CHAPITRE IV
circonstances comme dans toutes Je lui ai dit votre affliction partagée. Je lui dirai votre affliction personnelle que je ne suis pas en état d'apprécier, mais que je partage toujours. Le pauvre Justin Maurice était parti pour donner ses derniers soins à sa mère ; il a trouvé sa mère venant de mourir sans lui(i). Soyez donc bien certaine que le christianisme seul a dit la vérité sur la destinée humaine. Oui, cette vie est non seulement une épreuve, mais aussi une expiation. Car, sans cela, tout cet appareil d'irrémédiables douleurs serait une cruauté gratuite. Parmi toutes mes préoccupations douloureuses, j'ai lu les deux volumes de M. de Maistre. Ils ne m'inspirent aucune curiosité pour vous. A mon sens, c'est un livre parfaitement nul. Il y a bien quelques belles pages, mais un petit nombre, et sans portée. Il efface sans écrire. Je lui avais prêté mon plan, mais je suis obligé de dire qu'il ne l'a pas eu. C'est de l'invective et pas de discussion. Aucun point de départ pour la connaissance. Mais il ne faut pas lire M. de Maistre quand on a du chagrin. C'est un homme trop inhumain. Je relirai plus tard, si je puis. Tâchez donc de trouver un moment, mais pas à la lumière, à cause de vos pauvres yeux, tâchez de trouver un moment, le matin, pour dire en deux mots ce que vous ne pouvez me raconter. J'ai presque honte de ma santé. Celle de M™' Récamier est toujours un peu chancelante. Et les vôtres ? Mille tendres et respectueuses amitiés.
Hébal.
6 juillet 36.
Voici que j'allais vous écrire quelques mots lorsque j'ai reçu votre lettre.
(1) Justin Maurice, ami de Ballanche, était un poète de quelque talent. Il donna en i835 Au pied de la Croix et avait écrit en i833 les Pensées du ciel et de la solitude, avec une préface de Gustave Drouineau.
68 BALLANCHE Eï M^^ d'hAUTEFEUILLE.
Je suis ravi de ce que vous me dites de Silvio Pellico.
Je vous garderai le secret au sujet de Mil ton. Gela me sera d'autant moins difficile que je suis obligé de le garder pour moi-même. J'ai été confondu et cela est d'autant plus étonnant que j'en avais entendu beaucoup de choses. M. Lenormant et moi sommes les seuls qui n'ayons pas la tète tournée. Nous nous y accoutumerons peutêtre. Je n'ai pas encore lu les deux volumes d'essais. Sans doute, je vous garderai le secret, mais attendez-vous à être vivement interrogée. Je dois vous dire cependant qu'il y a des passages rendus avec un rare bonheur, et que certaines témérités ont, à mon avis, parfaitement réussi. On ne peut savoir ce qui se passe, à cet égard, dans le public; car, ou il n'y a pas de public pour ces choses, ou ce public, s'il existe, n'a pas d'organe. Depuis quelque temps, j'ai été condamné à écrire beaucoup de lettres, ce qui m'a prodigieusement retardé pour tout. J'ai fait pour le Journal des Débats un article sur mon ami Ampère : ils l'ont depuis plus de huit jours, et ils ne l'ont pas encore inséré. Le iils s'occupe beaucoup de la mémoire de son père, et cette occupation lui fait grand bien.
Je ne saurais avoir une meilleure santé, mais celle de M«ie Récamier ne s'affermit point. L'ennui commence à prendre M. de Chateaubriand. Il est maintenant question d'aller en Normandie chez M'"'' Lenormant qui y est rétablie.
Je suis haletant d'affaires de toutes sortes, et je finirai par me tirer de tout.
Je n'ai point perdu de vue ce que vous appelez votre vente. Le libraire déniché par M. Wilson y prend tout à fait. Il a été malade et c'est ce qui m'a empêché de vous en parler plus tôt.
Faites reprendre le manuscrit losque vous voudrez. Travaillez, travaillez. Tâchez d'être prête pour le mois d'oc-