CHAPITRE I
dans cette union, le ciel la bénit généreusement par la naissance d'un fils ; l'Olympe ne voulut pas être en reste et Apollon distribua ses faveurs à la jeune mère. Le messager qu'il dépêcha n'avait au physique rien d'un archange ; c'était le philosophe Ballanche. M"*' Ancelot le décrit ainsi : « Une loupe le défigurait et il n'était guère plus agréable à entendre qu'à voir; un défaut de prononciation et des distractions continuelles ne lui permettaient pas d'achever une seule phrase. C'était toujours une énigme à deviner <'). » Par contre, au moral, « sa pure et rêveuse vertu, qui, au besoin, fût aisément montée jusqu'à l'héroïsme, ressemblait à la candide innocence du premier âge. Non seulement il ne faisait jamais le mal, mais il est douteux qu'il ait jamais pu le bien comprendre, tant le mal était étranger à cette nature élevée et délicate <^). »
C'est en 1827 que M""^ d'Hautefeuille fit la connaissance de cet homme rare et parfait dans le commerce ordinaire de la vie ^^K Ballanche avait alors dépassé la cinquantaine, période où les facultés sont dans toute leur vigueur, l'âme dans toute sa splendeur, période de la sagesse et des hautes vertus. Elle sut discerner vite le charme de son caractère, sa simplicité d'enfant et l'âme naïve
(i) M"' Ancelot : Les salons de Paris. Paris, i85S.
(2) Discours de M. de Tocquevilie aux obsèques de Ballanche.
(3) Je crois inutile de refaire une biographie de Ballanche. On peut consulter à son sujet J.-J. Ampère, Delécluze, G. Frainnet, G. Huit, F. Nève, V. de Laprade, L. de Loménie, A. Prat, Sainte-Beuve, les Mémoires d' Outre-Tombe, les Souvenirs et correspondance de M"' Récamier, le Correspondant de i883. etc.
qui accompagnait ses vastes facultés ; elle fut touchée par ce cœur qui débordait d'amour pour les hommes comme pour Dieu. L'écrivain venait de faire imprimer le premier volume de la Palingénésie sociale, son œuvre principale, poème philosophique aux horizons infinis, destiné à dégager Ui loi fondamentale qui préside au développement de l'humanité <^). L'importance de l'ouvrage se répandait sourdement, le bruit s'échappait d'un cénacle d'amis choisis et favorisés pour lesquels Ballanche imprimait à petit nombre d'exemplaires ses livres qu'on se prêtait. Grâce à l'obligeance de quelques privilégiés. M"'*' d'Hautefeuille avait déjà pu lire Anligone et V Homme sans nom, dont la lecture l'avait invinciblement attirée vers l'auteur, mais ces amis courtois étant absents au moment où paraissait le nouveau travail, elle écrivit directement au philosophe pour demander de lui en procurer l'aperçu. Dix jours passèrent sans réponse, Ballanche se hâtait peu, remettant beaucoup au lendemain, quoiqu'il dît souvent lui-même : « Les lendemains sont funestes, car ils sont sur la route de l'éternité. » Enfin, il se présenta dans le salon de M™^ d'Hautefeuille, un jour où celle-ci recevait quelques personnes ; on causa des questions du moment, le nouveau venu prit la parole, tandis que la maîtresse de maison l'examinait avec l'attention
(i) A cette époque Ballanche avait déjà donné Antigone, Essai sur les institutions sociales. Le vieillard et le Jeune homme, L'homme sans nom, etc.