalyptiques, beau
(i) Fils de M"« d'Hautefeuille, mort en 1857. Il épousa M'" de Portes.
(2) Alfred de Vigny disait de Lamennais : « U n'est pas coupable de chercher la vérité, mais il Test de l'aflBrmer avant de l'avoir trouvée » (Journal d'un poète. Paris, i885).
24 BALLA.NCHE ET M™* d'hAUTEFEUILLE.
de commisération et absurdissime de politique. C'est un livre montaniste, anabaptiste, quakériste sous les derniers rapports, un livre fou écrit par un homme qui ne connaît ni les hommes, ni l'histoire, ni le possible, ni le juste. Il y règne, sous le point de vue politique, un aride absolutisme de nivellement social tout à fait contraire aux fins de la société ; c'est une théocratie sans prêtres : sous ce rapport, Rome l'excommuniera. Ce que je vous en dis, du reste, ne m'empêche pas de reconnaître que ce livre est sublime. Il serait tout à fait magnifique s'il n'était pas odieux. Il y a là dedans massacre de toute la noblesse et de toute la bourgeoisie. Ce sont les Moabites de ce nouveau Moïse. Avec cela, rien n'est fait encore, son peuple nivelé, son peuple de frères, son peuple divin, une fois maître du territoire, cherchera à se détruire la vermine sociale sur sa propre casaque et s'exterminera comme de la vermine. M. de Lamennais ignore donc l'a è c en histoire. A vous, madame, de toutes mes admirations, à vous les respects de votre profondissime sujet.
Baron d'Eckstein.
Et dans la France catholique du 17 mai, il disait : « On peut considérer cet ouvrage comme un Anti-Maistre, une sublime exagération opposée à une sublime exagération.... Rien n'établit la révolte de M. de Lamennais contre le Saint-Siège. On affecte de le surprendre en flagrant délit, on l'appelle un ange déchu. Ce langage n'est pas de notre temps. Satan et Lamennais ne sauraient se rapprocher, cela sent le roussi d'une persécution religieuse. L'esprit de sacristie a de tout temps crié^M feul Tel n'est pas le langage de l'Eglise. Le bûcher comme fleur de rhétorique est toujours ridicule. »