CHAPITRE III
Ballanche est un des grands introducteurs de l'Abbaye-aux-Bois, mais si le salon reste sensiblement le même, la déesse change peu à peu. Elle approche de la soixantaine. Sa vue s'affaiblit, sa santé chancelle.
12 avril i835.
Je ne veux pas vous laisser arriver à Paris avant de vous avoir demandé pardon à deux genoux. En vérité, je deviens tout à fait haïssable. Je n'écris plus. Si vous saviez combien de lettres en arrière ! Il en est une surtout, c'est à l'abbé de Lamennais à qui j'avais tant de choses à dire, que je finis par les oublier. Ceci passera et mes amis resteront.
Et ne croyez pas que je sois désoccupé. Savez-vous bien que je me lève le plus souvent à cinq heures du matin? Je n'ai su trouver que ce moyen de me tirer d'atlaire. Lorsque mes visites arrivent, ma journée est assurée.
Je suis sans doute charmé que vous veniez plus tôt, mais cette semaine sera bien absorbante. Trois prédicateurs à entendre, deux surtout, l'abbé Lacordaire et l'abbé Cœur.
Puisque vous venez mercredi, tâchez donc de venir le soir chez M'"* Récamier. C'est son jour, et vous ne sauriez croire le plaisir que j'aurais à vous y voir comme une ancienne de la maison En tout, j'aime l'ancienneté.
M"'^ Récamier a été fort souffrante depuis quelque temps. Je crains bien que M""® Swetchine n'ait sa santé irrémédiablement atteinte. Cependant, elle est réellement mieux depuis quelques jours. M™^ de Kergorlay est fortsouflrante, mais je ne pense pas qu'il y ait de l'inquiétude à avoir. Vous voyez que vous aurez des misères à soigner. Entre les prédicateurs et les intérêts de santé, U ne restera pas grand temps pour parler de vos nouvelles études. Nous verrons bien. Il nous restera la ressource de prolonger un peu votre séjour, ce qui est très bon.
46 BALLANCHE ET M""' d'hAUTEFEUILLE.
Soyez assez bonne pour me raccommoder avec les solitaires de Saint-Yrain.
La première fois que j'ai revu M"^ Swetchine, j'ai été ému au dernier point. Vous avez bien raison de la trouver excellente.
J'espère bien que vous aurez l'extrême bonté de me mander votre arrivée sitôt que vous aurez franchi le seuil du Bon Lafontaine,B.Cm que j'aille recevoir les indulgences plénières dont j'ai si grand besoin. Dites bien à M. d'Hautefeuille que je sollicite sa clémence par votre intercession.
Hébal.
Voudriez-vous, en rapportant Mag^deleine, rapporter aussi le petit poème polonais.
21 mai i835.
Vous ne pouvez vous faire aucune idée de ce qu'est une femme comme M'"" Mercœur. Elle est venue à bout d'élever un tombeau très simple, mais qui a un caractère. Il est couvert de vers sculptés dans la pierre. Elle a ainsi trouvé le moyen de doiuier à la mémoire de sa flUe une plus grande durée. Mais, chez elle, l'exaspération de la douleur, qui est juste, du malheur, qui est réel, de la volonté, qui est ferme, de la souffrance, qui est grande, donnent une force que l'on ne saurait comprendre. Au reste, il y avait beaucoup de monde. La nouvelle inhumation s'est faite avec un sentiment très vrai. Vous comprenez bien que l'exhumation s'est faite sans moi. Je ne suis allé qu'au Père-Lachaise. Mon très petit discours a été prononcé par moi d'mie voix très émue. Et je vous dirai que j'ai ci*u devoir y faire sentir, quoique légèrement, toute ma désapprobation. J'aurais dû être seul à prononcer quelques mots. C'est ce qui n'est pas arrivé. Au reste, la cérémonie a été fort touchante et fort convenable. Il y a eu une messe, dans la chapelle du cimetière, en présence du pauvre petit corps. Je ne sais ce qui s'est passé dans ce coffre,