CHAPITRE V
Je présume que cette Vie brisée dont s'entretient Ballanche est une nouvelle non publiée par jyjme d'Hautefeuille, à moins qu'elle n'ait paru dans un journal. Il est certain que sous le couvert de l'anonymat, elle fut soumise à Sainte-Beuve, car celui-ci adressait, le 20 octobre i836, à M . de Kergorlay la lettre que voici :
En vous remerciant bien sincèrement, Monsieur, de m'avoir mis à même de lire l'ouvrage distingué que je vous renvoie, je me permettrai d'y joindre quelques réflexions critiques, puisque vous me l'avez demandé.
Ce roman a de l'intérêt, intérêt qui tient à une grande naïveté dans les sentiments exprimés dans le récit des événements et à ce qu'évidemment l'auteur y a cru jusqu'au bout. Pour moi, la croyance à la réalité ou, pour mieux dire, à la vérité du récit, s'est arrêtée plus tôt. Tout le commencement est d'un charme simple, vrai, et l'illusion me semble parfaite jusqu'à la folie de Mathilde ; à partir de cet endroit, sans que pour moi l'intérêt cesse, le vraisemblable n'existe plus, le romanesque commence. Je ne crois pas bien à ce retour d'amour d'Olivier ; à sa pitié, à la bonne heure ! à sa douleur ! à son remords ! et encore pas à une douleur ni à un remords qui la tue ! Car rien n'est égoïste comlne l'amour, comme l'amour heureux. La pauvre Mathilde peut souffrir et sa raison s'égarer, si l'autre
j8 BALLANCHE ET M'"^ d'haUTEFEUILLE.
couple s'aime, il sera heureux, et à part un souvenir parfois triste, le roman finira là. Puis plus tard, quand après deux ans Mathilde revient à la raison, je conçois qu'on la plaigne, qu'on l'aime avec bonté, qu'on l'environne de soins délicats, mais l'aimer d'amour! mais l'épouser surtout ! Cela n'est pas possible, n'est pas bien selon moi. Gomment compromettre ainsi par avance la raison des êtres qu'elle peut mettre au jour ! Quand cela serait possible dans la vie réelle, je ne l'admettrais pas encore dans le roman, qui doit être à la fois la vie d'élite et la vie vraisemblable. A partir donc d'un certain moment, il me semble que l'auteur distingué de cet ouvrage s'est livré à son imagination, à sa sensibilité, pour combiner une fable attrayante qui m'a rappelé pour le procédé et la couleur Claire d'Albe ('). Je crois qu'il ne faudrait plus faire de cette sorte. Si le coup de tonnerre de la fin, si la folie de Mathilde, si l'invraisemblable en un mot, tiennent à un ordre d'idées plus que romanesques, c'est-à-dire mystiques, oh ! alors, pourquoi ne pas avoir insisté par une analj'se suivie, subtile, pénétrante sur ces idées, comme je me figure qu'on l'a fait dans certains romans allemands. Voilà, Monsieur, toutes mes chicanes, mais pour les éloges qui ne seront pas moins francs, une grande piu-eté et une grâce infinie de sentiments, d'images, de style même, malgré l'inexpérience que vous me dites et que je n'ai pas trop aperçue ; des délicatesses et des nuances de poésie qui marquent, ce me semble, combien l'auteur pourrait réussir dans le roman vrai d'analyse et de sentiment ; dans les détails de passions tendres finement observées sans les coups de tonnerre et les démences qui sont toujours surannées du subterfuge....
Adieu, Monsieur, veuillez m'excuser de ma façon pédantesque et faire valoir mes excuses auprès de l'auteur
(i) Roman de M"' Coltin.