CHAPITRE IV
Peut-être vaudrait-il mieux lui faire la confidence entière, parce qu'alors il serait tenu au secret. S'il le devine tout seul, on ne peut plus espérer qu'il le garde. Or, il me paraît difficile qu'il ne devine pas, car il est fin comme l'ambre. Son jugement me paraît dépourvu de sens. Je crois que Balzac eût mieux jugé.
Je voudrais vous demander la permission de faire lire la Vie brisée à M^e Récamicr. Il y a bien là un ordre de faits auxquels elle est restée étrangère , mais je serais là pour lui expliquer ce qu'ils ont de naturel.
Par exemple, cette identification d'une partie de l'être avec le monde phénoménal ne se manifeste dans votre récit que par la. fable du chêne ; à mon avis, cela ne suffit pas. Vous avez aussi la mer, je le sais bien. Cependant, il faudrait, à mon avis, quelque chose de plus. Et surtout, il faudrait quelque manifestation de l'identification de l'autre partie de l'être avec le monde des intelligences, avec le monde continu de l'humanité.
Voyez-vous, le panthéisme repose sur quelque chose de vrai, et c'est ce quelque chose de vrai qui se montre dans la situation de Mathilde.
C'est sur cela que repose ime théorie possible des songes, une théorie de l'extase, etc.
Voyez-vous, ce qui dure quelques instants chez quelques uns a duré douze ans chez votre héroïne.
Je ne vous conseillerais pas d'entrer trop avant dans ceci.
Mais il faut que votre héroïne ait ce qui, dans les mystères anciens, était nommé la descente aux enfers. Seulement, il faut être très sobre. Je ne voudrais pas que votre théorie fût complète , mais je ne voudrais pas qu'elle fût écourtée.
Voyez-vous , il faut vous mettre dans l'idée que votre ouvrage est d'une très haute importance.
Et ne récusez pas ce jugement, il est vrai, de cette vérité
•jG BA.LLANCHE ET M'"« d'hAUTEFEUILLE.
que comprendrait Sainte-Beuve si on le mettait sur la voie.
J'ai vu, un de ces jours, M™«Bazard dans l'enthousiasme de l'ouvrage traduit par M. de Cazalès. Ce qui m'a fait songer que je ne vous l'avais pas encore envoyé.
Voyez-vous, c'est encore ici le même ordre de faits, mais dans un autre ordre de choses.
Je remercie beaucoup M. Sivry sur le mot éternité.
Mais le sens que je cherche, c'est le sens cyclique, qui a existé dans toute l'antiquité.
Et, sous certains rapports, les sens cosmogoniques, cycliques, intimes , profonds du mot éternité sont des sens qui appartiennent encore à cet ordre de faits divins, et de faits humains en relation avec les faits divins qui sont des mystères.
C'est encore là que se trouve la présence réelle du sacrement eucharistique, ce qui exclut toute la communion protestante, etc.
M'°« Récamier a été fort souffrante. Elle est un peu mieux, mais elle n'est pas rétablie.
M. d'Hautefeuille fera très bien de couper court à ses indispositions, si cela lui est possible. Il ne faut pas jouer avec les choses de santé.
Toutes mes respectueuses tendresses.
Hébal.