‹ Ballanche et Mme. d'HautefeuilleChapitre 23 sur 139 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

cerveau, comme disait le plirénologiste, quelque chose qui aura son existence propre.

Je ne veux rien vous dire du poème de Magdeleine parce que je désire avoir votre impression spontanée. Si j'ai désiré que vous le lussiez, c'est parce que j'ai désiré que vous connussiez une œuvre de chercheur. Voici déjà Quinette. Bientôt, il y en aura un autre, Adolphe Dumas. Plus tard, M"""- la comtesse d'iljiutefeuille, de Saint-Vrain. Toute une génération poétique cherchant une poésie nouvelle.

Savez-vous qu'il y aura de magnifiques morceaux dans le poème de Napoléon que fait Quinette? Je crois qu'il vaincra l'ébourinemeut qu'ont excités les fragments insérés dans la Revue de.f Deux Mondes.

La chaire elle-mcme finira par créer de nouveaux sermons, malgré la terreur des nouveautés.

Voyez-vous, il faut que la Palingénésie s'accomplisse dans toute la sphère de l'humanité.

C'est dommage, j'étais en train, mais voici que je suis obligé de finir brusquement.

Est-ce que vous ne vous arrangerez pas pour entendre quelques-uns de nos sermons avant la fin du carême ?

Mille tendresses respectueuses et amicales à toute la colonie de Saint-Vrain cpii aura, un jour, un nom dans le

monde.

Hébal.

14 mai i835.

Il me paraît que, depuis deux jours, M""* Récamier va réellement mieux. Elle croit reconnaître que de deux jours l'un, la nuit est mauvaise. Ceci serait une indication, mais les médecins sont inhabiles aux états pathologiques non caractérisés. Ce qui vaut le mieux, c'est le beau temps. J'espère qu'il sera le meilleur des médecins.

M. de Lamartine et moi nous sommes allés aux improvisations. L'assemblée était nombreuse et patiente, plus

44 BALLANCHE ET M""" d'hAUTEFEUILLE.

qu'il n'appartient à une assemblée française. Il y a dans M. de Pradel une prodigieuse habileté, et dans Cicconi un sentiment poétique très réel. Le sujet était scabreux. Il s'agissait des deux frères Borgia aimant leur sœur Lucrèce. Mais Cicconi avait supposé qu'ils ignoraient d'abord que ce fût leur sœur. M. de Pradel était entré dans le vif du sujet, car il a peint non le sentiment de l'amour, mais bien la passion de l'inceste. C'est bon pour une fois ; on ne m'y reprendra pas.

Je suis allé passer une soirée chez M^e Le Tis.sier. J'y ai trouvé M. et M™^ de Lamartine et mon cher abbé Cœur. Cet abbé vient heureusement remplacer dans notre belle collection d'abbés notre très cher et très regretté ange déchu. Mais j'espère que nous finirons par réhabiliter Abbadona. Vous savez que, pour moi, la déchéance et la réhabilitation sortent de la même racine.

Je vous donne le conseil de faire l'inventaire de vos schales. S'il y en a un que vous ne reconnaissiez pas, il appartiendra à M'"^ Le Tissier. Alors, renvoyez-le-lui, afin qu'elle ne s'enrhume pas, par votre fait.

J'ai entendu M"^ Moreau, cette jeune Muse de Niort dont l'étoile brille, en ce moment, sur l'horizon de Paris. Cette jeune Muse n'a pas un beau visage, mais elle a un beau mouvement poétique.

Mercredi prochain, j'ai une bonne action à faire et cette bonne action m'ennuie prodigieusement. Imaginez-vous que M™« Mercœur, trouvant que sa fille était dans im cimetière trop modeste et trop peu visité, celui du mont Parnasse, la fait exhumer pour la transporter au Père-Lachaise. Et elle est venue me prier de prononcer un discours sur la nouvelle tombe. Comme cela va à mes impressions, à mes sentiments, à mes croyances intimes ! Celte pauvre mère a pour elle son malheur ; mais, en vérité, elle n'a que cela.

Donnez-moi bien vite, je vous prie, des nouvelles de votre désert. Hébal.

Page 1