CHAPITRE XIII
M"^ Récaraier. Nous ne savons pas encore ce qui sera possible.
Vous le voyez, nous sommes abreuvés de tristesses de toutes sortes. Et, toutefois, il y a une espérance qui se confirme, celle du recouvrement de la vue de M™" Récamier. Si cette espérance allait nous manquer, que deviendrionsnous ?
Vous pensez bien que je n'ai rien fait cette semaine, mais je reprendrai lundi prochain. En vérité, le travail devient, de plus en plus, mon salut. C'est ce qui me fait vivre, et ce qui conserve ma fragile santé.
Mille et mille tendresses.
Hébal.
Demandez au travail le même secours, car je sens bien que vous devez tous être troublés, jusqu'au fond, de toutes nos poignantes tribulations.
25 février 47 Maintenant, vous avez ma lettre. Rien de nouveau à vous mander. M. de Chateaubriand reste solitaire dans sa maison. J'avoue que cela ne pouvait pas trop être autrement. Un déplacement eût été bien difficile. Cependant, je ménage toujours ma propriétaire pour le cas où, plus tard, il y aurait possibilité de prendre d'autres arrangements.
Vous comprenez que nous allons toujours visiter cette maison d'un deuil si menaçant. Nous nous y succédons sans cesse, et la solitude envahit l'Abbaye-aux-Bois. M. de Chateaubriand se couche d-e meilleure heure encore. Ainsi nous sommes moins en peine de ses soirées. Il est plein de sérénité, mais il est d'une tristesse infinie. Nous ne pouvons prévoir l'ordre de choses qui succédera, mais vous comprenez qu'U doit être de plus en plus triste. Voilà que bientôt Mme Récamier va être séquestrée pour la chose que nous désirons le plus et que nous ne pouvons nous empê-
254 BALLANGHE ET M"'^ d'hAUTEFEUILLE.
cher de redouter malgi'é toutes les chances de succès qui nous sont offertes (i).
Hier, Mme de Fontanes a dîné à l'Abbaye-aux-Bois. Il est possible qu'elle vienne se loger dans l'appartement contigu. Ce sera un deuil de plus.
M. de Chateaubriand est toujours grippé. Quand il pourra sortir, la situation sera bien améliorée pour tous, mais il restera toujours l'infirmité de ses pauvres jambes. Et peut-être au moment où il pourra commencer à sortir, ]yjme Kécamier sera condamnée à la réclusion.
J'avais suspendu mon travail. Comprenez-vous que j'aie
pu le reprendre aujourd'hui ? Je suis tout étonné, et
M""' Récamier m'engage beaucoup à persévérer. Je ne
puis avoir l'espoir de finir, à moins que la Providence ne
s'en mêle, et, en vérité, je ne trouve pas que cela en vaille
la peine.
Toutes mes tristes tendresses.
Hébal.
II mars 47 • J'ai frémi lorsque j'ai vu que vous aviez été sur le point de copier mes lettres. Y a-t-il rien de si ennuyeux , dans le monde, pour qui que ce soit? Mais il faut être né copiste. De plus , ce serait fort inutile. Il me suffirait de relire avec quelque attention pour me remettre dans le mouvement des idées. Si le jiauvre M. de Sivry était un autre homme, je lui ferais la même demande. Au reste, la première fois que vous viendrez à Paris, nous causerons de cela.
J'ai tout un livre à ajouter à l'Orphée. Ce livre serait consacré à la science hiératique: et cette science prendrait son origine dans l'arche du déluge. Ce ne sont pas seulement les pères de la race future qui sont sauvés ; ce sont aussi les sciences primitives , les arts primitifs,
(I) M»' Récamier allait subir l'opération de la cataracte.