CHAPITRE I
qu'excitent toujours ceux dont l'àme s'est révélée à nous par leurs écrits. Souvent l'amitié se forme d'avance, il ne s'agit plus que d'établir les rapports extérieurs.
Au premier abord l'aspect du savant n'offrait wen d'attirant. Altéré par les suites d'une trépanation subie dans sa jeunesse, son visage avait des proportions inégales, une joue semblait comme grossie par une fluxion permanente, son air était débile et faible, et ses jambes fort menues paraissaient, dès cette époque, le porter avec peine. M'"'" d'Hautefcuille avoue qu'elle le trouva laid lors de sa première visite, mais quand les splendeurs de son âme eurent éclairé sa face, la défectuosité des traits disparut et, à la longue, elle lui reconnut môme un cachet de grâce. Voici les termes qu'elle emploie pour dépeindre son futur ami <') :
« Son front large et haut, d'une voûte parfaite, portait l'empreinte du génie; ses yeux, animés et jeunes jusqu'à son dernier jour, étaient d'une limpidité sereine que je n'ai vue qu'à lui, et sa bouche, quoique déformée par la maladie et par l'âge, avait un sourire d'une finesse et pourtant d'une naïveté particulière. Mais, pour découvrir la beauté cachée de ce visage ravagé, il fallait l'avoir vu plus d'une fois.
(i) Notice inédite sur Ballanche, écrite par M°" d'Hautefcuille. Toutes les lettres incluses dans ce livre appartiennent au vicomte de Vanssay, petit-neveu de M"" d'Hautefeuille, qui m'a fait l'amitié de me les confier. Elles lui ont été léguées par la marquise de Maillé de la Tour- Landry.
lO BALLANCHE ET M"^ D HAUTEFEUILLE.
« Au premier coup d'œil elle frappait autrement et tout en l'écoutant je me demandais à quoi rattacher dans cet extérieur si simple, dans cette chétive et frôle apparence, les richesses, les élégances si parfaites de son style, ces délicatesses exquises, ces formes admirables, cette merveilleuse harmonie d'une prose qyi ne sera jamais surpassée. J'en cherchais en vain les indices. Eh bien, tant il est vrai que nous nous révélons toujours au dehors, il me semble trouver ces signes révélateurs dans des mains d'une délicatesse extraordinaire (les mains apprennent presque tout l'être à ceux qui savent les observer), et aussi dans une finesse étonnante de la peau du visage, finesse extrême du tissu remarquée chez plusieurs hommes de génie et particulièrement chez M. de Chateaubriand. »
Une femme seule est capable de faire subir à son modèle un tel examen externe, d'en analyser les résultats, de noter que c'est peut-être grâce à cette ténuité de l'épiderme que les maîtres sont si vibrants, si impressionnables, si promptement atteints, si vite émus par toute chose. Ils sont moins enfermés que certains dans leur organisation, plus en contact avec ce qui respire sur la surface de la terre ; leur âme et leur intelligence se trouvent plus immédiatement en communication avec les autres âmes et les autres intelligences ; ils sont comme des lyres toujours vibrantes.
La première visite de Ballanche à M""^ d'Hautefeuille fut courte, mais celle-ci espérait le revoir,